Psychiatrie

L’Humanité.fr : Le sort tragique des malades mentaux sous le régime de vichy. Historiens et juges devant l’histoire

il y a 2 semaines, par infosecusanté

Le sort tragique des malades mentaux sous le régime de vichy. Historiens et juges devant l’histoire

ARMAND AJZENBERG

LUNDI, 14 AOÛT, 2017

L’HUMANITÉ

Faurisson parlant d’histoire n’est qu’un « faussaire », avait écrit Robert Badinter en 2007. Et un « menteur professionnel », avait ajouté Ariane Chemin en 2012. Le négationniste avait alors, là encore, porté plainte pour diffamation contre la journaliste du Monde. Il a été débouté, le 6 juin 2017, par un tribunal jugeant que, finalement, il était bien un « menteur professionnel ». Mais les juges allèrent plus loin, estimant qu’Ariane Chemin avait bien apporté les preuves de ce qu’elle avait avancé. Bref, que Faurisson était bien un négationniste… et que les chambres à gaz avaient bien existé. Ce qui n’est pas original quant à ce que l’on sait mais une première quant à la justice : un tribunal argue non pas de la « bonne foi » de l’auteur des propos diffamatoires, mais de la « vérité historique » de ses propos, pour renvoyer le plaignant dans les cordes.

C’est là un changement radical dans la pratique judiciaire. Ce n’est plus la « bonne foi » du diffamateur qui est utilisée pour l’absoudre mais la « vérité historique ». La justice a modifié ce jour-là sa vision du traitement de l’histoire, en contredisant ses règles habituelles. En effet, en 1983, un arrêt de la cour d’appel de Paris avait édicté que « les tribunaux ne sont ni compétents, ni qualifiés pour porter un jugement sur la valeur des travaux historiques ». Et cela faisait jurisprudence… jusqu’à présent.
Déjà, en 1998, dans un procès en diffamation célèbre, celui que les époux Aubrac avaient intenté à l’historien Gérard Chauvy – c’était à la suite de la publication de son livre Aubrac, Lyon 1943, où le doute était semé sur l’intégrité des Aubrac en tant que résistants –, le tribunal avait jugé que « pour avoir perdu de vue la responsabilité sociale de l’historien et pour avoir manqué aux règles essentielles de la méthode historique, le prévenu (l’auteur de l’ouvrage) ne peut se voir accorder le bénéfice de la bonne foi ».

Le philosophe Daniel Bensaïd (Qui est le juge ?, Fayard, 1999) commenta ainsi ce jugement : « Lorsque le jugement historique ou politique s’en remet à l’autorité protectrice de la procédure judiciaire, elle a son prix. Les juges sont alors invités à contrôler la méthode de l’historien. Dans l’impossibilité de se prononcer sur le fond, sous peine de changer de rôle, ils évaluent le discours historique “du point de vue subjectif de sa bonne foi méthodologique” et se laissent aller à définir le métier d’historien. L’histoire prétendait monter sur les épaules de la justice. C’est soudain la justice qui joue à saute-mouton sur le dos de l’histoire. »

Ainsi, avec le temps (1983, 1997, 2017), les rapports Histoire (et historiens)-Justice (et juges), en France, évoluent. Il faut remarquer que ces changements ne concernent qu’une histoire relativement récente, et des historiens qui en traitent : ici, la Shoah et les négationnistes, l’Occupation et les résistants. Il faut remarquer que, si des juges ont la conviction qu’ils doivent intervenir sur la manière de travailler de certains historiens et, aujourd’hui, sur la vérité historique elle-même, c’est que ces méthodes et les prétendues vérités historiques qui en résultent jouent à cache-cache avec l’histoire.

Qu’un dépôt de plainte visant Jean-Pierre Azéma ait été jugé recevable par le doyen des juges d’instruction, qu’une juge d’instruction alors désignée ait tenté de clore l’affaire, que la cour d’appel de Paris ait démenti cette dernière, tout cela traduit des rapports de forces entre magistrats. Avec cette nouvelle donne, l’historien a quelques soucis à se faire. Mis en examen pour diffamation publique, il sera traduit en 2018 devant la 17e chambre du tribunal de Paris. En cause : sa méthodologie historique et la vérité historique qui en découle. Là encore, il s’agit de faits remontant à la Seconde Guerre mondiale : l’Occupation et la collaboration, l’exercice du pouvoir par un gouvernement siégeant à Vichy. Sujet, ô combien !, tabou : la mort de 50 000 malades mentaux de plus que n’en condamnait la mortalité ordinaire, internés alors dans les hôpitaux psychiatriques français, morts par sous-alimentation, absence de soins et autres maltraitances. Il faut dire que, au total, il y a eu plus de 78 000 morts du fait de ces maltraitances.

Il faut savoir que ces malades mentaux morts de faim étaient aussi nombreux, à populations identiques, que ceux morts par gazage dans l’Allemagne nazie. Il faut encore savoir que les suppléments alimentaires, longtemps refusés par le gouvernement siégeant à Vichy, représentaient alors moins de 2 calories par jour et par Français. Bref, une miette de pain. Dans un rapport public destiné à des ministres qui ne le sont plus et à un président de la République qui ne l’est plus non plus, Jean-Pierre Azéma, ciblant un livre (l’Abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, A. Ajzenberg et A. Castelli, l’Harmattan, 2012), soutient qu’il n’y a pas trouvé « la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant l’hécatombe des malades mentaux »… et que, en conséquence, il n’y avait rien à lui reprocher quant à ces morts. Il s’agit ici d’une allégation mensongère, et ce n’est pas la seule. Ni Lucien Bonnafé, ni moi-même, ni bien d’autres n’avons jamais rien affirmé de tel. Nous avons toujours soutenu qu’il s’agissait alors de « non-assistance à personnes en danger de mort », où il suffisait, sans directive officielle, de s’abstenir de toute aide pour que l’hécatombe ait bien lieu. Hypothèse de non-assistance que l’historien se garde bien d’envisager dans son rapport, manière d’arracher à l’histoire une page qui ne lui plaît pas. C’est la raison même de sa mise en examen. Remarquons que, s’il y avait eu une directive officielle, il n’aurait plus été alors question de non-assistance mais de volonté, clairement exprimée, d’exterminer.

Ainsi, dans un rapport public, par allégations mensongères, Jean-Pierre Azéma joue à cache-cache avec l’histoire. N’en doutons pas, sa méthode historique si particulière et la vérité historique en résultant – l’absolution donnée par le pape des historiens quant à l’absence de responsabilité d’un gouvernement de Vichy dans la mort des malades mentaux alors internés dans les hôpitaux psychiatriques – ne tiendront pas la route face à un tribunal. Bref, la bonne foi de l’historien a bien peu de chance – nouvelle donne de la justice oblige – d’être avalisée par des juges. Et qui, peut-être, rétabliront la vérité historique : l’abandon à la mort… de 78 000 « fous » par le régime de Vichy ?