Psychiatrie

L’Humanité.fr : Santé. « La psychiatrie doit soigner, pas faire la police »

il y a 2 semaines, par infosecusanté

Santé. « La psychiatrie doit soigner, pas faire la police »

Membre du Collectif des 39, Serge Klopp est référent santé au PCF. Il réagit aux déclarations de Gérard Collomb, qui veut mobiliser les psychiatres pour repérer les individus à risques.
Le 14 août, une adolescente était tuée après qu’un homme a foncé dans une pizzeria de Seine-et-Marne. Une semaine plus tard, une femme était mortellement fauchée à Marseille par une camionnette lancée contre des Abribus. Dans les deux cas, le conducteur présentait des troubles du comportement. Après l’attaque de Barcelone, le ministre de l’Intérieur a déclaré vouloir « mobiliser le secteur psychiatrique pour identifier les individus radicalisés ».


Comment réagissez-vous aux déclarations de Gérard Collomb ?

SERGE KLOPP Elles sont délirantes et inacceptables. Comme en 2008, le gouvernement veut entraîner la psychiatrie sur un terrain sécuritaire. Une fois de plus, les personnes présentant des problèmes mentaux font figure de boucs émissaires. Car il est faux de dire qu’on pourrait déceler les terroristes et prédire qui va passer à l’acte. La psychiatrie est là pour soigner, pas pour faire la police. Ce que nous voyons dans les services psychiatriques, ce sont des personnes perturbées par la médiatisation des attentats. Leur besoin de conformisme est si important qu’elles vont vouloir coller à l’image dangereuse qu’on donne d’elles et se dire « il faut que je le fasse ». Notre travail est de les aider à se décharger de leurs angoisses et ainsi éviter des drames.

Que peut-il se passer si vous signalez un individu à la justice ?
SERGE KLOPP Après, le patient refusera de me parler, car notre relation de confiance sera brisée. Et d’autres, qui ne sont pas encore suivis, n’oseront pas venir dans nos services. Par ailleurs, que faire des individus signalés ? Les enfermer préventivement, alors qu’ils n’ont rien fait ? Ces personnes ne font pas partie d’un réseau et leur passage à l’acte ne sera jamais prémédité. Si l’on suit la logique du ministre, ce sont des milliers de personnes qu’il faudrait enfermer. Des personnes qui, en fait, ne feront jamais rien.

SERGE KLOPP Aucune étude ne confirme ce chiffre. Le ministre parle d’ailleurs de troubles « psychologiques » et non « psychiatriques ». Puis fait un lien entre les deux, alors que ce sont deux sciences différentes. Oui, le paramètre psychologique influe sur les djihadistes, mais ce ne sont pas des malades mentaux.

Ces raccourcis peuvent-ils porter préjudice aux malades ?

SERGE KLOPP Oui, parce qu’ils sont contre-productifs. Des actes comme ceux qui ont eu lieu à Marseille ou en Seine-et-Marne ne pourront pas mieux être prévenus si on décourage les personnes malades de se confier à leur psychiatre. Et si la relation de confiance n’existe plus, notre seul outil restera les traitements médicamenteux. Par ailleurs, si la proposition du ministre se réalisait, elle porterait une atteinte terrible au secret médical. Aujourd’hui, on nous dit que cette atteinte concernerait seulement quelques patients. Mais qui nous dit que demain on ne va pas l’élargir à d’autres ?

Dans quel état est la psychiatrie en France ?

SERGE KLOPP Nous manquons de moyens. Autrefois, ce secteur était fondé sur un principe de continuité des soins et de proximité avec le patient. Aujourd’hui, les orientations qu’on impose à la psychiatrie font que nous traitons davantage les symptômes – via des médicaments – que la souffrance du patient. Au fond, cette déclaration de Gérard Collomb est la continuation de l’état d’urgence. Pour vivre, nous avons besoin d’être en sécurité. Or le sécuritaire est l’inverse de la sécurité. Il est là simplement pour créer de l’inquiétude dans la population en lui montrant le danger. On le constate avec l’efficacité toute relative du dispositif « Sentinelle », qui a transformé les militaires en cibles. Les pouvoirs publics prétendent que l’objectif est d’empêcher les terroristes d’agir et de rassurer la population. C’est faux : on montre seulement aux gens qu’ils courent un danger en permanence.