L’hôpital

LCI - Hôpital public" : quand le personnel raconte son difficile quotidien en BD, c’est très réussi

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Pour voir quelques dessins de la BD :
http://www.lci.fr/societe/hopital-public-quand-le-personnel-raconte-son-difficile-quotidien-en-bd-2004847.html

EN DESSINS - A Nantes, sept dessinateurs se sont plongés dans les entrailles du CHU de Nantes, et ont rencontré ceux qui le font vivre au quotidien. Il en est ressorti une BD, éditée par la maison Vide-Cocagne, qui dresse un paysage sanglant du secteur de la santé, alors que les médecins et personnels des hôpitaux sont en grève depuis lundi pour dénoncer les conditions de travail.

"Venez en file d’attente ! Des patients sont là depuis trois heures, à creuser leurs escarres ou dans leur pisses !" "Il y a eu un mort dans la fille d’attente. On est le cinquième service d’urgences de France, vous savez combien de sièges il y a, à l’intérieur ? Six ! "J’ai fait un stage en prison, je me suis senti plus en sécurité qu’aux urgences psychiatriques !" Dialogues fous, pourtant bien réels, venant de personnels du service des urgences du CHU de Nantes.

Ils sont extraits de "Hôpital Public, entretiens avec le personnel hospitalier", une BD qui vient de sortir, aux éditions Vide-Cocagne : cette maison d’édition nantaise a fait appel à sept dessinateurs, qui, pendant plusieurs mois, ont rencontré ceux qui font vivre le CHU de Nantes : l’infirmier, le médecin, le représentant syndical ou encore la technicienne de surface. Le but : percer, faire vivre, ce qui se passe, derrière ces univers de béton, gris, fermés. Et, à travers le cas de Nantes, tenter de cerner ce que devient l’hôpital aujourd’hui en France. Le bilan est sanglant : toujours plus d’affluence, pas assez de personnel, plus de violence, pas de reconnaissance. Et derrière tout ça, un patient en danger.

"A Nantes, il y a une sorte de fascination du lieu physique, de ce grand bâtiment énorme, aveugle, en béton, auquel on rajoute tous les 5 ans des Algeco, comme des petites verrues qui poussent", raconte à LCI Emile, dessinateur qui a coordonné le projet. "Et dans la ville, on a tous un rapport avec l’hôpital : on connaît des gens qui y travaillent, des proches. C’est un concentré d’histoires, et des choses parfois effarantes".

Comme le cas de Jeannie, agent de nettoyage, sage-femme en Centre-Afrique, contrainte de venir en France à cause de la guerre, où son diplôme n’est pas reconnu. Elle travaille pour une entreprise de nettoyage, à laquelle l’hôpital fait appel. Elle raconte les conditions de travail qui se dégradent, les tâches qui augmentent, les budgets tailladés, les emplois qui sautent, comment on leur apprend à donner "l’illusion de la propreté", en ne vidant que la poubelle, pour aller plus vite, toujours plus vite. Jeannie a voulu défendre les droits des salariés, a monté sa section syndicale. Cela fait un an qu’elle est au placard.

A chaque fois, pour la BD, les employés étaient contents de parler. De témoigner. De dire leur fierté à faire ce métier, mais aussi les difficultés rencontrées. "Au fil des entretiens, une chose nous a frappé : la souffrance des soignants à ne pas pouvoir faire leur travail dans de bonnes conditions", nous explique Emile. "Ce sont des personnes qui aiment leur travail, et le voient perdre de son sens… mais on n’a pas voulu faie un livre sur les gentils soignants contre la méchante direction. C’est plus compliqué."

Au détour des différents profils, des différents services, se dresse en toile de fond le même constat : il faut être efficace, rentable, aller plus vite, être productif. La pression hiérarchique augmente. Des chaînes de chefs, qui élaborent pendant des heures des consignes, des marches à suivre, des process, puis des contrôles des process Tout est pesé, noté, évalué. Et l’humain, dans tout ça ? Passé à la trappe, tout comme la qualité des soins.

L’humain s’efface, de plus en plus, derrière les colonnes de chiffres. Le travail des personnels en souffre. Face à cette machine qui s’emballe, sans interlocuteur direct, les équipes se retrouvent lâchés, en première ligne. Et craignent de commettre la faute.

Tout un système qui, au final, tend vers l’absurde : les arrêts maladie pour cause de surmenage, ou burn-out, se multiplient, et coûtent plus cher que d’embaucher du personnel. Mais l’hôpital, toujours pris dans ses économies, veut raboter ailleurs, et externalise certains services. Ces sous-traitants, peu payés, rognent sur la qualité des prestations. Pour boucher les trous de personnel, l’hôpital faut aussi appel à des cliniciens hospitaliers, des médecins - très bien - payés, qui viennent à la journée. Des sortes de mercenaires. Mais qui ne s’investissent pas dans la vie de l’hôpital, la formation des internes, la recherche.

Au fil des témoignages ressort l’idée que l’hôpital public a basculé dans une gestion à court terme, navigue à vue. "C’est la logique du modèle industriel", constate, amer, un médecin anesthésiste dans la BD. "On ne prend en charge que des corps, l’humain ce n’est pas rentable... On supprime quoi ? L’échange avec le patient ? Le temps avec la famille ou celui avec le personnel ? Le patient est devenu un client. "

"Hôpital public, entretien avec le personnel hospitalier", avec Benjamin Adam, Fabien Grolleau, Nicolas La Casinière, Camille Burger, Thierry Bedouet, Thomas Gochi, Gwen Blosse, paru en septembre aux éduitions Vide-Cocagne. 15 euros.