Psychiatrie

La Croix.fr : « En psychiatrie, l’humiliation n’est jamais un acte de soin »

17 mars, par infosecusanté

« En psychiatrie, l’humiliation n’est jamais un acte de soin »

Le recours à l’isolement et à la contention est en augmentation dans les hôpitaux psychiatriques, selon Béatrice Borrel, présidente de l’Unafam, qui représente les familles et les personnes handicapées psychiques.
Béatrice Borrel est présidente de l’Union nationale des familles et amis de personnes malades et handicapés psychiques (Unafam). Elle réagit au rapport rendu public mercredi 16 mars par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté sur le centre psychothérapique de l’Ain, près de Bourg-en-Bresse.

Que pensez-vous de ce rapport qui dénonce des « violences graves des droits fondamentaux » des patients placés de manière abusive à l’isolement ou sous contention ?
Béatrice Borrel : Je sais ce qui se passe dans beaucoup d’hôpitaux psychiatriques. Mais ce que j’ai découvert dans ce rapport est incroyable et scandaleux. Cela atteint des proportions difficiles à imaginer. Même si on savait que des problèmes se posaient dans cet établissement. La fille du président de notre délégation départementale y est hospitalisée. Et au printemps, 2015, il a souhaité donner l’alerte pour dire que sa fille était à l’isolement depuis 16 mois sans qu’il puisse faire quoi que ce soit. Il a donc envoyé un courrier au Contrôleur des lieux de privation des libertés. Ensuite, il a recueilli le témoignage d’autres familles mais qui n’ont pas souhaité faire de signalement. Vous savez, beaucoup de familles n’osent pas toujours dénoncer les problèmes que rencontre leur proche hospitalisé. Elles ont peur que cela se retourne contre lui ou qu’il se retrouve sans lieu d’accueil.
Mais comment expliquer que de telles pratiques, presque institutionnalisées, aient pu perdurer sans que personne, avant votre représentant, ne donne l’alerte ?
B.B. : Je ne comprends pas. Je suis même atterrée car les hôpitaux psychiatriques sont régulièrement visités par la préfecture ainsi que par la commission départementale de soins psychiatriques (CDSP). Cette instance a pour mission d’examiner la situation des personnes admises en hospitalisation sans consentement et s’assurer du respect des libertés individuelles et de la dignité des personnes.
Que pensez-vous de la pratique de l’isolement et de la contention en psychiatrie ?
B.B. : On ne conteste pas le fait que cela puisse être nécessaire dans certaines situations de crise avec des patients très agressifs, très agités pouvant présenter un danger pour autrui ou pour eux-mêmes. Mais cela doit être décidé sur prescription médicale et surtout très limité avec une réévaluation régulière de l’état de la personne. Or, depuis quelques années, on constate une augmentation du recours à ces pratiques sans que cela ne soit justifié sur un plan thérapeutique. Et là, on entre dans les zones d’ombre de la psychiatrie. L’humiliation n’est jamais un acte de soin. Et priver un patient de sa liberté, l’attacher sans que cela ne soit justifié, c’est une manière de l’humilier.
Comment expliquez-vous que ces pratiques soient en augmentation ?
B.B. : On peut trouver diverses explications qui, toutefois, ne permettent en aucun cas de justifier la multiplication de ces pratiques. Souvent, dans ces établissements, on invoque le manque de personnel ou la formation insuffisante des équipes. Ce qui est vrai, c’est que par le passé, il y avait des infirmiers formés spécifiquement à la psychiatrie. Ils avaient une certaine expérience des patients et savaient gérer des situations de crise. Aujourd’hui, dans les établissements, il y a des infirmiers qui ont reçu une formation généraliste.
En novembre, l’Unafam mettait en garde contre un « autre excès », celui de la contention chimique…
B.B. : Oui, c’est un sujet majeur. Il ne faudrait pas qu’on remplace la contention physique par la contention chimique. On le sait, celle-ci a toujours existé dans les établissements psychiatriques où, à une époque, on donnait volontiers des sédatifs aux patients pour qu’ils se tiennent « tranquilles » durant le week-end. Cette contention chimique existe encore dans certains endroits. Et il se faut se battre pour que les traitements, médicamenteux ou non, aient pour seul objectif de diminuer la souffrance des patients.
Ce qui frappe aussi dans le rapport, c’est la soumission psychologique de bon nombre de patients, comme résignés à leur enfermement. Questionnés sur leur souhait de « voir élargir leurs possibilités de circulation », beaucoup ont répondu « je ne sais pas », « je n’ai pas le droit », « ce n’est pas moi qui décide »…
B.B. : Cela reflète le poids de la toute-puissance médicale. Dans certains endroits, ce discours a une telle force que les patients sont complètement soumis à l’autorité médicale. Ils trouvent normal que ce soit le médecin qui décide pour eux parce que durant toute leur vie, c’est toujours le médecin qui a décidé pour eux. Et parfois, on transforme ainsi en « enfants » des adultes qui sont juste des gens en grande souffrance.
Avec ce rapport, on va encore dresser un tableau très noir de la psychiatrie…
B.B. : Surtout pas. Il faut dénoncer les excès, les abus car ils existent. Mais en 2015, nous avons procédé à un recueil des bonnes pratiques en France. Et nous avons recueilli de très nombreux exemples d’établissements et d’équipes qui font un travail extraordinaire.

Recueilli par Pierre Bienvault