L’industrie pharmaceutique

La Tribune - Lobbies : les positions ambiguës de la ministre de la Santé Agnès Buzyn

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

Par Jean-Yves Paillé

L’hématologue, qui venait d’être reconduite à la tête de la Haute autorité de la Santé, a été nommée ministre de la Santé. Ces dernières années, Agnès Buzyn a fustigé le poids des lobbies de l’alcool et du tabac. Mais sa position sur la questions des liens d’intérêts des experts institutionnels avec les laboratoires pharmaceutiques est beaucoup plus souple.

Les noms d’Olivier Véran, conseiller santé d’Emmanuel Macron durant la campagne, et d’Arnaud Robinet, maire LR, étaient régulièrement évoqués dans les médias pour succéder à Marisol Touraine. C’est finalement Agnès Buzyn qui a été nommée ministre des Affaires sociales et de la Santé, mercredi 17 mai.

En mars 2016, cette quinqua est devenue la première femme à prendre la tête de la Haute autorité de santé, après avoir été désignée par François Hollande. Elle venait d’être renouvelée à ce poste le 10 avril pour un mandat de six ans. Cette autorité indépendante évalue les produits de santé, l’organisation des soins, ou encore les pratiques professionnelles. Entre 2008 et 2013, elle était à la présidence du Conseil d’administration de radioprotection et de la sûreté nucléaire (IRSN), qui travaille sur "la protection de l’homme et de l’environnement contre les rayonnements ionisants" ou encore "la sûreté nucléaire". Agnès Buzyn a également occupé le poste de présidente de l’Institut national du cancer (Inca) entre mai 2011 et mars 2016.

Emmanuel Macron avait promis un médecin au poste de ministre de la Santé. Promesse tenue. Entre 1992 et 2011, Agnès Buzyn fut responsable de l’Unité de soins intensifs d’hématologie adulte et de greffe de moelle au sein de l’Université Paris V-Hôpital Necker, après avoir été interne des Hôpitaux de Paris.

Faire oublier l’emprise des lobbies pharmaceutiques

Emmanuel Macron veut envoyer au public un message d’indépendance à l’égard des lobbies pharmaceutiques en promouvant une experte des questions nationales de santé au sein d’une institution qui se veut porteuse de bonnes pratiques pour éviter les conflits d’intérêt. Contrairement à la plupart des autres candidats, Emmanuel Macron s’est montré conciliant vis-à-vis de ces derniers durant la campagne présidentielle. A contrario, lorsque Agnès Buzyn était à la tête de l’Inca, l’organisation n’a pas caché ses inquiétudes quant à l’augmentation du prix des nouveaux traitements, notamment les anticancéreux.

Avec la nomination d’Agnès Buzy, le président de la République espère également faire oublier un important écueil de sa campagne. Son conseiller santé, le docteur Jacques Mourad, avait été exclu, suite à la révélation de ses liens d’intérêt avec Servier (plus de 80.000 euros de frais de restaurants, de logements et de transports, et de nombreuses interventions pour le laboratoire entre le 1er janvier 2013 et fin juin 2016).

Une prise de position critiquée sur les liens d’intérêt

Si l’on en croit la base de données officielle "Transparence santé", Agnès Buzyn n’a aucun lien avec les laboratoires pharmaceutiques contrairement à l’ancien conseiller santé de Macron. Cette dernière a toutefois pris une position critiquée par plusieurs acteurs de la santé, dont Irène franchon (à l’origine de l’affaire Mediator), soulignait Mediapart. Agnès Buzyn a estimé fin mars 2016 que les liens entre experts et laboratoires comme un gage de compétence.

"Seuls demeurent, à terme, des experts institutionnels qui se trouvent dans toutes les agences et dont on peut se demander quelle va être leur expertise, puisqu’ils ne participent plus ni aux essais thérapeutiques, ni aux boards (conseils de direction, Ndlr). Se fait jour ainsi une différence entre des experts institutionnels qui n’ont plus aucun lien avec la recherche et les experts professionnels que nous ne pouvons jamais solliciter", avançait-elle devant le Sénat, fin mars 2016

Vent debout contre les lobbies du vin, contrairement à Macron

Il sera intéressant de voir la politique de la nouvelle ministre de la Santé en ce qui concerne la consommation d’alcool. Sur ce point, elle semble opposée à Emmanuel Macron, qui veut promouvoir l’industrie viticole. Le président avait expliqué vouloir "conserver et défendre l’équilibre de la loi Evin en l’état" après avoir obtenu l’assouplissement de celle-ci en 2015 en distinguant publicité et information pour favoriser l’oenotourisme. En colère, Agnès Buzyn avait dénoncé alors l’emprise des lobbies du vin et assuré que "l’alcool est la deuxième cause de mortalité par cancer en France".

On retrouve néanmoins d’importants points d’entente avec Emmanuel Macron. Tout comme le président, Agnès Buzyn a souligné à de nombreuses reprises ces dernières années que la prévention est un levier "essentiel" dans la lutte contre de nombreuses maladies. Emmanuel Macron a promis d’importants investissements dans le préventif pour réduire les dépenses liées au curatif. Elle a également fustigé la "bombe à retardement" qu’est le tabac, alors qu’Emmanuel Macron a fixé comme objectif une nouvelle génération "sans tabac".
Une autre question se pose : la gestion des comptes de la Sécurité sociale. Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics hérite de cette charge. Difficile de savoir comment l’action de la ministre de la Santé en la matière se coordonnera avec celle de son collègue...