L’industrie pharmaceutique

La Tribune - Mediator, Servier reste (trop) proche des cardiologues

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

Par Jean-Yves Paillé

Si Servier a fixé l’oncologie comme sa priorité numéro 1 en vue de sa transformation, le cardiovasculaire reste son activité phare.
Si Servier a fixé l’oncologie comme sa priorité numéro 1 en vue de sa transformation, le cardiovasculaire reste son activité phare.

Renvoyé en correctionnelle dans le cadre de l’affaire Mediator, Servier n’en a pas fini avec les démêlés judiciaires. Il continue toutefois à entretenir des liens forts avec les organisations de santé influentes en cardiologie, les sociétés savantes en particulier, et ses dirigeants. Une stratégie assumée pour promouvoir ses produits, maintenir la croissance de son activité maladies cardiovasculaires, et peut-être essayer de faire oublier l’affaire Mediator.

Sept ans après son déclenchement, l’affaire Mediator continue à faire des vagues. Le groupe pharmaceutique Servier a vu fin mai ses derniers recours pour annuler sa mise en examen pour "escroquerie" et "tromperie aggravée" rejetés. Et les juges d’instruction ont décidé de le renvoyer devant le tribunal correctionnel de Paris, a-t-on appris, mardi 5 septembre. Pour redorer son blason entaché par l’affaire du Mediator - ce médicament prescrit comme coupe-faim alors qu’il pouvait entraîner de graves effets secondaires allant jusqu’au décès du patient -, la société pharmaceutique met les bouchées doubles. Servier est le laboratoire déclarant le plus grand nombre de liens d’intérêts (relations avec des professionnels de santé se matérialisant en conventions scientifiques, paiement de transports, repas, logement...) en cardiologie avec les médecins (54.660, entre 2013 et 2016), et il est le deuxième en termes de sommes dépensées à cet effet (près de 5,7 millions d’euros), selon les données tirées d’Etalab, sur le site data.gouv.fr (ces chiffres peuvent toutefois être sous-estimés, car ils correspondent aux médecins dont la spécialité cardiologie est mentionnée. Or, nombre d’entre eux ne fournissent pas cette précision).

Le laboratoire compte beaucoup sur la création ou le maintien des liens avec les organisations professionnelles phares et ses membres. "Les leaders d’opinion servent de porte-paroles aux laboratoires, c’est le meilleur moyen d’influence trouvé jusque-là", explique à la Tribune le Formindep, un collectif qui oeuvre pour une formation et une information médicales indépendantes. Interrogé par La Tribune, Servier confirme, outre l’envoi de délégués médicaux pour "visiter les médecins spécialistes", l’importance "de la participation à des congrès de médecins ou de la formation continue réalisée par des prestataires homologués". Cela lui permet de communiquer auprès des "médecins non visités et les pharmaciens." Le groupe assume en outre continuer à nouer de nombreux "partenariats avec des médecins reconnus pour leurs compétences tant au niveau national qu’au niveau international".

L’enjeu est de taille pour Servier. Car s’il a fixé l’oncologie comme sa priorité numéro 1 en vue de sa transformation dans les années à venir, le cardiovasculaire reste son activité phare. Celle-ci connait une solide croissance annuelle, de l’ordre de 5% en 2016. Le laboratoire se revendique aujourd’hui numéro 2 européen dans le domaine et veut aller plus loin en améliorant "la prise en charge des patients atteints de pathologies chroniques".

Conventions, sponsoring,...

Pour maintenir la croissance de son activité maladies cardiovasculaires en France, le laboratoire garde des liens forts avec la Société française de cardiologie (SFC), par exemple. Cette organisation de recherche scientifique donne des recommandations à l’intention des médecins sur le suivi des personnes touchées par les maladies cardiovasculaires. Elle est financée en partie grâce aux partenariats noués avec les laboratoires pharmaceutiques, dont Servier. Lors du Congrès de janvier 2017, elle mentionnait ce dernier parmi ses sponsors. S’il est difficile de connaître précisément les sommes en jeu, ce type de sponsoring peut représenter des montants non négligeables pour les associations. "Un laboratoire peut investir une centaine de milliers d’euros dans le cadre du congrès d’une société savante", estime le Formindep.

En outre, certains membres de la société savante sont proches du laboratoire. Le président de la SFC, Jean-Yves Le Heuzey, en fait partie. Il a signé un contrat de recherche avec Servier en 2015 et 2016, et un contrat de consultant/conseil avec le laboratoire en 2013 et 2011, selon sa déclaration d’intérêts publiée sur la SFC. D’après le site transparence.sante.gouv.fr, une base de données publique qui recense les avantages (frais de restauration, d’hospitalité, conventions...) accordés par l’industrie pharmaceutique aux professionnels de santé, il a été intervenant lors d’événements dans le cadre de conventions signées avec le laboratoire, et ce, à six reprises entre 2013 et 2016.

Des liens de poids de la Société française de l’hypertension artérielle

La Société française de l’hypertension artérielle (SFHTA), une autre société savante importante, conserve également des liens forts avec le laboratoire. Lors du dernier congrès, Servier a eu droit à un symposium d’une heure et demie (un créneau horaire durant lequel le laboratoire fournit orateur et sujet, selon le Formindep) et faisait partie des huit sociétés à disposer d’un stand. Servier sponsorisera un symposium en décembre, lors des prochaines journées de l’hypertension artérielle.
Une partie des dirigeants de la SFHTA sont également des interlocuteurs privilégiés du fabricant de médicaments. Jacques Blacher, cardiologue et président sortant de la société française d’hypertension artérielle et toujours membre du bureau de l’organisation, a bénéficié de plus de 100 avantages du laboratoire entre 2013 et 2016 et a signé pas moins de 53 conventions avec Servier pour des manifestations et congrès scientifiques sur la même période, selon la base de transparence santé. Le nouveau président, Thierry Denolle, a quant à lui signé sept conventions avec le laboratoire entre 2013 et 2013 et bénéficié de 18 avantages (repas, transport...).

Des membres de l’Inserm, de la Fédération française de Cardiologie proches de Servier

Des membres de la Fédération française de Cardiologie, une association de lutte contre les maladies cardiovasculaires très écoutée dans ce domaine thérapeutique, travaillent également avec Servier. Par exemple, le cardiologue Pierre Lantelme, trésorier de l’organisation, mais aussi secrétaire général de la Société française d’Hypertension artérielle a participé ou a été intervenant lors de manifestations scientifiques pour le laboratoire à six reprises entre 2013 et 2016.

Du côté de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et Servier. Christian Boitard, directeur de l’Institut "Circulation, métabolisme, nutrition" au sein de l’Inserm, a bénéficié d’environ 15.000 euros d’avantages entre 2013 et 2016 et participé à une douzaine de conventions pour le groupe Servier, selon la base transparence santé.. Ce dernier précise toutefois à la Tribune que ses liens avec la société pharmaceutique "ne concernent pas l’Inserm". On peut encore mentionner un membre de l’Académie de médecine. Michel Komajda, membre titulaire de l’institution depuis le 16 juin 2015, ancien président de la Société européenne de cardiologie, dont les avantages perçus auprès de Servier dépassent les 15.000 euros au total entre 2013 et 2016, sans compter la quarantaine de conventions signées avec le laboratoire, dont plusieurs en tant que conseiller du laboratoire.

"L’affaire du Mediator ne doit pas jeter le discrédit sur d’autres classes de médicaments"

Pourquoi maintenir de tels liens malgré l’affaire Mediator ? Parmi tous les professionnels de santé proches de Servier cités, trois ont répondu aux sollicitations de La Tribune. Du côté de la SFHTA, Jacques Blacher, indique avec un sens de la formule qu’il se sent "en lien d’intérêt avec le laboratoire Servier, mais pas en conflit d’intérêt". Il considère que "l’affaire du Mediator ne doit pas jeter le discrédit sur d’autres classes de médicaments", précisant que les médicaments antihypertenseurs de Servier "ne font l’objet d’aucune inquiétude sanitaire". Selon lui, ses "activités avec les laboratoires pharmaceutiques, dont le laboratoire Servier, s’inscrivent dans le cadre habituel des relations que peut avoir un expert hospitalo-universitaire avec un industriel". Même argument du côté de Christian Boitard qui dit toutefois s’être "posé la question concernant le Mediator" qu’il assure n’avoir "jamais prescrit". "Les liens avec Servier sont importants dans la mesure où c’est devenu une des rares entreprises françaises du médicament qui garde une recherche sur le territoire national." Thierry Denolle craint quant à lui que la défiance vis-à-vis du laboratoire et "de fausses rumeurs de corruption entraînent une aggravation de l’adhérence au traitement antihypertenseur comme ce fut le cas pour les statines ou les vaccins".
Malgré ses démêlés judiciaires, il y a fort à parier que Servier réussira à garder des soutiens de poids pour rester encore pendant des années un acteur majeur dans les traitements des maladies cardiovasculaires.