Perte d’autonomie , "dépendance"

Le Monde Eco : Dossier perte d’autonomie

Février 2016

Perte d’autonomie : le chemin de croix des aidants
LE MONDE ECONOMIE

20.01.2016
Par Frédéric Cazenave

« Je ne le souhaite à personne, mais il faut avoir enduré le rôle d’aidant pour mesurer le stress, la fatigue, les sacrifices que cela implique et pouvoir affirmer que les mesures prévues dans la loi sont dérisoires  », lâche Joël Jaouen, président de France Alzheimer.
Certes, le texte de la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement, entrée en vigueur le 1er janvier, reconnaît le rôle de ces 4,3 millions de ¬personnes, à 57 % des femmes, qui soutiennent un proche âgé dépendant. Une première. Mais cette reconnaissance, tout comme la hausse des aides à domicile ou l’instauration d’un droit au répit, paraissent encore insuffisantes.
Il suffit pour s’en convaincre de se plonger dans l’abondante lit¬térature décrivant les dommages collatéraux de la perte d’auto¬nomie sur l’entourage. L’étude «  Aider un proche âgé à domicile  : la charge ressentie  », publiée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statis¬tiques (Drees), en 2012, est à ce titre éloquente.
Epuisement, anxiété, troubles du sommeil, problèmes de dos, consommation de psychotropes… 40 % des personnes qui épaulent un proche fortement dépendant se sentent dépressives. Evidemment, tout dépend de l’état de santé de la personne accompagnée. Mais cette étude n’a pas pris une ride.
«  J’étais rincée  »
«  Plus la dépendance s’aggrave, plus vous êtes sollicités, absorbés. Pendant dix ans, j’ai soutenu ma tante, en y passant tous les week-ends et la journée du mardi. ¬Durant sa dernière année de vie, je n’ai pas pris de vacances, je ne ¬sortais pas le soir, ne voyais plus d’amis… J’étais rincée  », raconte Claudie Kulak, qui a ensuite créé la Compagnie des aidants, une structure permettant d’échanger, de trouver des conseils… Bref, de briser la solitude dans laquelle on s’enferme rapidement.
Accaparée par sa mission, la personne qui accompagne a tendance à s’oublier, jusqu’à reléguer au second plan sa propre santé. «  Les médecins qui suivent les personnes en perte d’autonomie ont un rôle à jouer. Trop peu s’enquièrent de la santé de l’aidant  », regrette le sociologue Serge Guérin.
«  Pour la première fois en un an de multiples rendez-vous médicaux, nous avons récemment rencontré un psychologue qui a compris qu’il n’y avait pas un malade, ma femme, mais deux, abonde Didier Chiarovano, qui s’occupe de son épouse depuis qu’une opération bénigne a mal tourné. Je souffre autant de fatigue que de la voir dans cet état.  »
«  J’ai deux maisons à gérer, la mienne et celle de mes parents. (…) ¬En comptant les deux nuits sur place, les week-ends et mes jours de repos, j’y passe quarante heures par semaine   », Isabelle ¬Leclerc, aidante.
Soutenir son conjoint, son parent (la moitié des aidants sont les enfants) est un acte d’amour naturel, humain… Mais le maintien à domicile, plébiscité par les familles et vanté par les pouvoir publics, montre aussi ses limites, car c’est éreintant.
«  J’ai deux maisons à gérer, la mienne et celle de mes parents, ¬raconte, les traits tirés, Isabelle -Leclerc, dont le père, âgé de 87 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer depuis 2007, et sa mère d’une maladie dégénérescente. Je fais les courses, organise le planning des aides-soignantes et de la femme de ménage, passe des heures dans la paperasse et les comptes. Je m’occupe aussi de certains soins, car mon père est une tête de pioche qui refuse parfois que quelqu’un d’autre l’approche… En comptant les deux nuits sur place, les week-ends et mes jours de repos, j’y passe quarante heures par semaine.  »
Ce témoignage est loin d’être isolé. L’aide apportée par l’en¬tourage est, en volume, deux fois -supérieure à celle fournie par les professionnels et varie de deux à cinq heures par jour, selon une étude du Haut Conseil de la famille ¬datant de 2011.
«  L’aspiration des Français à vieillir et mourir chez eux est d’autant plus légitime que les maisons de retraite, ces “institutions” où l’on “place” des gens, souffrent d’une image très négative. Ces établissements ont encore beaucoup d’efforts à réaliser, mais il ne faut pas idéaliser le domicile. Est-on encore chez soi lorsque plusieurs intervenants viennent chaque jour pour prodiguer des soins, préparer le repas, faire le ménage  ?  », interroge Serge Guérin.
Impact sur la vie professionnelle
Pour les aidants, la charge est d’autant plus lourde qu’ils ne vivent pas forcément à côté de leur proche et, surtout, travaillent. Près de la moitié sont en activité, avec l’impact que l’on peut aisément imaginer sur la vie professionnelle.
Durant cette période, non seulement ils mettent entre parenthèses leur carrière, puisent dans leurs stocks de RTT ou dans leurs congés pour un des nombreux rendez-vous médicaux, mais ils doivent parfois adapter leur temps de travail. Plus d’un aidant sur dix a dû le faire, selon l’étude de la Drees. «  Si je n’étais pas passée à 70 %, je n’aurais pas tenu physiquement, admet Isabelle Leclerc. Idéalement, il me faudrait un mi-temps pour souffler un peu, mais ce serait intenable financièrement.  »
Il existe bien quelques dispositifs permettant de prendre des congés exceptionnels, mais ils sont restrictifs, contraignants et entraînent une perte de salaire. Sur ce sujet, les entreprises évoluent trop doucement. «  La prise de conscience est tout aussi timide que récente. En dehors de quelques grands groupes, les initiatives sont rares. Les ressources humaines et les syndicats se sont d’autant moins emparés de cette question que les salariés aidants hésitent à se faire connaître. Ils craignent d’être stigmatisés et, pour eux, le travail est le moyen de penser à autre chose  », explique Myriam Bobbio, coordinatrice du pôle économie, consommation et ¬emploi à l’Union nationale des ¬associations familiales.
Contraintes financières
Pourtant, certaines mesures seraient faciles à prendre, comme étendre les droits existants pour la petite enfance – les jours enfants malades, par exemple – aux personnes s’occupant d’un proche dépendant. «  Les entreprises pourraient aussi prévoir une aide financière lorsque le salarié doit prendre un congé exceptionnel. ¬Elles le font bien pour les congés maternité  », note Mme Bobbio.
Difficile pour les salariés, la situation est inextricable pour les indépendants. «  Sans l’implication de ma famille, jamais nous n’aurions pu continuer à tenir notre crêperie à Saint-Pol-de-Léon [Finistère]. Pendant trois ans, ma femme a dû compenser lorsque je devais m’absenter en plein milieu du service pour aider mon père. Et, durant la saison, nous avons déboursé des sommes très importantes pour payer des auxiliaires de vie supplémentaires  », se souvient M. Jaouen.
Aux charges physiques et psychologiques, aux décisions parfois difficiles à prendre avec toujours la hantise de faire des erreurs s’ajoutent rapidement les contraintes financières. France Alzheimer a calculé que, lorsque la personne reste à domicile, le reste à charge pour les familles, une fois déduites les aides, atteint près de 600 euros chaque mois. Un montant trois fois moins élevé que pour un séjour dans un établissement.
Le maintien à domicile encouragé
«  Evidemment, j’ai pensé mettre mes parents en maison de retraite. Mais le calcul est vite fait  : au bout d’un an et demi, nous aurions siphonné leurs économies et nous en serions de notre poche  », explique Isabelle Leclerc, qui, en attendant, s’épuise et ne s’accorde que deux semaines de vacances par an.
C’est tout le paradoxe. Le maintien à domicile est encouragé, car il coûte moins cher à la collectivité. Mais, sans les familles, le système ne tient pas. «  L’aidant est devenu une variable d’ajustement des politiques publiques, dénonce Florence Leduc, présidente de l’Association française des aidants. Il n’est ni naturel ni normal que la ¬famille se substitue aux professionnels de santé. Il faut pouvoir assurer aux familles les ressources suffisantes pour que leur proche puisse vieillir dignement.  »
Car, malgré le travail des associations, les nouvelles initiatives comme les villages de vacances accueillant des personnes en perte d’autonomie et leur famille, les aidants ne sont pas assez soutenus. Et il pourrait être bon de s’inspirer d’exemples européens. Aux Pays-Bas, leur rôle est reconnu et même rémunéré  ; le Danemark, lui, a mis en place des care managers, qui déchargent les familles des tracasseries administratives et gèrent toute l’organisation.
Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité que, si le nombre de personnes dépendantes augmente, les familles pourraient à l’avenir avoir encore plus de mal à assumer ce rôle d’aidant. La nécessité de travailler plus longtemps avant d’atteindre la retraite, l’évolution des structures familiales, avec des familles monoparentales toujours plus nombreuses, risquent de raréfier cette aide essentielle.

La France à l’épreuve du grand âge
LE MONDE ECONOMIE | 20.01.2016 à 17h12 • Mis à jour le 21.01.2016 à 14h18 | Par Frédéric Cazenave

Dix ans de débats et autant de commissions, des linéaires de rapports et d’avis d’experts. Et au final une loi sur l’adaptation de la société au vieillissement, entrée en vigueur le 1er janvier, qui, faute de moyens, ne répond pas au défi du choc démographique.
La France compte déjà davantage de personnes de plus de 60 ans que de moins de 20 ans. Et cette tendance va s’ac¬célérer du fait de l’augmentation de l’espérance de vie  : le nombre des plus de 85 ans (1,4 million actuellement) va quasiment ¬quadrupler d’ici à 2050.
Heureusement, la grande majorité vieillit et vieillira dans de bonnes conditions. Mais ce n’est pas le cas de tous. Aujourd’hui, 1,2 million de personnes âgées souffrent de perte d’autonomie. Ce chiffre doit doubler d’ici à 2060. Pour elles, la loi ne va pas changer grand-chose, même si elle présente déjà le mérite d’exister.
Infographie Le Monde
«  Ne minimisez pas les avancées de ce texte. L’allocation personnalisée d’autonomie à domicile progresse de 13  %, alors que jamais elle n’avait augmenté. Notre loi rend les aidants visibles, instaure un droit au répit, met l’accent sur la prévention et l’adaptation des logements…  », défend Laurence Rossignol, la secrétaire d’Etat chargée de la famille, de l’enfance, des personnes âgées, et de l’autonomie.
Soit, mais les 700 millions d’euros mobilisés paraissent bien maigres face aux besoins. «  Les sommes mises sur la table sont nettement insuffisantes pour soulager les familles en les aidant à financer une place en éta¬blissement ou à maintenir leur proche à domicile  », regrette Joël Jaouen, président de France Alzheimer.
Le texte fait l’impasse, en effet, sur deux questions essentielles  : celle du financement de la perte d’autonomie et celle du coût des maisons de retraite. «  Pour diminuer le reste à charge en établissement, il faut pouvoir ¬mobiliser 1,5 milliard d’euros par an. Tant que l’Etat n’a pas retrouvé de marges de manœuvre budgétaires, cela ¬semble difficile  », justifie Mme Rossignol.
«  La préoccupation grandit  »
Ce constat ne devrait pas rassurer les Français  : 78,6  % considèrent que la perte d’autonomie des personnes âgées est un sujet important, et une écrasante majorité (84,2  %) plaide pour une réforme assurant un financement pérenne, selon le baromètre réalisé par l’Organisme commun des institutions de rente et de prévoyance (Ocirp¬), France Info et ¬Le Monde, publié à l’occasion du huitième débat sur la perte d’autonomie ¬organisé à la Maison de la radio, à Paris, le 21 janvier.
«  La préoccupation des Français sur cette question grandit, car les jeunes seniors sont aujourd’hui des aidants. La perte d’autonomie, ils la voient à l’œuvre, ils en mesurent les conséquences financières et psychologiques. Cela les inquiète aussi car ils se demandent comment leurs enfants, qui ont du mal à entrer sur le marché du travail et devront rester en activité plus longtemps, pourront à leur tour les prendre en charge  », explique Sandra Hoibian, directrice du pôle évaluation et société au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc).
«  Il faut une régulation publique des tarifs des établissements, de leur gestion. La loi ne traite malheureusement pas ce sujet…  », Philippe Crevel, économiste
Difficile à vivre, la perte d’autonomie tourne rapidement au casse-tête financier. Une personne placée dans un établissement privé non lucratif devra débourser – après déduction des aides – 1 478 euros chaque mois, selon le cabinet d’audit KPMG, qui réalise tous les ans un observatoire des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Soit bien plus que les 1 306  euros de pension de retraite moyenne. Et encore, la facture est nettement plus salée dans des structures privées lucratives.
«  Il faut une régulation publique des tarifs des établissements, de leur gestion. La loi ne traite malheureusement pas ce sujet. Ces structures doivent aussi améliorer leurs services, et donc leur image, en embauchant davantage de personnels, en mettant l’accent sur les soins alternatifs…  », souligne l’économiste Philippe Crevel.
En attendant, il n’est pas étonnant que les familles tout comme les pouvoirs publics promeuvent le «  bien vieillir à domicile  ». Par choix, bien sûr (77  % des Français souhaitent passer leurs vieux jours chez eux plutôt que d’intégrer un établissement) et pour des raisons économiques, le reste à charge étant nettement moins élevé.
6 milliards d’euros d’aide informelle
Mais si cette solution est moins coûteuse, c’est grâce aux conjoints, aux enfants, qui s’éreintent en se transformant en auxiliaires de vie. Sans bruit, les aidants participent au financement de la dépendance. Sans eux, le système ne tient pas.
«  Une étude a évalué à 6 milliards d’euros par an l’aide informelle des aidants. Cela nous donne une bonne idée, même si ce chiffre est à prendre avec précaution car dans les heures qu’ils déclarent ¬dédier à leur proche, il y a des heures d’aide effective et d’autres durant lesquelles ils ne se consacrent pas exclusivement à leur proche  », explique Marie-Eve Joël, professeur à l’université Paris-Dauphine.
Pourtant, la solidarité nationale joue déjà. Les dépenses publiques consacrées à la perte d’autonomie atteignent 21 milliards d’euros par an. Malgré cet effort de la collectivité, et sans compter le coût de l’aide informelle, les familles concernées en sont pour leur poche de plus de 7 milliards d’euros, car si les soins sont presque intégralement remboursés, ce n’est pas le cas des dépenses d’hébergement.
Or, cet effort va aller croissant. Non seulement les dépenses vont naturellement gonfler avec le vieillissement de la population – pour atteindre 51,6 milliards d’euros en 2060, soit 2,6  % du PIB – mais la part à la charge des ménages grimpera pour en représenter quasiment un tiers, soit… 16,5 milliards, selon les prévisions de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees).
Infographie Le Monde
Les sommes en jeu sont telles que «  les besoins de financement du risque dépendance seront, selon toute vraisemblance, supérieurs à ceux de la retraite après 2050  », révélait une étude sur le marché de l’assurance dépendance publiée par l’Insee en février 2015.
D’où l’urgence de s’atteler à la tâche. «  Après l’acte I, une loi en demi-teinte, il faut maintenant passer à l’acte II, en ouvrant, enfin, le chantier du financement de la perte d’autonomie, plaide Jean-Manuel Kupiec, le directeur général adjoint de l’Ocirp. Nos dirigeants ne partent pas de zéro, ils ont à leur disposition pléthore de rapports sur le sujet.  »
Les exemples étrangers ont été auscultés sous toutes les coutures  : l’Allemagne a depuis longtemps ajouté un étage à son assurance-maladie, salariés et retraités payant des cotisations dont les recettes sont fléchées sur les dépenses de dépendance. Les pays nordiques financent une couverture particulièrement complète via l’impôt, et le Japon a mis en place un système mixte alimenté par l’impôt et la souscription d’une assurance obligatoire à partir de 40 ans.
Infographie Le Monde
En France, toutes les options imaginables ont été analysées au fil des ans  : mise en place d’un cinquième risque de sécurité sociale – promesse abandonnée de Nicolas Sarkozy, en février 2012 –, taxe sur les successions ou les donations, hausse de la CSG ou des cotisations sociales, nouvelle Journée de solidarité, mobilisation du patrimoine des particuliers, notamment immobilier en développant le viager… Bref, la palette est large, mais rien n’a jamais été tranché.
Il faut dire qu’après l’alourdissement de la fiscalité au début du quinquennat de François Hollande et le «  ras-le-bol fiscal  » qui s’est ensuivi, prononcer le mot impôt donne de l’urticaire aux Français. «  Quant à augmenter les cotisations des actifs, cela provoquerait inévitablement une levée de boucliers des entreprises qui se plaignent à longueur de journée du coût trop élevé du travail en France  », prévient Philippe Crevel.
«  L’élection présidentielle de 2017 doit être l’occasion de porter un grand débat sur l’autonomie, une sorte de conférence de consensus intégrant les citoyens, pour trancher cette question du financement », Laurence Rossignol
Pourtant, il n’y a pas trente-six solutions. «  Pour diminuer le coût supporté par les ménages, il faut mutualiser cette charge financière au niveau de l’ensemble des Français et non sur les seuls souffrant de perte d’autonomie. Cela passe soit par une hausse des prélèvements obligatoires, soit en rendant l’assurance dépendance… obligatoire. Il faudrait dans ce cas que la puissance publique régule le marché et décrive un contrat type. Mais si rien n’est fait, c’est le patrimoine des personnes dépendantes et de leur famille qui sera davantage utilisé à l’avenir  », explique Roméo Fontaine, maître de conférences à l’université de Bourgogne et chercheur associé à la Fondation Médéric Alzheimer.
C’est cet arbitrage éminemment politique entre une logique de financement public et une logique assurantielle qui devra être rendu. Quand  ? Laurence Rossignol repousse la question aux prochaines échéances électorales  : «  L’élection présidentielle de 2017 doit être l’occasion de porter un grand débat sur l’autonomie, une sorte de conférence de consensus intégrant les citoyens, pour trancher cette question du financement. A mon sens, il vaut mieux faire davantage appel à la solidarité nationale, donc à l’impôt, pour renforcer l’APA [allocation personnalisée d’autonomie], sinon c’est l’assurance individuelle qui prendra du poids. Or un -système assurantiel est source d’inégalités.  »
Des assurances dépendance coûteuses
Les Français semblent moins catégoriques. D’après le baromètre Ocirp-France Info-Le Monde, 60,3  % d’entre eux estiment qu’il faut combiner solidarité nationale et assurance complémentaire. Trois quarts des sondés estiment aussi que placer 1 euro chaque jour à partir de 40 ans dans un contrat d’assurance dépendance serait une bonne idée.
Un résultat paradoxal, puisque les particuliers sont très peu couverts à titre individuel contre ce risque. Fin 2014, seuls 1,6 million de Français ont souscrit un contrat dépendance, selon la Fédération française des sociétés d’assurances. Nous ne jetterons pas la pierre aux autres, tant ces assurances sont com¬plexes, contraignantes et peu protectrices.
«  Ces produits sont coûteux, peu lisibles. La couverture et les modalités pour percevoir l’indemnité varient du tout au tout selon les compagnies. Une personne peut très bien percevoir l’APA sans être dépendante aux yeux de son assureur  », déplore Roméo Fontaine, tout en notant que beaucoup de particuliers pensent être couverts par leur mutuelle. Le gouvernement est d’ailleurs censé se pencher sur la question, la loi prévoyant une concertation avec le secteur de l’assurance pour bâtir des «  contrats plus protecteurs qui devront respecter un cahier des charges  ».
«  Le vieillissement, la perte d’autonomie, la mort restent mal acceptées dans nos sociétés occidentales. (…) Les politiques font donc carrière sur les jeunes, c’est beaucoup plus vendeur », Serge Guérin, sociologue
Débat sur le financement reporté en 2017, nouvelle concertation… Si les contraintes financières d’un Etat endetté rendent ¬évidemment toute réforme compliquée, d’autres raisons peuvent expliquer cette difficulté à faire bouger les lignes.
«  Le vieillissement, la perte d’autonomie, la mort restent mal acceptées dans nos sociétés occidentales. Cela va à l’encontre de notre quête sans fin pour la technologie, les progrès de la médecine, explique le sociologue Serge Guérin. Les politiques font donc carrière sur les jeunes, c’est beaucoup plus vendeur  : on investit pour la jeunesse, alors que les sommes consacrées à la vieillesse sont considérées comme des dépenses en pure perte. Et pourtant, ne pas traiter ce sujet est particulièrement angoissant dans une société qui, justement, vieillit.  »
Faudrait-il alors transformer ce qui est perçu comme un fardeau en une opportunité  ? Michèle Delaunay, la prédécesseure de Mme Rossignol, a tenté de le faire en s’improvisant VRP de la «  silver économie  ». Objectif  : mettre l’accent sur le potentiel économique du vieillissement, source de croissance et de créations d’emplois, ce qui n’est pas du luxe par les temps qui courent.
Autre point positif de ce défi démographique, il doit être l’occasion de repenser l’urbanisme, les logements, les transports pour les rendre accessibles. Le chantier est colossal  : l’Agence nationale de l’habitat (ANAH) estime à 2 millions le nombre de logements occupés par des ménages de plus de 60 ans devant être adaptés pour faire face au handicap.
Sans les aidants, pas de maintien à domicile
En fait, la question du vieillissement doit interroger l’ensemble de la société. L’importance du rôle joué par les aidants, par exemple, mérite mieux que la simple reconnaissance prévue dans la loi. De nombreux pays européens investissent sur cette solidarité familiale en adoptant des politiques particulièrement généreuses à leur égard.
En France, on en est loin, ce qui peut paraître contradictoire, puisque sans eux le maintien à domicile des personnes en perte d’autonomie ¬devient impossible. A ce titre, les entreprises doivent elles aussi s’impliquer, au vu du nombre croissant de salariés accompagnant un proche dépendant. «  La moitié des aidants étant en activité, les entreprises, les partenaires sociaux doivent s’emparer de cette question. Ce sujet doit être davantage porté par les syndicats  », souligne Laurence Rossignol.
Accepter cette transition démographique devrait enfin être de nature à renforcer le lien entre les générations, à l’image du développement de ces résidences où vivent, ensemble, anciens et plus jeunes. «  Cette solidarité intergénérationnelle est le ciment de notre société. Il faut sortir du jeunisme ambiant et s’organiser pour que chacun, jeune et moins jeune, trouve sa place, souligne Jean-Manuel Kupiec. En creux, c’est ce lien que cherche à préserver la loi sur l’adaptation de la société au vieillissement, même si, derrière ces bonnes intentions, les moyens ne suivent pas.  »
Les principales mesures de la loi
Entrée en vigueur le 1er janvier, la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement prévoit de mobiliser près de 700 millions d’euros par an. Le financement sera assuré par la contribution additionnelle de solidarité pour l’autonomie (Casa), cette taxe de 0,3 % prélevée sur les pensions de retraite, préretraites et pensions d’invalidité.
• Allocation personnalisée d’autonomie. L’APA à domicile est revalorisée, les plafonds des plans d’aide étant augmentés et le reste à charge réduit (350 millions d’euros).
• Aidants. Reconnaissance du statut de « proche aidant » et création d’un « droit au répit » pour financer l’accueil temporaire de la personne en perte d’autonomie (78 millions d’euros).
• Prévention. Les personnes âgées aux revenus modestes seront aidées financièrement pour s’équiper en matériel technique (domotique, télésurveillance…). Le texte prévoit le développement d’actions de prévention (140 millions d’euros).
• Résidence autonomie. 175 foyers logements, compromis entre le domicile et la maison de retraite, seront rénovés et modernisés, soit 8 000 logements (40 millions d’euros). Il est aussi prévu une enveloppe de 40 millions d’euros pour assurer des actions de prévention dans ces résidences.
• Logement. D’ici à 2017, 80 000 logements privés seront rénovés pour les adapter à la perte d’autonomie (40 millions d’euros).
Frédéric Cazenave
Journaliste au Monde


Du nouveau dans les dispositifs d’aide aux personnes âgées
LE MONDE ECONOMIE

20.01.2016

Par Pauline Janicot

A côté des aides aux personnes âgées, plusieurs dispositifs spécifiques existent pour les personnes souffrant de perte d’auto¬nomie. La loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement du 28 décembre 2015 renforce certaines d’entre elles.
Pour les personnes âgées
L’APA : L’allocation personnalisée d’autonomie, versée par les départements, permet aux personnes dépendantes de plus de 60 ans de financer les aides dont elles ont besoin pour accomplir les actes de la vie quotidienne. Près de 1,2 million de personnes en bénéficient, dont 60 % vivent à leur domicile. Dès le 1er mars, les plafonds mensuels de cette allocation vont être augmentés de 18 % à 30 % (selon le degré de dépendance) pour les personnes vivant chez elles.
Cette revalorisation correspond à une heure par semaine d’aide à domicile en plus pour celles souffrant d’une perte d’autonomie réduite et d’une heure quotidienne supplémentaire pour les plus dépendantes. 180 000 personnes sont concernées par cette mesure.
Parallè¬lement, le reste à charge de 600 000 bénéficiaires va baisser (pour un gain moyen mensuel de 47 euros). Enfin, ceux qui perçoivent l’allocation de solidarité aux per¬sonnes âgées (9 600 euros de ressources annuelles pour une personne seule, 14 904 euros pour un couple) n’auront plus de reste à charge à payer.
Des réductions d’impôt : Employer une aide à domicile donne droit à une réduction d’impôt de 50 % des dépenses engagées (déduction faite des aides de l’APA), dans la ¬limite de 12 000 euros par an. Ce plafond peut être majoré de 1 500 euros par membre du foyer âgé de plus de 65 ans, sans dé¬passer 15 000 euros.
Par ailleurs, les personnes vivant dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) bénéficient d’une réduction d’impôt. Elle est égale à 25 % des sommes dépensées pour ¬l’hébergement et les soins (déduction faite de l’APA et des autres aides au logement) ¬durant l’année, plafonnée à 10 000 euros, soit 2 500 euros de réduction maximale.
Lorsqu’un enfant aide son parent dans le besoin, il peut déduire la pension alimentaire qu’il lui verse de ses revenus imposables sans aucune limite. Il est impératif de conserver les preuves des versements afin de les justifier auprès du fisc. Si l’ascendant vit sous son toit, il peut, sous certaines conditions, déduire un montant forfaitaire de 3 403 euros sans aucun justificatif, les autres dépenses restant déductibles pour leur montant réel.
Un coup de pouce pour équiper son logement : Pour adapter son domicile (volets roulants, barre d’appui, sols antidérapants…), des aides financières sont accessibles, sous conditions de revenus, auprès des caisses de retraite, des collectivités territoriales ou encore de l’Agence nationale de l’habitat (ANAH). Cette dernière ¬accorde aux propriétaires, sous conditions de ressources, une subvention, égale à 35 % (plafonnée à 7 000 euros) ou à 50 % du montant des travaux dans un ¬logement de plus de quinze ans (plafonnée à 10 000 euros).
Pour les aidants
Un droit au répit : Ce nouveau droit devrait concerner environ 400 000 aidants qui assistent un proche bénéficiant de l’APA. D’un montant maximum de 500 euros par an, cette aide financière doit leur permettre de prendre du ¬repos en finançant l’accueil ou l’hébergement de leur proche dans une structure adaptée.
Deux congés familiaux : Le congé du «  proche aidant  » remplace le congé de «  soutien familial  ». Plus souple, il permet d’aider un ¬proche handicapé ou en perte d’autonomie, qu’il soit de sa famille ou non. Il donne la possibilité de cesser temporairement son activité (ou à temps partiel ou fractionné) pendant trois mois (renouvelable jusqu’à un an pour les salariés) mais il n’est pas rémunéré. Seule condition  : il faut avoir au moins deux ans d’ancienneté dans son entreprise. Autre possibilité  : poser un congé de «  solidarité familiale  » lorsqu’un membre de sa famille est atteint d’une maladie qui met en jeu son pronostic vital. Durant ce congé (trois mois, renouve¬lable une fois), une allocation journalière destinée à compenser la perte

« Les moyens alloués à la perte d’autonomie sont un choix politique »
LE MONDE ECONOMIE

20.01.2016

Par Frédéric Cazenave

Entre des Etats très généreux et d’autres qui consacrent peu de moyens pour aider leur population à financer les dépenses liées à la perte d’autonomie, les solutions varient du tout au tout, explique Caroline Berchet, analyste des politiques de santé à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
Quel sera l’impact du vieillissement sur les finances publiques  ?
Les dépenses publiques consacrées aux soins de longue durée pourraient au moins doubler d’ici à 2060 pour atteindre plus de 3 % du PIB, contre 1,7 % aujourd’hui. Cette moyenne cache d’importantes disparités. Les Pays-Bas (4,3 % du PIB), la Suède (3,2 %) ou la Norvège (2,4 %) mènent les politiques les plus généreuses avec une couverture publique assez exhaustive et une offre de services formels très développée.
A l’inverse, des pays comme l’Estonie, la Grèce ou la République slovaque y consacrent moins de 0,5 % de leur PIB. C’est clairement un choix politique, même si ces disparités s’expliquent en partie par des différences de structures démographiques.
Quels sont les modèles ¬de financement mis en œuvre  ?
On distingue trois groupes de pays. Le premier, composé des pays nordiques, des Pays-Bas, du Japon ou encore de la Belgique, propose une couverture universelle avec une prise en charge assez complète.
Ces modèles sont financés par l’impôt (pays nordiques), par une assurance sociale spéciale liée à la dépendance, (Japon et Pays-Bas), ou en intégrant l’essentiel de la couverture de la dépendance dans le système de santé, comme en Belgique. C’est la solution la plus protectrice  : la couverture profite à l’ensemble de la population, quelles que soient les ressources de la personne ou de sa famille, même si ces critères peuvent être utilisés pour déterminer la participation individuelle des usagers.
Le deuxième groupe de pays alloue des prestations universelles, en nature ou en espèces, ouvertes à tous, mais dont le niveau dépend notamment des ressources. C’est le cas en France, en Autriche, en Italie… Ces dispositifs ne couvrent donc pas le coût de la dépendance. Les plus démunis sont bien protégés, mais le reste à charge peut être très élevé pour les autres.
Reste les Etats-Unis, où le filet de protection cible les personnes les plus vulnérables. Au Royaume-Uni, le dispositif public couvre ceux ayant un faible niveau de revenu ou de patrimoine, mais reste moins restrictif qu’aux Etats-Unis.
Le maintien à domicile est-il la clé pour réduire les dépenses  ?
C’est en tout cas une tendance forte. Le maintien à domicile est moins coûteux que la prise en charge en établissement pour des niveaux de dépendance légère et moyenne, car il suppose souvent l’implication des proches et de la famille.
La France figure parmi les pays de l’OCDE où la proportion d’aidants informels – famille et amis – est la plus forte. En 2013, 16,5 % des plus de 50 ans ac¬com¬pagnaient un proche, contre 11,4 % en Suède. Or, assumer ce rôle a des répercussions sur la vie sociale, la santé et l’activité ¬professionnelle.
Quelles sont les bonnes pratiques pour épauler les aidants  ?
Dans la majorité des pays de l’OCDE, la loi accorde un droit à congé pour soutien familial. ¬La rémunération de ces congés n’est pas systématique ou est ¬plafonnée. A l’exception de la Belgique, avec un congé de douze mois ¬rémunéré.
Des pays tels que l’Allemagne, le Royaume-Uni, favorisent un aménagement temporaire du temps de travail. D’autres apportent un soutien financier aux aidants. Des ¬allocations existent ainsi dans les pays nordiques, au Royaume-Uni… En France et en Allemagne, les prestations versées aux personnes dépendantes peuvent permettre de rémunérer l’aidant.
Enfin, la plupart développent des centres de soins-relais pour accueillir les personnes dépendantes et offrir un répit aux aidants familiaux. La Suède et les Pays-Bas sont en avance dans ce domaine, alors qu’il existe une pénurie de ces structures en Suisse et en France.


Le fantasme de la « silver économie »
LE MONDE ECONOMIE

20.01.2016

Par Frédéric Cazenave

Positiver le grand âge, en insistant sur ses retombées économiques plutôt que sur son coût pour la collectivité. Le concept de la «  silver éco¬nomie  » a de quoi séduire. Cette économie du vieillissement avait même été identifiée comme l’un des sept axes à développer dans le rapport de la commission Innovation 2030, remis par sa présidente Anne Lauvergeon à François -Hollande, en octobre 2013.
Pourtant, le contrat de filière censée structurer et soutenir ce marché a pris un coup de vieux. Depuis sont lancement en grande pompe, fin 2013, par Arnaud Montebourg et Michèle Delaunay, alors respectivement ministre du redressement productif et ministre aux personnes âgées, il aura fallu attendre vingt et un mois pour que le comité de cette filière se réunisse pour la première fois à Bercy.
Ce n’est pas un scoop : le consommateur vieillit
«  C’est un sujet transversal qui intéresse plusieurs ministères, mais n’a la priorité d’aucun. Cela manque de ligne directrice. Heureusement, les entreprises n’ont pas attendu pour agir  », note Luc Broussy, pré¬sident de France Silver Eco. Cette association regroupe jeunes pousses et grands groupes, tous cherchant à créer de nouveaux produits et services adaptés à l’âge du consommateur. Car ce n’est pas un scoop, celui-ci vieillit. Santé, assurance, loisirs, équipement de la maison… La majorité des dépenses sur plusieurs ¬marchés sont déjà réalisées par les seniors, selon le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc).
Il faut donc coller à cette évolution de la demande. «  C’est l’un des enjeux de la Silver Valley, qui réunit sur un même territoire, en Ile-de-France, plus de 240 entreprises. L’objectif est de favoriser les passerelles entre tous ces acteurs pour ¬développer une nouvelle offre aux seniors  », explique son directeur Benjamin Zimmer.
Dire que la puissance publique ne fait rien serait exagéré. La Caisse des dépôts a créé, en février 2014, un fonds de capital-risque pour ¬financer des sociétés intervenant dans la silver économie. La loi ¬sur l’adaptation de la société au vieillissement prévoit une enveloppe pour aider les ménages aux revenus modestes à financer des aides techniques (télé¬assistance, domotique…). «  Mais l’Etat doit en faire davantage pour permettre à ce marché de décoller. Il faut faciliter l’adoption de nouveaux produits par la population  », prévient Alain Villemeur, res-ponsable scientifique de la chaire «  Transitions démographiques, transitions économiques  » de l’Institut Louis-Bachelier.
300 000 emplois d’ici à 2020
Encore faut-il dresser les contours d’un marché très hétérogène, composé de nombreux secteurs  : équipement de l’habitat, domo¬tique, télécoms, service à la personne, e-santé… «  Le tissu éco¬nomique étant extrêmement morcelé et l’impact diffus, il est impos¬sible d’évaluer les retombées éco¬nomiques de la silver économie. Les chiffres qui circulent régulièrement sont à prendre avec des pincettes  », explique Cécile Schoenberg, ¬chargée d’étude senior chez Xerfi.
Signe du «  fantasme  » qui entoure la silver économie, le nombre de 300 000 emplois générés d’ici à 2020 est régulièrement brandi. Un raccourci un peu rapide, car il ne s’agit pas de postes dans des start-up… mais d’emplois d’aides à domicile, d’auxiliaires de vie, d’infirmiers.
Entre le nombre croissant de personnes dépendantes et les départs à la retraite du personnel actuel, ces métiers vont rester durablement en tension, ¬estimait la Dares en mars 2012 dans son étude «  Les métiers en 2020  ». «  Ce gisement d’emplois non délocalisables, accessibles aux personnes peu qualifiées et aux ¬jeunes représente une réelle opportunité. Mais ce sont des métiers ¬difficiles. Il faut donc améliorer les conditions de travail, faciliter la formation  », souligne M. Villemeur. Et ainsi susciter des vocations.