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Le Monde.fr : A la tête de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom : un parcours brillant et un personnage controversé

il y a 5 mois, par infosecusanté

A la tête de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom : un parcours brillant et un personnage controversé

Celui qui fut ministre de la santé puis chef de la diplomatie éthiopienne est loin de faire l’unanimité : il aurait notamment passé sous silence trois épidémies de choléra.

Par Emeline Wuilbercq (contributrice Le Monde Afrique, Addis-Abeba)

LE MONDE

Le 24.05.2017

Une « victoire historique ». C’est ainsi que la Commission de l’Union africaine (UA) a qualifié l’élection, mardi 23 mai, de l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus à la tête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il sera le premier Africain à tenir les rênes de cette agence des Nations unies (ONU) spécialisée dans la santé publique et régulièrement critiquée pour son manque de transparence.

Le successeur du docteur Margaret Chan, qui n’est pas médecin, l’a largement emporté face à son concurrent, le Britannique David Nabarro. Il avait fondé sa candidature sur l’universalité de la couverture santé. Dans un plaidoyer poignant, Tedros Adhanom a raconté le décès de son jeune frère, qui aurait pu être évité si son pays avait disposé à l’époque de plus de médicaments. « Cela aurait pu être moi », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il refusait « d’accepter que les gens meurent parce qu’ils sont pauvres ». Le discours a plu aux Africains, qui ont fait bloc pour le soutenir.

Des résultats « impressionnants »

Diplômé de l’université d’Asmara, en Erythrée, où il est né, l’Ethiopien de 52 ans, marié et père de cinq enfants, a un parcours quasi sans faute. En 1986, il est nommé expert junior au ministère de la santé sous le régime dictatorial de Mengistu Haile Mariam.

A la chute de celui-ci, il retourne sur les bancs de l’école, à Londres, où il étudie l’immunologie et les maladies infectieuses. Il obtiendra ensuite un doctorat en santé communautaire à l’université de Nottingham, où il s’intéresse aux « effets des barrages sur la transmission du paludisme dans la région du Tigré [nord de l’Ethiopie] et [aux] mesures de contrôle appropriées ».

D’abord directeur du bureau de la santé de la région du Tigré, il sera désigné ministre de la santé en 2005 par l’ancien premier ministre Meles Zenawi, l’architecte du développement éthiopien, décédé en 2012. Tedros Adhanom s’engage aussi dans la lutte contre le sida. Durant ses sept années à la tête du ministère, il mène une profonde réforme, crée 3 500 centres et 16 000 postes de santé et impulse la formation de plus de 38 000 « agents de vulgarisation sanitaire » à travers le pays.

Cette réforme a permis à l’Ethiopie, l’un des pays les plus pauvres du monde, d’atteindre rapidement les Objectifs du Millénaire pour le développement relatifs à la mortalité infantile et maternelle. « L’énorme succès de l’Ethiopie dans le secteur de la santé a contribué à la victoire » de Tedros Adhanom, qui possède des qualités incontestables de dirigeant, analyse le chercheur éthiopien Abebe Aynete.

Ses résultats sont « impressionnants », selon la rédactrice en chef de l’hebdomadaire éthiopien Capital, Teguest Yilma, qui voit en lui « un politicien tout à fait capable de gérer une telle organisation internationale ». Autre atout : Tedros Adhanom a présidé le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme de 2009 à 2011.

« L’un des pires violeurs des droits de l’homme »

Malgré ce parcours honorable, le personnage est néanmoins très controversé en Ethiopie même. Pendant la campagne, un certain nombre de tweets ont fleuri avec le hashtag #NoTedros4WHO (« Non à Tedros à l’OMS »).

Tedros Adhanom était en effet ministre des affaires étrangères (2012-2016) lorsqu’une vague de manifestations des ethnies Oromo et Amhara – représentant près des deux tiers de la population – a secoué l’Ethiopie. Réprimée dans le sang, la contestation a fait plusieurs centaines de morts et elle a mené à l’instauration, le 9 octobre 2016, de l’état d’urgence, qui est toujours en vigueur.

La journaliste Reeyot Alemu, incarcérée pendant plus de quatre ans dans les geôles éthiopiennes et aujourd’hui en exil aux Etats-Unis, décrit le nouveau directeur général comme « l’un des pires violeurs des droits de l’homme ». Dans une lettre adressée à l’OMS, elle dénonce le manque de soins médicaux en prison et le refus de lui administrer des médicaments contre la douleur, alors qu’on lui avait diagnostiqué une tumeur au sein. Pour elle, élire Tedros Adhanom à la tête de l’institution risque de « ternir la réputation » et « la crédibilité » de l’OMS.

« Le docteur Tedros est davantage un homme politique qu’un spécialiste de la santé », pense de son côté Frank Ashall, directeur de l’Africa Tobacco-Free Initiative. Il lui reproche d’avoir soutenu des accords entre le gouvernement éthiopien et le groupe Japan Tobacco International, alors que l’OMS a fait de la lutte antitabac l’un de ses combats.

Accusations compromettantes

La campagne de Tedros Adhanom, qui compte plus de 231 000 abonnés sur Twitter, a également été marquée par les accusations compromettantes – démenties par l’intéressé – d’un expert en santé publique, Lawrence Gostin, considéré comme un proche de son concurrent David Nabarro.

Il a accusé l’ancien ministre éthiopien de la santé d’avoir passé sous silence trois épidémies de choléra en 2006, 2009 et 2011, préférant n’en évoquer que le symptôme : la diarrhée aqueuse aiguë. Un terme technique également employé pour désigner l’épidémie de diarrhée qui touche actuellement la région Somali, dans le sud-est de l’Ethiopie.

Ces polémiques pourraient entacher l’image de l’OMS, déjà vertement critiquée pour son apathie face à l’épidémie d’Ebola, qui a tué plus de 11 000 personnes en Afrique de l’Ouest entre 2013 et 2016. Tedros Adhanom prendra ses fonctions le 1er juillet.