Branche maladie de la sécurité sociale

Le Monde.fr : Arrêts-maladie : «  Je dois régulièrement me battre avec des patients pour les arrêter  »

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Arrêts-maladie : «  Je dois régulièrement me battre avec des patients pour les arrêter  »

Dans les cabinets médicaux, l’arrêt-maladie est l’objet de négociations. Patients qui refusent, patients qui réclament… Des médecins racontent.

LE MONDE

08.09.2018

Par François Béguin

Les médecins ont senti le vent tourner. Après avoir envisagé cet été de faire payer aux employeurs une partie du coût des arrêts-maladie de courte durée, c’est désormais vers eux que le gouvernement s’est mis à regarder pour tenter d’endiguer la hausse régulière du montant des indemnités journalières. Un poste qui a dépassé en 2016 pour la Sécurité sociale les 7,1 milliards d’euros au titre des seuls arrêts-maladie (hors accidents du travail), en hausse de 15 % par rapport à 2010.

Cette explosion des dépenses a fait peser sur ces professionnels de santé le soupçon de distribuer des arrêts de façon légère, voire abusive. Interrogés sur leurs pratiques, des médecins décrivent pourtant des patients réticents à accepter ceux de courte durée, qui représentent près de la moitié des arrêts de travail (46 %) et seulement 4 % de la dépense totale des indemnités journalières.

« L’arrêt-maladie ne va pas de soi, je dois régulièrement me battre avec des patients pour les arrêter », raconte Julie Mazet, médecin généraliste à Annemasse (Haute-Savoie) et secrétaire générale de la branche généraliste de la Confédération des syndicats médicaux français. « On voit tous les jours dans nos cabinets des gens qui ne veulent pas être arrêtés, c’est notre réalité quotidienne », décrit Jean-Louis Bensoussan, généraliste à Castelmaurou (Haute-Garonne) et secrétaire général de MG France, le premier syndicat de généralistes.

Crainte d’une perte de salaire

Chaque prescription d’arrêt est même une « négociation » avec le patient, témoigne Marie Brosset, médecin généraliste en Bretagne et porte-parole du syndicat de jeunes médecins Reagjir. La réticence à accepter un arrêt est souvent directement liée à la taille de l’entreprise. La médecin l’explique ainsi : « Si c’est une petite boîte, que le patient est investi dans son boulot, il va tout faire pour ne pas s’arrêter, alors que c’est accepté plus facilement par les salariés des grosses boîtes. »

« Il y a une telle pression sur l’emploi, notamment chez les cadres, que l’on voit souvent des patients travailler malade », raconte Jean-Paul Hamon, le président de la Fédération des médecins de France.

Selon une étude de Malakoff Médéric portant sur deux millions de salariés, près de 20 % des arrêts de travail prescrits en 2016 n’ont pas été suivis : 7 % des arrêts ont été pris mais pas en totalité et 12 % n’ont pas été pris du tout. Des refus qui s’expliquent à la fois par la crainte d’une perte de salaire, lorsque les trois jours de carence ne sont pas pris en charge par l’entreprise, et celle d’avoir une surcharge de travail au retour mais aussi une inquiétude de la réaction de la hiérarchie…

« Depuis 2012, je sens davantage de réticences à accepter les arrêts, notamment chez les personnels hospitaliers, où ça fonctionne à flux tendu et où une absence ne sera pas forcément remplacée et pèsera sur les collègues », raconte Vincent Ropars, un médecin généraliste qui effectue des remplacements en ville comme à la campagne. Plus généralement, il décrit des salariés hésitants : « Parfois, je remplis la feuille et je leur donne mais je ne suis pas sûr qu’ils prennent l’arrêt. »

« Ce n’est pas un jour de congé »

Dans ce contexte, les insinuations lancées par l’exécutif sont très mal passées auprès des professionnels de santé. Il y a d’abord eu cette phrase du premier ministre, Edouard Philippe, dans Le Journal du dimanche, le 26 août, jugeant qu’une journée indemnisée par an et par salarié du privé en moyenne en plus en trois ans, « c’est comme si notre pays avait instauré un jour de congé supplémentaire ».

Trois jours plus tard, c’est la ministre de la santé, Agnès Buzyn, qui renchérissait : « Quand nous contrôlons les arrêts de travail, 15 % sont inappropriés, sont des abus. Il y a quelqu’un qui paye pour tout le monde, c’est la Sécu. Le médecin prescripteur, ce n’est pas lui qui paye. »

Une mise en cause qui a aussitôt fait bondir les médecins. « Il ne faudrait pas que ça se reproduise trop souvent », déclare au Monde Patrick Bouet, le président du Conseil national de l’ordre des médecins. Rappelant « l’indépendance professionnelle des médecins », il estime qu’« il n’est pas possible de laisser planer la confusion, un arrêt-maladie, ce n’est pas un jour de congé ».

Les médecins rappellent par ailleurs fréquemment qu’ils font déjà l’objet d’un contrôle serré de la part de l’Assurance-maladie, qui repère, avertit – voire le cas échéant met sous tutelle – les gros prescripteurs d’arrêts de travail de chaque département. « La Sécu nous mène par le bout du nez avec ces contrôles. On finit par intégrer inconsciemment cette pression en donnant des durées d’arrêt moindre », soupire Isabelle de Ricaud, médecin généraliste dans le bassin d’Arcachon depuis 2014 et syndiquée à l’Union française pour une médecine libre.

« La principale source de conflits »

Sans qualifier ces arrêts de « complaisance », certains praticiens reconnaissent cependant qu’ils sont amenés à délivrer des arrêts pour des motifs autres que la maladie. Fabien Quedeville, médecin généraliste à Chilly-Mazarin (Essonne) depuis quinze ans, assure ainsi ne voir que très « rarement » des patients refuser un arrêt-maladie. « Il y a en revanche de plus en plus de conflits quand je refuse d’en faire un, dit-il. C’est même la principale source de conflits que je peux avoir avec des patients. »

Il regrette que l’arrêt ne soit « pas toujours utilisé à des fins médicales » mais soit devenu la « solution pour régler un petit conflit au travail ». « C’est un des motifs les plus fréquents », assure-t-il, estimant qu’il est aujourd’hui nécessaire d’avoir « une vraie réflexion sur ce qu’est un arrêt de travail ».

D’autres expliquent qu’il est parfois nécessaire de se fier à la seule parole du patient, au risque de se laisser abuser. Sur le site du Quotidien du médecin, un gynécologue raconte ainsi sous couvert d’anonymat « constamment » accepter « une demande d’arrêt aux patientes enceintes. C’est très difficile de savoir si l’arrêt est justifié. Comment évaluez-vous la fatigue, les douleurs ? Nous sommes bien obligés de faire confiance aux patients en sachant que dans le nombre, il y a certainement des abus ».