L’industrie pharmaceutique

Le Monde.fr : Irène Frachon : « Il faudrait pouvoir punir ceux qui attaquent les lanceurs d’alerte »

Avril 2016, par infosecusanté

Irène Frachon : « Il faudrait pouvoir punir ceux qui attaquent les lanceurs d’alerte »

LE MONDE

25.04.2016

Par Irène Frachon

Qu’y a-t-il de commun entre les lanceurs d’alerte Edward Snowden (espionnage par la NSA) ou Denis Robert (affaire Clearstream), au-delà des scandales qui ont suivi leurs révélations ? A chaque fois ceux qui les ont attaqués, les Etats ou les lobbies, n’ont jamais été inquiétés. Protéger les lanceurs d’alerte devrait inclure la possibilité de punir ceux qui les attaquent car on pourrait espérer un effet dissuasif de ces poursuites, encourageant ainsi, très en amont, les lanceurs d’alerte à mener leurs révélations jusqu’à leur terme.

S’agissant des alertes dans le domaine économique, Antoine Deltour, à l’origine des révélations de l’affaire LuxLeaks, sera dans les heures qui viennent devant la justice luxembourgeoise. Il risque jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et un million d’euros d’amende pour avoir osé, dans un sursaut d’indignation citoyenne que personne ne conteste au fond, dénoncer les conventions scandaleuses passées par de grandes entreprises, notamment françaises, pour contourner les impôts des pays où elles exercent leur activité.

Il n’est pas inutile de rappeler ce qu’il en a été dans le domaine de la santé en évoquant l’affaire du Mediator, dans laquelle jamais ceux qui ont pu étouffer ce scandale et ont permis ainsi qu’il dure des années n’ont été inquiétés. En 1997, tous les médicaments coupe-faim de Servier, du moins le croit-on, sont retirés du marché mondial car ils provoquent de graves atteintes des valves cardiaques. En 1999, le docteur Georges Chiche, cardiologue marseillais, constate l’apparition d’une valvulopathie chez un patient traité par Mediator. Il lui faut peu de temps pour comprendre que le Mediator est un coupe-faim maquillé en antidiabétique de même nature que les poisons interdits en 1997. Georges Chiche alerte alors la pharmacovigilance française. La suite, il la raconte devant la mission d’information sénatoriale sur le Mediator, en 2011 : « [J’ai reçu] la visite d’un directeur de Servier [..]. Il m’a « secoué ». [Puis, j’ai reçu] un appel téléphonique de la mairie de Marseille [d’où] un professeur [conseiller municipal], m’a reproché mes observations, me demandant de les retirer. »

Pressions

Georges Chiche n’a pas retiré son alerte mais cette dernière a ensuite été enterrée par l’Agence du médicament (Afssaps), laissant les patients livrés au poison Mediator pendant dix ans. Dix ans de trop. Georges Chiche, premier lanceur d’alerte sur le Mediator, s’est tu jusqu’en 2011, lorsqu’éclate le scandale. Il évoque alors les pressions subies en 1999. Servier porte plainte pour diffamation et Georges Chiche est mis en examen en 2013. Son procès se tient en mars 2015, aux côtés de journalistes comme Jean-Pierre Métivet, poursuivi après la diffusion dans « Envoyé spécial » d’une enquête illustrant la stratégie d’intimidation tous azimuts exercée plus de vingt ans par le fabricant du Mediator. M. Chiche est relaxé par les juges, après trois ans de procédure ! Paradoxale « victoire » au goût amer pour ce médecin perspicace qui n’a fait que son devoir et sera pour cela traqué des années par les affidés d’une entreprise aux méthodes mafieuses. « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté », chantait Guy Béart en 1968.

Dix ans après Georges Chiche, j’alerte à mon tour sur les dangers du Mediator dans un livre intitulé « Mediator 150 mg, combien de morts ? », paru en juin 2010 aux éditions Dialogues. Le livre est attaqué par Servier et l’éditeur condamné par un référé à supprimer la mention « combien de morts ? », considérée comme « constitutive d’un dommage imminent pour la SAS Les Laboratoires Servier ». La censure s’abat à nouveau sur l’alerte, dix ans plus tard ! Ce même mois de juin, les experts de l’Afssaps s’échangent des mails, mettant en copie un cadre de Servier, pour coordonner des attaques visant à punir l’auteur du livre, relégué au rang de « de ces petits soldats (mais il en a fallu pendant la guerre) qui sont convaincus qu’ils ont tout compris et que si la terre tourne, c’est grâce à eux ». Justice, Ordre des médecins, académies, direction hospitalière, tout y passe dans l’inventaire des moyens d’attaque.

En novembre 2010, l’Afssaps, acculée, reconnaît publiquement le bilan humain de trente-trois années de commercialisation du Mediator : des centaines de morts. En janvier 2011, la cour d’appel de Rennes rétablit la question censurée, celle-ci ayant trouvé sa terrible réponse. Mais la facture de 25 000 euros, coût de la réédition du livre censuré, reste à la charge de l’éditeur Charles Kermarec. Servier poursuivra ultérieurement en justice, sans relâche, tous ceux qui relaieront ensuite cette alerte dans l’opinion publique, du député Gérard Bapt au professeur Even, ainsi que de nombreux journalistes.

Jamais à ce jour le laboratoire Servier, comme les experts de l’Afssaps, garants de la sécurité du médicament, n’ont été sommés de rendre compte, de quelque façon que ce soit, de ces attaques visant successivement tous les lanceurs d’alerte ayant tenté d’empêcher puis de rendre compte de l’un des plus grands drames sanitaires français. Pouvoir condamner les inqualifiables méthodes d’intimidation d’un laboratoire criminel, dès 1999, aurait sauvé des centaines de vies humaines.

Etablir une législation permettant de sanctionner fermement toute atteinte à l’expression d’une alerte légitime doit être envisagé parmi les mesures visant à protéger les lanceurs d’alerte. Il faut savoir punir ceux qui ont tenté de bâillonner les témoins de dérives menaçant l’intérêt général afin que ces derniers ne soient pas les seuls à tout risquer et parfois tout perdre dans leur démarche. Le premier qui dit la vérité, il doit être protégé !

Irène Frachon est médecin, pneumologue au CHU de Brest. Elle a démontré en 2009 la nocivité du benfluorex (Mediator) conduisant à son retrait du marché. Elle est l’auteur en juin 2010 de l’ouvrage Mediator 150 mg, combien de morts ?, éditions-dialogues