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Le Monde.fr : Le nouveau directeur de l’OMS place la couverture santé universelle « tout en haut » de son agenda

il y a 5 mois, par infosecusanté

Le nouveau directeur de l’OMS place la couverture santé universelle « tout en haut » de son agenda

Dans un entretien au « Monde », Tedros Adhanom Ghebreyesus explique que l’OMS « doit mobiliser le monde » sur les « droits essentiels » à une couverture santé.

LE MONDE | 25.05.2017 à 18h41 • Mis à jour le 26.05.2017 à 11h01 | Propos recueillis par Paul Benkimoun

Deux jours après son élection, mardi 23 mai, comme directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, que tout le monde appelle à la manière éthiopienne Dr Tedros, a accordé un entretien exclusif au Monde. Avant de prendre ses fonctions le 1er juillet, il définit ses priorités et ses intentions.

Comment vous sentez-vous, deux jours après votre élection à la tête de l’OMS ?

Tedros Adhanom Ghebreyesus : la tâche qui m’attend est très difficile et je sais que je porte une lourde responsabilité. Je me pose la question : quelle est la meilleure manière de remplir mes obligations ? La période de transition avant ma prise de fonctions va être très courte. Je veux écouter le plus possible ce que le plus grand nombre de gens veulent me dire et utiliser pour cela au maximum cette période de transition.

Pensez-vous qu’étant le premier Africain à diriger l’OMS, vous serez jugé différemment de vos prédécesseurs ?

Je serai jugé selon les mêmes critères, mais les Etats membres verront si le fait de venir avec l’expérience de construire une politique de santé et la conduire dans l’environnement difficile d’un pays en développement peut donner une perspective nouvelle. Beaucoup de ceux avec qui j’ai discuté estiment que cela peut créer une valeur ajoutée et permettre d’examiner l’agenda de la santé mondiale d’un point de vue inédit.

Parmi les nombreuses directions d’action, quelle sera votre priorité ?

Parvenir à la couverture santé universelle sera tout en haut de mon agenda. J’ai visité beaucoup de pays sur tous les continents. Pour ce qui est de la santé, il n’y a pas de différence. Quel que soit le type de régime d’un pays, tout le monde veut avoir accès à un système de santé de qualité, ce qui signifie avoir une couverture santé universelle. Si vous n’êtes pas en bonne santé, rien n’est possible.

 » Lire sur le site de l’OMS : « Qu’est-ce que la couverture universelle en matière de santé ? »

Partagez-vous la vision d’un continuum où la santé est connectée au développement, à l’éducation, etc. ?

On ne peut appréhender la santé isolément. La santé est centrale, mais les personnes en bonne santé ont besoin d’un emploi, d’un toit, d’un accès à l’eau courante, de la paix… Il y a une interconnexion. En prenant en compte les différents déterminants de la santé, on peut s’attaquer aux racines des problèmes de santé existant, aux facteurs de risque.

Quelle initiative concrète l’OMS pourrait-elle prendre dans ce domaine ?

Il existe trois obstacles à surmonter : une barrière financière, l’accès aux traitements et la qualité des services de base en santé.

La protection financière est centrale. Les sommes restant à la charge des familles pour les soins les entraînent dans la pauvreté. Tout gouvernement devrait agir pour l’éviter.

L’OMS doit sensibiliser aux trois obstacles, mais chaque gouvernement a l’obligation de protéger ses citoyens et éviter qu’ils ne deviennent pauvres pour pouvoir se soigner. Et nous devons promouvoir la santé comme un droit.

Quand on parle de santé, on ne parle pas de l’aspect technique, mais bien d’une question politique, qui nécessite un engagement des dirigeants. L’OMS doit faire porter sa voix pour faire entendre et mobiliser le monde pour ces droits essentiels.

Pour la couverture santé universelle, l’OMS doit identifier les bonnes pratiques et les partager, les ajuster aux différentes situations et les mettre en œuvre à la bonne échelle. L’OMS peut mobiliser des ressources pour aider les pays à appliquer ces bonnes pratiques.

Concevez-vous l’OMS comme une organisation normative, formulant recommandations et référentiels, ou également humanitaire, répondant aux urgences sanitaires ?

C’est un équilibre qu’il faut trouver. La question est de savoir comment l’OMS peut remplir efficacement ces différents mandats.

Pour les ripostes aux épidémies, elle peut s’engager y compris au niveau opérationnel dans les pays, car nous avons plus de 150 bureaux à travers le monde. En s’appuyant sur le nouveau programme de réponse aux urgences adopté en mai 2016, l’OMS peut faire davantage qu’auparavant, avec déjà une présence sur le terrain.

Je me suis rendu la semaine dernière en République démocratique du Congo (RDC), touchée par une flambée d’Ebola. Ils ont rapidement découvert les cas d’Ebola, ont réagi immédiatement et ont aussitôt averti le bureau régional Afrique et le siège de l’OMS. Le directeur régional de l’OMS s’est rendu sur place sans délai et le siège s’est également mobilisé.

Pour autant, cela ne veut pas dire que l’OMS doit jouer ce rôle toute seule. En RDC, il y avait aussi Médecins sans frontières, le PNUD [programme des Nations unies pour le développement], l’Usaid, le DFID [respectivement aide au développement des Etats-Unis et du Royaume-Uni]… mais le ministère de la santé et l’OMS dirigeaient. L’important est de s’accorder sur l’objectif et d’assumer ses responsabilités.

Et du point de vue normatif ?

L’OMS possède un mandat, mais le problème, ce sont les conflits d’intérêts. Dans certains domaines, on ne peut pas impliquer certaines parties prenantes pour ne pas susciter de conflit d’intérêts. L’OMS doit identifier les situations et décider qui peut participer et qui ne le peut pas.

Pourrez-vous vous attaquer aux maladies non transmissibles sans que l’industrie agroalimentaire ne cherche à faire obstacle ?

Les maladies non transmissibles sont un problème mondial, touchant pays riches et pays pauvres. On voit des jeunes et moins jeunes obèses, des personnes ayant une consommation excessive d’alcool. Les maladies non transmissibles tuent en silence. C’est un défi pour toute la communauté mondiale, et la coopération de tous est importante.

Les industriels font partie de la communauté et il faut qu’ils le comprennent et que cela signifie qu’ils ont une responsabilité. S’ils veulent réaliser des profits, il faut le faire d’une manière qui ne tue pas leur propre population.

Il faut aider l’industrie à comprendre l’étendue du problème et la mettre au défi de faire partie de la solution. Il faut également des recommandations claires et des lois pour renverser la situation. Certains pays comme le Mexique ont instauré une taxe sur les sodas. C’est faisable.

Nous pouvons recenser ces bonnes pratiques et préparer une résolution mondiale. Les pays qui sont les plus avancés dans cette bataille peuvent s’en faire les champions pour convaincre les pays voisins.

20 % du budget de l’OMS provient des cotisations obligatoires des Etats membres, 80 % de contributions volontaires d’acteurs étatiques ou privés qui sont fléchées sur certains programmes. Souhaitez-vous modifier cette situation ?

La priorité est la somme totale disponible pour mener les actions nécessaires pour la santé mondiale, quelle qu’en soit la source, et que ce soit pour les maladies infectieuses ou non transmissibles.

En ce qui concerne l’argent de l’OMS, la première question est comment l’utiliser au mieux et montrer aux partenaires comment il est dépensé. Nous devons présenter nos résultats.

Nous devons également expliquer à ceux qui nous donnent des fonds fléchés qu’ils devraient mettre dans un pot commun, que l’OMS puisse utiliser en fonction de ses priorités.

Nous devons également élargir notre base de financeurs. Il y a des pays qui seraient d’accord pour augmenter leur contribution. Nous devons bien argumenter pour convaincre les Etats membres d’accroître le montant des cotisations volontaires. Sans oublier de renforcer nos capacités à trouver des financements.

Reprenez-vous à votre compte les recommandations du groupe de haut niveau sur l’accès aux médicaments mis en place par le secrétaire général des Nations unies, qui propose notamment le découplage entre les coûts de R&D et le prix ?

C’est une bonne base de départ. Le rapport comprend beaucoup de bonnes recommandations. L’Organisation mondiale de la santé doit s’impliquer davantage qu’elle ne l’a fait sur ce sujet. Nous devons aller vers ce qui peut être mis en œuvre immédiatement et sur quoi il y a consensus, et poursuivre le dialogue avec les différentes parties sur les points de désaccord pour les appliquer ultérieurement.

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