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Le Monde.fr : Santé : des millions d’Américains doutent de la « formule magique » promise par Trump

9 mars, par infosecusanté

Santé : des millions d’Américains doutent de la « formule magique » promise par Trump

LE MONDE

09.03.2017

Par Stéphanie Le Bars (Washington, correspondance)

La famille d’Eden Reck, une petite fille de dix ans atteinte d’une grave déficience du foie détectée à l’âge de deux ans, fait partie de ces Américains opposés à toute réforme du système de santé. Et le texte de loi présenté, lundi 6 mars, par le Parti républicain, n’est pas forcément de nature à apaiser les millions d’assurés, qui comme elle, craignent pour l’avenir de leur couverture santé. Ce plan, censé remplacer l’Obamacare – dispositif mis en place il y a sept ans par les démocrates et jugé « désastreux » par Donald Trump –, ne fait pas l’unanimité au sein même du Parti républicain. Des « ajustements » sont déjà envisagés.

En attendant d’être fixés, les assurés et les experts du système de santé se perdent en conjectures, inquiets de voir le système actuel – dont beaucoup reconnaissent qu’il est loin d’être parfait et méritait d’être amélioré –, remplacé par un dispositif moins avantageux et, contrairement aux promesses de M. Trump, plus onéreux.

Par un après-midi d’hiver, rendez-vous est pris avec Eden et sa mère Erica, à Lovettsville (Virginie), dans l’atelier de poterie d’une amie de la famille, fondatrice du mouvement local Indivisible, né de l’opposition à Donald Trump. Cheveux lâchés et robe violette assortie à ses collants, la fillette écoute sa mère, une quadragénaire dynamique, raconter son histoire en mangeant des gâteaux secs. La fillette doit s’alimenter toutes les deux heures. Erica évoque ses 40 hospitalisations en huit ans, ses opérations chirurgicales dues aux effets secondaires de sa maladie, ses visites chez des spécialistes en neurologie, endocrinologie, génétique…

Tarifs plus élevés

A première vue, rien de tout cela ne semble avoir entamé leur humeur joyeuse. Mais en pensant à l’avenir, le ton d’Erica se fait plus sombre.

« En dix ans de vie, Eden a sans doute coûté plus d’un million de dollars au système de santé, estime-t-elle. Le montant maximal que la plupart des assurances acceptaient de couvrir pour toute une vie avant Obamacare ». « Si le système actuel est abrogé, je ne sais pas comment ma fille pourra se soigner et survivre.

Actuellement, elle est couverte par l’assurance de mon mari, mais que se passera-t-il après ses 26 ans [âge au delà duquel les enfants ne peuvent plus bénéficier de l’assurance de leurs parents] et qu’elle devra se prendre en charge ? Si dans les prochaines années, on revient au système antérieur à Obamacare [qui a obligé les assurances à accepter les patients quelles que soient leurs conditions de santé], aucune assurance n’acceptera de la couvrir. »

Le plan des élus républicains conserve pour l’instant cette obligation, mais s’oriente vers des tarifs plus élevés pour ce type d’assurés. Erica, qui a écrit à sa représentante républicaine et manifesté sous ses fenêtres sans obtenir le moindre rendez-vous, a donc beaucoup de peine à croire à la « formule magique » de M. Trump, qui promet une meilleure couverture à un moindre coût…

« Une année j’ai été opérée de l’appendicite ; je suis sortie huit heures après l’opération pour diminuer au maximum les frais d’hôpital »
Lisa Holliday, assurée

A quelques dizaines de kilomètres de là, Lisa Holliday connaît les mêmes affres. Cette ancienne victime d’addiction à l’héroïne, aujourd’hui âgée de 55 ans, a passé le plus clair de sa vie sans assurance santé. « Avant Obamacare, la plupart des assurances ne prenaient pas en charge les cures de désintoxication et refusaient les patients avec des pathologies antérieures (pre-existing conditions). Ma famille a déboursé 20 000 dollars pour payer mon traitement et m’aider à m’en sortir. Ensuite, étant donné mon passé, le prix que les assurances me demandaient était tellement élevé que j’y ai renoncé. Une année j’ai été opérée de l’appendicite ; je suis sortie huit heures après l’opération pour diminuer au maximum les frais d’hôpital ».

En novembre, peu après l’élection de M. Trump, au moment de signer son assurance pour l’année 2017, Lisa a renoncé : « Trump avait dit qu’il allait tout supprimer très vite, je me suis dit que je n’avais pas les moyens de dépenser 400 dollars par mois pour une assurance dont je ne savais pas si elle sera encore valable dans quelques semaines », raconte cette consultante dans l’immobilier, qui gagne « trop » pour bénéficier du système Medicaid réservé aux plus bas revenus.

Danger électoral

Une même incertitude s’est emparée de Beth Howard, en Caroline du Nord « Je paye déjà plus de 1 000 dollars par mois pour moi et ma fille, ce qui est vraiment beaucoup. Mais, je vis dans une région où il n’y a qu’une compagnie d’assurance et où la concurrence ne joue pas, indique cette travailleuse indépendante. Mais si l’Obamacare est abrogé et que les prix augmentent encore, je risque de faire partie de ces millions de gens qui vont perdre leur assurance, car je n’ai pas les moyens de payer plus ».

« J’espère aussi qu’ils ne vont pas repousser l’âge d’accès au Medicare [la couverture maladie accordée au niveau fédéral aux plus de 65 ans] », s’inquiète encore Beth, qui à 58 ans, commence à compter les années qui lui restent « à tenir » pour pouvoir en bénéficier.

Les propositions rendues publiques lundi 6 mars évoquent une évolution des avantages fiscaux consentis aux assurés (et aux compagnies d’assurance) et des plans d’épargne permettant de financer la couverture santé, afin de réduire les subventions fédérales. Ce système pourrait pénaliser les plus bas revenus, pour lesquels mettre de l’argent de côté est difficile.

De même, la transformation, à l’horizon 2020, du système Medicaid, renforcé à coup de subventions par l’Obamacare, pourrait porter un coup dur à certains des assurés les plus défavorisés. La distribution des aides destinées à payer l’assurance-santé de ces populations ne se ferait plus en fonction des revenus, mais chaque Etat déterminerait un montant maximum alloué aux bénéficiaires, et ce quels que soient leurs besoins.

« Avec un tel système se pose une question simple : comment expliquer à l’opinion publique que l’on va enlever leur assurance à certaines personnes ? », pointe David Certner, directeur du département législatif au sein de l’AARP, un puissant organisme qui défend depuis des décennies les assurés de plus de 50 ans. Certains élus républicains ont compris le danger électoral d’un tel changement, qui pourrait priver certains de leurs concitoyens de toute couverture.

« Système global »

M. Trump et les républicains veulent aussi en finir avec l’obligation de s’assurer sous peine d’amende, une disposition qui demeure l’un des aspects les plus impopulaires de la réforme démocrate. Or, selon les experts, abroger cet aspect déséquilibrerait l’édifice, car les jeunes et les gens en bonne santé seraient moins enclins à souscrire une assurance. Confrontés à des assurés plus âgés et en moins bonne santé, les compagnies n’auraient d’autres choix que d’augmenter leurs tarifs. A l’AARP, qui a officiellement pris position contre le nouveau plan, le lobbyiste M. Certner pronostique :

« Si le gouvernement abroge une partie du système actuel, qui a certes des imperfections, le risque est que tout s’effondre, justement parce que c’est un système global. »

La crainte d’Erica, de Lisa et de Beth.

Stéphanie Le Bars (Washington, correspondance)
Journaliste au Monde