L’industrie pharmaceutique

Le Parisien - Pénurie de médicaments : « J’ai été privée de mon anticancéreux »

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Lucile Métou 27 février 2018

Infirmière à la retraite, Martine est mère de deux enfants et grand-mère de trois petits-enfants. Elle réside dans le Val-de-Marne. Martine, 67 ans, lutte contre un cancer de la vessie. Son urologue a dû suspendre le traitement car il reposait sur un médicament en rupture de stock à l’échelle nationale.

A l’annonce de son cancer de la vessie, 5e cancer de France, Martine a « ramassé un TGV en pleine tête ». Mais l’ex-infirmière était loin d’imaginer la seconde « descente aux enfers » six semaines plus tard, lorsque l’urologue suspendrait son traitement faute de produit en réserve.

Car l’Ametycine, l’antibiotique anticancéreux prescrit à cette patiente de 67 ans, n’est plus commercialisé depuis le 20 mars 2017. Et son substitut, Mitomycin-C, est régulièrement en rupture de stock. Alors que la pénurie de médicaments vitaux explose, il est l’une des 530 spécialités absentes des officines françaises depuis des mois.

Une situation « incompréhensible » pour Martine. En complément de sa chirurgie du 8 décembre, dans une clinique du Val-de-Marne, la retraitée devait suivre une chimiothérapie incluant huit « irrigations » d’Ametycine.

« J’ai eu envie de gifler l’urologue »
« Mais avant de commencer, le 26 janvier, l’urologue m’a dit : C’est la dernière instillation, je n’ai plus de quoi pratiquer les cinq autres. Là, vous chialez, pose froidement la dame aux cheveux courts. Parce que vous avez déjà encaissé le fait d’avoir une tumeur, puis un cancer de stade II au risque de récidive élevé, poursuit celle qui, fin novembre, ne consultait qu’en raison d’infections urinaires répétées. Alors oui, à ce moment, j’ai eu envie de gifler l’urologue. »

Contacté, l’établissement privé assure qu’« on ne parlait pas encore de pénurie lorsque le médicament a été prescrit ». Et l’Ordre des médecins du Val-de-Marne « n’imagine pas qu’une équipe puisse débuter un protocole de soins sans être certaine de pouvoir l’achever ». C’est pourtant ce qui est arrivé à Martine.

« J’ai fait des tas de trucs dans mon existence, sourit l’ancien mannequin. J’ai deux enfants merveilleux, trois petits-enfants. Je viens d’acheter un appartement dans le Var avec vue sur mer. D’un coup, le rêve s’est brisé. J’ai perdu le mode d’emploi de la vie », avoue-t-elle, hantée par le souvenir de son père emporté lui-même par un cancer de la vessie métastasé.

Elle contacte les hôpitaux de la région à la recherche du médicament
Avant que les cellules malignes ne se multiplient, Martine a ressorti son carnet d’adresses fin janvier pour se mettre en quête de l’antibiotique dans le Val-de-Marne : « L’hôpital Henri-Mondor de Créteil était en rupture, explique-t-elle. Comme le CHU du Kremlin-Bicêtre, également obligé d’interrompre les protocoles en cours. Et l’Institut de cancérologie Gustave-Roussy de Villejuif ne possède pas ce traitement. »

La quatrième tentative sera la bonne : les doses manquantes lui sont immédiatement mises de côté. « Je vais pouvoir terminer mon traitement, souffle Martine. Mais qu’en est-il des autres patients ? »

« Nous sommes les otages des laboratoires »
De fait le mode d’approvisionnement de ce produit est bancal. Depuis que le laboratoire Sanofi a définitivement cessé de produire et de commercialiser l’Ametycine au niveau mondial, c’est le japonais Kyowa Hakko Kirin qui a repris la main. Il importe régulièrement, affirme l’ANSM, « plusieurs milliers d’unités » de Mitomycin-C « initialement destinées au marché anglais ». Le laboratoire n’a pas donné suite à nos sollicitations. Mais il y a fort à parier qu’il est l’un de ceux dont les « stratégies industrielles de rationalisation des coûts de production [conduisent] à produire en flux tendu », pour reprendre les termes de l’ANSM.

« Nous sommes les otages des laboratoires, et c’est inadmissible ! », s’emporte Martine « traumatisée ». Elle voudrait qu’ils soient « forcés à poursuivre la commercialisation », ou à créer un équivalent fiable de la molécule.