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Libération - CAP petite enfance : « Il y a une différence entre s’occuper de ses enfants et ceux des autres »

il y a 3 semaines, par Info santé sécu social

Interview

Par Juliette Deborde — 21 juillet 2017 à 16:02

La secrétaire d’Etat à l’Egalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, veut travailler à la mise en place d’un « parcours diplômant » pour les jeunes parents. Julie Marty-Pichon, éducatrice de jeunes enfants, s’oppose à ce projet.

Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat à l’Egalité femmes-hommes, a annoncé lors d’une audition à l’Assemblée nationale jeudi travailler avec Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, à la création d’« un dispositif de validation des acquis d’expérience des jeunes parents ». « Un certain nombre de femmes, notamment dans des banlieues ou des zones rurales, ont eu des enfants jeunes et se retrouvent sans qualification, sans expérience professionnelle à l’âge de 25, 30, 35 ans sur le marché du travail, avec un CV qui est une page blanche, qui n’ont pas de diplôme et qui n’ont comme seul argument dans les entretiens d’embauche que de dire "j’ai élevé mes enfants" », a-t-elle expliqué.

« Nous sommes en train de voir si nous pouvons transformer cette expérience en CAP petite enfance, en diplôme d’Etat, en brevet d’Etat d’éducatrice de jeunes enfants », a ajouté la secrétaire d’Etat. Elle a ensuite précisé sur Twitter que le dispositif s’adresserait aux « jeunes parents en fin de congé parental qui n’ont ni diplôme ni expérience professionnelle. » Le projet, qualifiée de « forte innovation » par la secrétaire d’Etat, est loin de faire l’unanimité au sein des professionnels de la petite enfance. Julie Marty-Pichon, coprésidente de la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE), explique à Libération pourquoi elle s’oppose à la création de ce dispositif.

Selon un collectif de professionnels et une pétition en ligne, le projet de Marlène Schiappa dévalorise les métiers de la petite enfance. Partagez-vous cette position ?

Ce qui nous indigne, c’est qu’avec cette annonce, on laisse croire qu’il suffit d’avoir eu des enfants pour s’occuper de ceux des autres. Xavier Darcos expliquait déjà il y a quelques années [alors qu’il était ministre de l’Education nationale, ndlr] qu’il n’y avait pas besoin d’un bac + 5 pour changer des couches. On réduit notre métier à changer des couches ou donner des biberons, alors que les éducateurs de jeunes enfants sont des travailleurs sociaux spécialistes de la petite enfance. On fait trois ans d’étude, on est titulaire d’un diplôme d’Etat [différent du « CAP petite enfance », qui va devenir un « CAP accompagnant éducatif petite enfance » à la rentrée], comme les assistant sociaux par exemple On peut être responsable d’une structure d’accueil, proposer un accompagnement très pointu…

Cette annonce vient remettre en cause des années de travail. Le 31 janvier a eu lieu la première journée nationale des professionnels de la petite enfance. Un rapport de 300 pages sur les modes d’accueil de la petite enfance et qui fait foi dans le milieu de la petite enfance a été rendu, une charte a été éditée. Un gros boulot est fait depuis des années pour reconnaître les métiers de la petite enfance, revaloriser nos diplômes, et cette annonce vient tout bousculer, tout dénigrer. Alors que les métiers de la petite enfance ne sont déjà pas valorisés, sont à 90% féminin, sont mal payés et qu’il n’y a pas de reconnaissance.

La secrétaire d’Etat part du principe qu’un père ou une mère qui a élevé des enfants est capable d’en faire son métier. Vous n’êtes pas d’accord ?

Il y a une différence entre s’occuper de ses enfants et s’occuper des enfants des autres. Quand j’accueille un enfant à la crèche, je me demande pas s’il est à la hauteur des ambitions que je me suis fixée pour lui, s’il va me faire la tête parce que je l’ai grondé… Il n’y a pas tous ces enjeux affectifs présents entre le parent et son enfant. Evidemment, quand on est professionnel de la petite enfance, on porte de l’affection aux enfants, car le besoin affectif des enfants est important. Le parent, lui, va réagir avec ses tripes, alors que nous, on a la capacité de prendre du recul. Quand on est parent, on ne peut pas faire ce travail-là, et c’est normal. On élève aussi ses enfants avec des principes éducatifs que l’on a reçus et que l’on transmet. Quand on est professionnel, on sait ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. On sait par exemple que le fait de frapper les enfants n’est pas une méthode éducative bienveillante et qui fonctionne.

On est aussi formé pour connaître le développement psycho-affectif, psychomoteur, sensoriel des jeunes enfants, pour faire en sorte qu’il se développe de manière la plus harmonieuse possible. On agit dans une démarche de prévention, pour détecter les éventuels retards de développement, repérer les signes de maltraitance, du handicap et accompagner les parents dans leurs questionnements, dans leurs doutes. Tout cela, ça s’apprend.

La mesure vise les mères précaires, qui vivent dans des zones défavorisées. N’est-ce pas louable de vouloir les intégrer dans le marché du travail ?

Oui, mais si c’est un choix de leur part ! Il faut d’abord se demander pourquoi, aujourd’hui, ces femmes-là se retrouvent dans ces situations. On prend le problème à l’envers. Comment se fait-il qu’aujourd’hui 80% des tâches domestiques et d’éducation des enfants reviennent aux femmes, qu’elles ont moins de postes à responsabilité, que seulement 2% des pères prennent un congé parental ? Encore une fois, on cantonne les femmes à leur rôle de mère. Cela me fait penser aux femmes au chômage à qui Pôle Emploi proposait jusqu’à encore récemment de devenir assistante maternelle, comme si elles n’avaient pas d’autre choix.

On invoque aussi le fait que ces personnes sont dans des zones rurales ou en banlieue, des endroits où justement les femmes subissent le plus le temps partiel, où elles sont mal payées, où la mobilité au niveau des transports est très difficile… Pour moi, la priorité, c’est d’abord jouer sur l’attractivité des métiers de la petite enfance, démocratiser les formations diplômantes, les revaloriser, avant de vouloir y intégrer des personnes qui sont éloignées du marché du travail et à qui on ne demande pas ce qu’elles ont vraiment envie de faire.

Juliette Deborde