Le droit à la santé

Libération - Liberté, inégalité, fraternité ?

14 mars, par Info santé sécu social

Par Pierre-Yves Geoffard, Professeur à l’Ecole d’économie de Paris, directeur d’études à l’EHESS.

Selon plusieurs études internationales, la France semble être un des pays les plus inégalitaires en matière de santé et d’éducation. Les programmes politiques les plus efficaces sont ceux qui proposent d’agir dès la petite enfance.

Il en va des inégalités comme des maladies : on parle beaucoup de traitements, et très peu de prévention. Les mesures visant à réduire les inégalités existantes, à pallier leurs conséquences néfastes, occupent une place bien plus importante dans les programmes des candidats à la présidentielle que celles visant à empêcher qu’elles ne s’installent. Pourtant, comme les maladies chroniques, les inégalités peuvent et doivent aussi être combattues le plus en amont possible.

La focalisation sur les plus riches montre que la répartition des richesses, très fortement concentrée, conduit à une polarisation des revenus du capital : la plupart n’ont rien ; quelques individus ont beaucoup. Or, les années récentes ont vu la part de ces revenus augmenter, au détriment de ceux tirés du travail. Lutter contre cette source d’inégalités est essentiel, en particulier en évitant, par la taxation des héritages, qu’elles ne se transmettent d’une génération à la suivante.

Mais les revenus du travail restent prépondérants, et leur répartition constitue une autre source d’inégalités. Le premier facteur est évidemment l’accès à l’emploi, et donc les différences face au chômage. Il faut rappeler un fait trop souvent passé sous silence : avec un taux de chômage de l’ordre de 5 % pour les diplômés du supérieur entre 30 et 50 ans, la France est à peu près au plein-emploi pour les plus qualifiés. En revanche, les personnes sans diplôme sont près de 18 % à être privées d’emploi ; qui plus est, les emplois exercés sont souvent à temps partiel subi, et de courte durée : la précarité ne pèse pas de manière égale sur tous les travailleurs.

De plus, l’accès au diplôme est lui aussi très inégalitaire. Comme le montrent, année après année, les enquêtes Pisa, la France est l’un des pays de l’OCDE où le milieu social influence le plus fortement la réussite scolaire. En France, non seulement les résultats moyens des enfants de 15 ans sont mauvais, mais les écarts entre ceux issus de milieux socio-économiques favorisés et défavorisés sont particulièrement prononcés. Le système éducatif français est, aujourd’hui, un formidable moteur de création, et de reproduction, des inégalités sociales.

Un tel scandale devrait nous inviter à mettre cet enjeu au cœur des politiques publiques ; car on sait aujourd’hui qu’un accompagnement renforcé des enfants les plus pauvres, à l’école et après l’école, améliore fortement leurs chances de connaître un meilleur destin que celui de leurs parents.

L’analyse des inégalités de santé montre également, malgré toutes les limites des comparaisons internationales sur un sujet aussi complexe, que la France est mal classée parmi les pays riches : encore une fois, le lien entre le statut socio-économique et l’état de santé est très marqué en France. Et de plus en plus d’études montrent que ce lien se creuse dès les premières années de l’enfance, conduisant à des inégalités persistantes tout au long de la vie.

Les deux phénomènes sont d’ailleurs liés : comment un enfant à la santé plus fragile, dont les problèmes de vision ou d’audition auront été détectés trop tardivement, pourrait-il apprendre comme les autres ? Les inégalités de santé renforcent les inégalités scolaires, privant des milliers d’enfants de chances de réussir à l’école, de décrocher un diplôme, puis un emploi, bref de vivre une vie meilleure. On voudrait assassiner Mozart qu’on ne s’y prendrait pas autrement : c’est dès la petite enfance que se forment et se creusent les inégalités.

Naturellement, lutter contre les inégalités au moment de la vie où elles se déclenchent ne peut suffire : la redistribution des revenus, la protection contre les grands risques de la vie, la réduction des écarts de niveaux de vie par une fiscalité progressive tant sur les revenus du travail que sur ceux du capital, le maintien de services publics accessibles à tous, la possibilité à chacun de se former tout au long de sa vie de manière efficace et pertinente : tous ces outils existent et doivent être mobilisés ; ils figurent d’ailleurs, à des degrés divers, dans les programmes de tous les candidats progressistes. De telles politiques peuvent corriger en partie les inégalités, et réduire leurs conséquences néfastes. Mais comme pour la santé, on ne peut se satisfaire de devoir soigner et traiter les maladies seulement lorsqu’elles se sont déclarées : certes, la prévention des inégalités, en investissant notamment de manière résolue dans les premiers temps de la vie, ne produira d’effets que bien après l’échéance d’un quinquennat ; mais tout électeur de gauche devrait aussi examiner les programmes des candidats à l’aune de cet objectif.