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Liberation.fr : Hôpital, au cœur de l’usure

il y a 2 mois, par infosecusanté

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Hôpital, au cœur de l’usure

Hôpital, au cœur de l’usure

Par Eric Favereau — 1 octobre 2017 à 19:36

Invectives, désarroi… Le documentaire « Burning Out », fruit d’une longue immersion à l’hôpital Saint-Louis, à Paris, est diffusé mardi sur Arte et en avant-première dès lundi sur Libé.fr.

Hôpital, au cœur de l’usure

L’homme sort violemment du bloc opératoire. La tension est au maximum entre le chirurgien et l’infirmière anesthésiste. « Vous lui mettez de l’oxygène, allez ! Faites votre boulot, enfin, s’énerve le chirurgien. Je suis encore le chirurgien, votre boulot, c’est d’être près du malade. » Réponse outrée de l’infirmière : « Je fais mon boulot, ne me parlez pas comme à un chien, je vous le demande. » Le chirurgien, méprisant, insiste : « Attendez, je parle en français. » L’infirmière s’en va, en sanglots. Et se met à parler, toute seule : « Me fait chier, il me parle comme à une chienne, j’ai tout gardé sur moi, je sais bien qu’il est médecin, mais chacun à sa place, je n’ai pas arrêté de dire que je n’étais pas prête, je ne supporte pas que l’on me parle comme cela », murmure-t-elle dans le couloir alors déserté de l’hôpital Saint-Louis.

Il est rare de pouvoir entrer ainsi dans la vie d’un bloc chirurgical, de l’apercevoir brutalement en pleine tension, d’être le témoin d’affrontements entre médecins et anesthésistes, de voir tout un personnel atteint d’une démoralisation profonde… Jérôme Le Maire a posé ses caméras pendant plus d’un an dans les blocs chirurgicaux de l’hôpital Saint-Louis, en 2015-2016. Son voyage est saisissant. Il avait, au départ, un objectif bien arrêté : filmer le burn-out du monde hospitalier. C’est ainsi qu’il a accompagné le philosophe Pascal Chabot, auteur du livre Global burn-out (1), lors d’une intervention de ce dernier à l’hôpital Saint-Louis, décor qu’il a ensuite choisi pour son film. « Je m’étais posé une question : comment le travail peut engendrer la maladie dans un lieu qui est censé soigner. » L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, sachant le projet, a joué le jeu. Et a permis que des caméras s’installent en toute liberté dans les blocs de cet hôpital qui, alors, n’était pas en pleine forme.

Pions interchangeables

« C’était un cas particulier. Depuis, des réformes ont été faites », insiste-t-on à la direction générale de l’AP-HP. « Je savais que c’était tendu, c’est normal dans un bloc, poursuit le documentariste. Mais j’ai été surpris par le désespoir de ces médecins. Le fait qu’ils ne trouvent plus de sens dans leur métier, je ne m’y attendais pas. » C’est tout un univers qui se délite sous nos yeux. « Mon travail, c’est ça ? Ce torchon que l’on me donne pour planning, lâche, presque en larmes, une médecin anesthésiste. Quinze ans d’études pour ça, c’est zéro, on me balance d’une salle à une autre, tout le monde a l’air content de ce que je fais. Mais hier, c’était affreux, juste affreux, gravissime. Il y a eu juste rien, juste rien… Si c’est ça mon travail à Saint-Louis… » Propos violents, traduisant une fatigue extrême.

On l’oublie parfois, mais à côté de ce malaise, il y a aussi une incroyable organisation. Les blocs des hôpitaux de pointe restent des lieux saisissants : ils tournent au millimètre près, avec des mesures d’hygiène, un ballet très réglé entre anesthésistes, chirurgiens, infirmiers, aides soignants… Chacun est à sa place. Dans ce grand hôpital du Xe arrondissement parisien, les 14 salles d’opération effectuent de 60 à 80 interventions par jour. Des corps endormis qui arrivent sur des brancards, des corps que l’on ouvre et que l’on referme. Un monde à part, presque miraculeux. Mais aussi qui vacille, au-delà de la performance.

Certes, cela ne date pas d’aujourd’hui ; des conflits ont toujours existé entre chirurgiens et anesthésistes, métiers aux cultures si différentes. Et il y a toujours eu aussi cette familiarité déroutante des chirurgiens pour les infirmières. Mais là, tout au long de ce documentaire, on a la sensation que l’équilibre est en train de se casser : tous les acteurs confient n’être plus que des pions interchangeables sur des plannings. Tous vont mal. Un chirurgien : « C’était sympa avant, avant il y avait beaucoup moins de pression, ici on a une obligation de résultats, les gens sont plus stressés, ils ont peur, et on fait des conneries avec la peur. » Une médecin anesthésiste : « Je suis dans un système qui est complètement fou, j’ai envie de dire : ouvrez les yeux. Mais ce sont des choix financiers. » Et elle ajoute, dans un étonnant paradoxe : « Mon travail n’a plus de sens. J’ai un travail posté, j’ai des cases, je remplis mes cases, et pourtant je suis intimement fière de ce que je fais. » Un autre médecin : « On est dans des injonctions paradoxales, non seulement on maintient l’activité mais on l’augmente, c’est ce que l’on nous demande. En même temps, on n’a plus les moyens. »

Boîte à questions

C’est tout l’ensemble qui déraille. Dans les réunions de prévision, certains mots ne choquent plus personne : « On fait quoi, maintenant ? Un rachis ? Non une vésicule. » Des malades réduits à leurs organes. En écho, un chirurgien lâche après une intervention : « C’est l’organisation qui flanche. Il faut avoir envie. Quand tu n’as plus envie, c’est difficile. » Une aide soignante lui répond, indirectement : « Il faut aller vite, vite. J’ai sept minutes pour nettoyer le bloc avant l’arrivée de la prochaine intervention. Je nettoie les blocs, les uns après les autres, mais ce n’est pas trop bien ce que je fais. Il faut que je montre qui je suis : si on ne parle pas, personne ne vient vous parler. » Une médecin : « On est tous liés, mais ce lien est détruit… Quand est-ce que l’on va se réveiller ? »

Que faire devant ce délitement ? Les raisons sont internes, mais aussi structurelles. Arrivent les inévitables réunions avec la direction de l’hôpital. La directrice est jeune. Elle se dit à l’écoute, elle fait sympathique. Elle évoque l’importance stratégique des blocs pour l’hôpital. Et décide de lancer… un audit « sur l’amélioration de la qualité au travail ». La suite ? C’est Ubu roi. L’audit se révèle aussi classique que dérisoire. Face à la souffrance, au poids écrasant de la variable financière, les experts répondent avec leur schéma organisationnel : « On peut améliorer de quelques minutes le passage d’une intervention à une autre. Il y a une marge de manœuvre sur l’heure du démarrage. » C’est tout.

Peu après, lors d’une réunion de compte rendu de l’audit, le personnel écoute les conclusions, ahuri et perplexe, ne sachant quoi penser ni quoi faire. Faut-il rire ou pleurer devant la stupidité de ces audits ? Un peu plus tard, quelqu’un lâche : « Et si on faisait simplement une boîte à questions ? » Tout le monde se regarde. « Pourquoi pas ? » dit l’un. Un médecin : « Oui, mais comment faire pour que n’arrivent pas dans cette boîte que des histoires anecdotiques de pyjamas déchirés ? » Une anesthésiste le reprend aussitôt : « Et pourquoi ne pas parler des pyjamas déchirés ? Dans les vestiaires, on n’a plus de pyjamas, c’est une très bonne question, au contraire. » C’est aussi dans les détails que se nourrit le malaise si pesant de l’hôpital.

(1) Editions PUF, 2013, 11,99 €