Le droit à la santé

Liberation.fr : Le grand malaise des LGBTI face au monde de la santé

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le grand malaise des LGBTI face au monde de la santé

Par Florian Bardou

16 janvier 2018

A quelques jours d’un colloque sur la santé globale des gays, lesbiennes, bis, trans et intersexes, les sociologues Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn présentent, en avant première à « Libération » une partie de leurs résultats.

Le grand malaise des LGBTI face au monde de la santé

Un examen gynécologique de routine dans une ville moyenne. Parce qu’elles viennent de déménager, Amélie et Laurence*, mariées depuis peu, ne connaissent pas encore la spécialiste avec qui elles ont pris rendez-vous ce jour-là. Quand vient leur tour, les deux femmes s’imaginent donc être appelées conjointement comme elles en avaient l’habitude avec leur ancienne praticienne. Pourtant, seul le nom de Laurence retentit. Viennent ensuite les questions de la gynéco à la patiente : « Etes-vous mariée ? Depuis quand ? Avez-vous des rapports vaginaux avec votre mari ? » Trois petites questions, en apparence anodine, qui font bondir Laurence obligée de préciser, sous les rires gênés de la doctoresse, que l’autre femme dans la salle d’attente est en fait son épouse… « Je ne sais pas si la prochaine fois je pourrai en rire », écrit-elle quelques heures plus tard sur Facebook. Avec sa compagne, elles iront désormais consulter une ou gynéco LGBT-friendly afin d’éviter de revivre cette situation pour le moins gênante.

Données inédites

Leur témoignage est cependant loin d’être isolé. Selon les résultats partiels d’une enquête exploratoire sur la santé globale des lesbiennes, gays, bis, trans et intersexes, menée depuis mars auprès de 1 147 personnes par l’association Lutte contre les discriminations (LCD) des sociologues Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn, au moins une personne LGBTI sur deux affirme en effet s’être sentie discriminée lors d’un parcours de soins. Ces données inédites en France, consultées par Libération avant leur présentation à l’occasion d’un colloque à Bordeaux les 18 et 19 janvier (1), méritent encore d’être creusées et affinées. Toutefois, elles ouvrent des pistes de réflexion nécessaires pour comprendre (et faire évoluer) le rapport des homos et des transgenres au monde de la santé, au-delà des questions de santé sexuelle, pour les premiers, et pyschiatrique pour les seconds.

Que disent-elles ? D’abord qu’en cancérologie et en bariatrie (la médecine de l’obésité), 40% des LGBTI interrogés taisent leur orientation sexuelle ou leur identité de genre aux professionnels de santé tandis qu’un bon tiers ne se fait pas accompagner par un proche pour ce type de soins qui le nécessitent pourtant. Ces proportions tiennent à l’appréhension de la discrimination en consultation, et plus spécifiquement, face au médecin généraliste pour les gays, au gynécologue pour les lesbiennes ou aux médecins protocolaires (psys, chirurgiens, etc.) pour les trans. « Les imaginaires médicaux sont des imaginaires hétéronormatifs où le rapport au corps des LGBTI est inconnu ou passé sous silence, soulève à ce sujet Arnaud Alessandrin. En conséquence, les LGBTI choisissent leur praticien en fonction de l’expérience de la discrimination et non pas de sa réputation. »

Mal être au collège

Pour les patients transgenres et intersexes, cette peur peut même entraîner assez fréquemment une rupture des soins en raison d’un malaise généralisé dans les parcours de santé. Et ce, sans discontinuer depuis l’enfance puisque plus de 85% des personnes transgenres interrogées pour cette étude ont mal vécu leur scolarité. Ce mal-être psychique voire physiologique en milieu scolaire touche une très large majorité de LGBTI. « On n’en avait pas la preuve jusque-là, mais le premier lieu de difficultés pour les LGBTI, c’est le collège, souligne encore le sociologue. En revanche, moins de 9% en ont parlé à un adulte de leur établissement. Ces chiffres témoignent d’un malaise sans égal en comparaison avec d’autres populations discriminées. »

Pour autant, selon Arnaud Alessandrin et Johanna Dagorn, le prisme de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre n’est pas suffisant pour analyser l’ensemble des résultats de leur enquête. D’où leur approche « intersectionnelle » [qui croise les discriminations, ndlr] afin de mettre en évidence d’autres facteurs d’inégalité dans l’accès aux soins. « La rupture des soins est plus fréquente si les patients LGBTI cumulent précarité, surpoids et une origine ethnoraciale non blanche », affirment-ils par exemple tout en appelant leurs collègues universitaires à multiplier les axes de recherches sur d’autres marqueurs comme le handicap et le vieillissement. Sans compter que les identités LGBTI « s’émiettent et se multiplient », « ce qui rend compliqué leur traduction statistique », observe Arnaud Alessandrin, qui recense 42 identités de genre différentes pour cette seule étude. Et de conclure : « Tout le monde ne vit pas le cancer de la même manière, il est impératif que les identités LGBT soient prises en compte en santé publique. »

(1) « Santé LGBTI », université de Bordeaux, santelgbti.hypotheses.org.
Florian Bardou