L’industrie pharmaceutique

M le magazine du Monde - Dépakine : « On a laissé des femmes malades prendre le risque d’avoir des enfants malades »

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

Figure de proue des victimes, Marine Martin est la fondatrice de l’association qui vient de saisir la justice pour tenter de faire reconnaître
Propos recueillis par Aurore Merchin

Depuis l’âge de 6 ans, Marine Martin, 45 ans, a lutté contre son épilepsie en prenant chaque jour de la Dépakine, y compris pendant ses deux grossesses, sans contre-indication de la part des médecins. Ses enfants souffrent aujourd’hui, l’une de troubles psychomoteurs, l’autre de troubles autistiques. En cherchant la cause, la mère de famille a découvert les risques causés par son médicament aux fœtus. Fondée en 2011, l’Apesac, son association d’aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant, a depuis remporté plusieurs batailles dont la création d’un nouveau dispositif d’indemnisation des dommages causés par la molécule de valproate de sodium pendant une grossesse. Elle vient de saisir le tribunal de grande instance de Paris. Il s’agit de la première action de groupe dans le domaine de la santé.

Comment avez-vous découvert les risques encourus sous Dépakine ?

Prenant ce médicament depuis l’enfance, j’en ai toujours ressenti les effets secondaires : problèmes scolaires, de comportement, idées noires. Mais quand on risque des crises graves engageant le pronostic vital, on doit être traité. Pour mes deux grossesses, les médecins m’ont assuré que le seul risque encouru concernait la colonne vertébrale du fœtus, et j’ai été surveillée.

« J’ai harcelé les médecins mais on me répondait : “L’important c’est qu’ils soient bien pris en charge, pourquoi continuez-vous à chercher l’origine du problème ?” »

En 2002, mon fils Nathan est né avec une malformation urogénitale opérable. Et j’avais déjà remarqué que ma fille aînée, Salomé, née en 1999, était maladroite sans plus, mais pour lui, l’apprentissage était très lent. Il a fallu attendre deux ans pour qu’on lui diagnostique des troubles autistiques, et à sa sœur des troubles psychomoteurs. J’ai harcelé les médecins de questions mais on me répondait : « L’important c’est qu’ils soient bien pris en charge, pourquoi continuez-vous à chercher l’origine du problème ? » C’est en ligne, sur le site du Centre de recherche des agents tératogènes – étymologiquement « créer des monstres » – que j’ai découvert qu’avec l’antiacnéique Roaccutane, la Dépakine était un des médicaments les plus dangereux pendant une grossesse.

Ce que vous dénoncez n’est pas le médicament en soi mais le manque d’informations sur les risques encourus en cas de grossesse…

Oui car ces risques étaient connus de longue date. Moi, je n’aurais pas pu renoncer à ce médicament, mais si on les avait informées, d’autres femmes auraient pu avoir le choix. Le 31 décembre 2010, j’ai fait un cauchemar. Dans le métro, j’assistais à un viol et ne bougeais pas. J’ai réalisé que, tous les jours, des enfants allaient naître sous Dépakine et qu’il fallait que j’alerte. J’ai monté mon association en mars 2011. A cette époque éclatait le scandale du Mediator, j’étais époustouflée par le courage d’Irène Frachon. J’ai sollicité son avocat Charles Joseph-Oudin.

A combien estimez-vous le nombre de victimes ?

Des enfants sont nés sous Dépakine depuis sa mise sur le marché en 1967 jusqu’en 2015. L’épidémiologiste Catherine Hill estime à 14 000 le nombre de victimes potentielles de médicaments contenant du valporate de sodium, dont la Dépakine mais aussi le Dépakote ou la Dépamide, prescrits contre les troubles bipolaires. Il faut se rendre compte qu’on a laissé des femmes malades prendre le risque d’avoir des enfants malades. Les miens vont relativement bien, ils ont été bien pris en charge et je suis très fière d’eux. Ma fille passe son bac en juin. Mais d’autres sont atteints de troubles autistiques lourds, de malformations cardiaques. Parfois les pères quittent le domicile familial, il y a des situations dramatiques.

Jusqu’ici, quelles batailles avez-vous remporté ?

En 2013, l’Agence européenne du médicament a réévalué le bénéfice risque du médicament. La France a dû ratifier ces nouvelles recommandations et changer ses notices. La Dépakine ne doit être prescrite qu’en dernière intention et les patientes enceintes sont informées : 40 % des grossesses n’arrivent pas à terme et, pour les autres, il y a 30 à 40 % de risques que l’enfant présente des retards de développement, malformations et troubles neurologiques.

« Si moi, patiente, je n’avais pas tapé du poing sur la table pour qu’une bonne information soit donnée, rien ne se serait passé. »

Nous avons obtenu un pictogramme et l’obligation de mentionner ces dangers. On a aussi bataillé pour obtenir que l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) mène une enquête et la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) une étude.

Vous avez aussi mené la première action de groupe dans le domaine de la santé, où en est la procédure ?

Le décret de Marisol Touraine rendant possible cette action collective est paru le 27 septembre 2016. Le 13 décembre, l’Apesac déposait une action contre le laboratoire Sanofi, qui avait quatre mois pour répondre sur le défaut d’information. Il ne l’a pas fait. Nous avons donc saisi le tribunal de grande instance de Paris par un courrier envoyé le 12 mai. Le juge a deux ans pour déterminer s’il y a eu tromperie. En parallèle nous sommes plusieurs à avoir attaqué Sanofi individuellement. J’ai personnellement attaqué au civil en 2012 et au pénal en 2015, contre X, pour tromperies aggravées. Les procédures courent toujours.

A partir du 1er juin, les victimes peuvent déposer un dossier pour se faire indemniser. Quels sont vos prochains combats ?

L’Apesac regroupe 2 200 familles, avec en moyenne deux enfants. Nous allons d’abord les aider à constituer leurs dossiers. Mais ce n’est pas suffisant. Ces médicaments étaient remboursés à 100 %, les enfants handicapés perçoivent des allocations et, là c’est encore, c’est le contribuable qui paie alors qu’il y a eu tromperie. Nous aimerions que le gouvernement demande à être remboursé par le laboratoire. Nous voulons aussi aider les victimes à s’organiser dans les pays voisins et attendons la réévaluation de 21 autres antiépileptiques. Enfin, il n’y a pas de pharmacovigilance en France, si moi, patiente, je n’avais pas tapé du poing sur la table pour qu’une bonne information soit donnée, rien ne se serait passé. L’Agence de santé ne bouge que sous la pression médiatique. Il faudrait lui donner les moyens de faire son travail, en toute indépendance.

Aurore Merchin