L’industrie pharmaceutique

Médiapart - Essai de Rennes : les mensonges de l’Agence du médicament

Avril 2016, par Info santé sécu social

15 avril 2016 | Par Michel de Pracontal

Les autorités ont martelé que l’accident de l’essai clinique de Rennes était imprévisible, alors qu’un expert de l’Agence du médicament avait alerté en interne sur les risques de la molécule BIA 10-2474 pour le cerveau. L’ANSM a négligé cette information cruciale et l’a niée dans ses discours officiels.

L’ANSM, l’agence nationale de sécurité du médicament, a menti à propos de l’essai clinique de Rennes au cours duquel un volontaire sain, Guillaume Molinet, est mort le 17 janvier dernier, tandis que quatre autres ont souffert d’effets secondaires très graves.

Depuis l’annonce de l’accident, le 15 janvier, lors d’une conférence de presse de Marisol Touraine, ministre de la santé, les autorités n’ont cessé de répéter que ce drame était imprévisible. Et que l’on ne pouvait pas anticiper la toxicité du BIA 10-2474, la molécule testée par la société rennaise Biotrial pour le compte du laboratoire portugais Bial.

Or, l’ANSM savait avant d’autoriser l’essai que la molécule pouvait être toxique pour le cerveau. Elle a donné son autorisation le 26 juin 2015, en faisant abstraction d’une alerte émise par l’un de ses propres experts. Deux mois plus tôt, un évaluateur de l’agence avait signalé que la molécule avait des effets sur le système nerveux central chez les quatre espèces animales sur lesquelles elle avait été testée : chien, souris, rat et singe.

Cette information n’était pas une alarme discrète. C’était une sirène d’incendie. Elle impliquait que le BIA 10-2474 avait une forte probabilité d’être toxique pour le cerveau humain. Pourtant, l’ANSM a validé le protocole de l’essai en estimant que « la sécurité des patients [était] bien assurée dans cette étude ».

Ces révélations proviennent d’un document confidentiel dont le contenu a été divulgué le 13 avril par Le Figaro 3. Elles prennent à contrepied toutes les affirmations de l’ANSM et confirment l’enquête de Mediapart, dans laquelle nous indiquions déjà que les études animales signalaient une possible toxicité neurologique de la molécule (lire nos articles ici et là).

Le document confidentiel révélé par Le Figaro est le rapport issu d’une enquête interne menée au sein de l’ANSM entre le 15 et le 20 janvier 2015, juste après l’accident. Cette enquête avait pour objet de réexaminer dans quelles conditions l’essai avait été autorisé.

Contactée par Mediapart, l’ANSM ne conteste pas la réalité du document confidentiel, ni son contenu, mais indique qu’il s’agit d’un texte « préliminaire » et que la version finale a été communiquée à la justice, dans le cadre de l’enquête sur l’accident de Rennes menée par le parquet de Paris. Inutile de préciser que l’ANSM n’a pas accepté de nous communiquer le document.

Mediapart a tout de même pu le consulter. Il contient des passages accablants pour l’agence. On y lit que « l’évaluateur non clinique [chargé d’analyser les études sur l’animal] a transmis son rapport aux évaluateurs coordinateurs de projet, qualité pharmaceutique et clinique ainsi qu’au chef produit (mail du 2/05/2015) en alertant l’évaluateur clinique sur un effet neuro/SNC [système nerveux central] lié à la pharmaco THC-like observé chez le chien et des effets sur le système nerveux central chez la souris, le rat et le singe ».

L’expression « pharmaco THC-like » renvoie à une action pharmacologique ressemblant à celle du THC, ou tétrahydrocannabinol, principe actif du cannabis. Rappelons que l’effet recherché du BIA 10-2474 était d’augmenter l’expression des endocannabinoïdes, neurotransmetteurs naturels analogues au THC.

En résumé, l’évaluateur toxicologue de l’ANSM indique clairement que la molécule agit sur le système nerveux central des chiens, des singes, des rats et des souris, et juge ce fait assez important pour le signaler à son équipe. En vain, car selon le document confidentiel, l’évaluation de l’essai faite par l’agence « n’intègre pas les signaux de l’évaluateur NC [non clinique] sur les effets neurologiques observés chez l’animal ».

Interrogée, l’ANSM ne nous a pas expliqué pourquoi elle avait ignoré l’avertissement de son évaluateur.

Le 21 janvier, juste après avoir mené l’enquête interne, l’ANSM a désigné un CSST – Comité scientifique spécialisé temporaire –, groupe d’experts chargés d’analyser l’accident et de formuler des hypothèses sur ses causes.

Un mois plus tard, on apprenait dans la presse que des chiens étaient morts au cours d’études préclinique sur le BIA 10-2474. Aussitôt, l’ANSM a publié un communiqué 3, citant le CSST, et affirmant que « les résultats de ces études menées chez l’animal répondaient aux prérequis exigés et autorisaient par conséquent le passage de l’étude à l’homme ».

En même temps, François Hébert, directeur général adjoint de l’ANSM, expliquait à divers médias, dont Mediapart, que les morts des chiens « [n’apportaient] rien au débat », parce que ces animaux avaient souffert de lésions pulmonaires, sans rapport avec le cerveau, et avaient reçu des doses massives. François Hébert n’était-il pas au courant de l’enquête interne réalisée un mois plus tôt ?

Un compte rendu du CSST publié le 7 mars confirme que « le dossier des études animales » est « de bonne qualité et ne [génère] a priori pas de signal particulier contre-indiquant un passage chez l’homme ». Comment se fait-il que le CSST soit parvenu à cette conclusion opposée à celle de l’évaluateur de l’ANSM ? C’est d’autant plus incompréhensible que l’agence a affirmé avoir transmis au CSST « l’ensemble des données dont elle disposait sur les études menées chez l’animal ».

Qui plus est, le Comité scientifique a demandé des éléments complémentaires au laboratoire commanditaire, Bial, afin de mieux comprendre ce qui était arrivé aux chiens et aux singes. Dans un relevé de conclusions du 31 mars, le CSST écrit que « les études menées chez l’animal ont à nouveau été examinées en détail, y compris sur la base de pièces complémentaires, mais n’apportent cependant pas d’élément nouveau ».

Mediapart a interrogé l’un des membres du CSST. Il nous a affirmé qu’il n’avait jamais eu connaissance de l’enquête interne de l’ANSM, ni de l’alerte donnée par un évaluateur sur les études animales. Il précise aussi que les documents qu’il a pu examiner sur les chiens ne montrent pas d’effets sur le système nerveux central, et que pour les singes, on ne voit qu’une atteinte de la moelle épinière. Les seules lésions du cerveau constatées par le CSST dans les études animales touchent deux souris et un rat qui ont reçu des doses très élevées.

Selon notre interlocuteur, compte tenu « des éléments que nous avons vus sur les animaux, il était totalement impossible de prédire ce qui s’est produit chez l’homme ». Pourquoi, alors, l’évaluateur de l’ANSM a-t-il jugé nécessaire d’alerter ses collègues ? Et comment expliquer que cet évaluateur constate des effets sur le système nerveux central pour les quatre espèces, alors que le CSST n’en voit que sur le rat et la souris ?

L’ANSM a contredit sa propre expertise en affirmant que les chiens n’apportaient pas d’information significative. Et l’agence n’a pas respecté les précautions élémentaires en ignorant l’alerte de son évaluateur. Elle s’est employée ensuite à communiquer une version tronquée des faits.

D’après nos informations, le CSST a retardé la publication de son compte rendu final, après la divulgation du document confidentiel de l’ANSM. Depuis, le Comité scientifique est étrangement muet sur la question. Son président, le professeur Bernard Bégaud, éminent spécialiste de pharmaco-épidémiologie, n’a pas répondu à nos appels et ne s’est pas exprimé sur l’essai de Rennes.

Mais il a donné une interview 3 sur un autre sujet à Libération, publiée le 14 avril, le lendemain de la divulgation du rapport confidentiel de l’ANSM, dans laquelle il déclare : « Six ans après le scandale du Mediator, rien n’a bougé »…