Environnement et facteurs dégradant la santé

Médiapart - Glyphosate : les clés du débat

il y a 4 semaines, par Info santé sécu social

24 octobre 2017| Par Michel de Pracontal

La Commission européenne, qui devait décider mercredi 25 octobre si le glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde – inventé par Monsanto – doit être interdit en Europe, ou si son autorisation doit être renouvelée, a annoncé dans la matinée, dans un court message, le report du vote. Une nouvelle réunion aura lieu à « une date ultérieure », a-t-elle déclaré sans donner plus de détails. Le sujet est à l’évidence miné.

En 2015, le Circ (Centre international de recherche sur le cancer), agence dépendant de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), a jugé que le glyphosate était un « cancérogène probable chez l’homme ». Plus d’un million de citoyens européens ont signé une pétition lancée par l’organisation Greenpeace, demandant l’interdiction de l’herbicide.

Cinquante-quatre députés de La République en marche (LREM) ont demandé, dans une tribune publiée le 22 octobre par Le Monde 3, l’interdiction de la commercialisation du glyphosate et de son utilisation « le plus rapidement possible ».

Pourtant, la Commission européenne s’est prononcée en faveur d’un renouvellement pour dix ans de l’autorisation de l’herbicide, et a préparé un texte en ce sens 3.

Compte tenu de l’opposition importante, un certain nombre d’observateurs s’attendent à ce que l’autorisation soit renouvelée, mais de manière limitée. Lundi 23 octobre, Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique, a proposé un renouvellement limité à trois ans, le temps de « regarder tout ce qu’on peut trouver en termes d’alternative ».

Les opposants, eux, ne comprennent pas pourquoi l’on n’interdit pas tout de suite ce produit qu’ils jugent dangereux et nuisible pour l’environnement. Mais la Commission, l’industrie, ainsi qu’une partie de l’agriculture défendent le glyphosate. Tour d’horizon des principales données et arguments pour et contre.

QU’EST-CE QUE LE GLYPHOSATE ?

C’est un herbicide puissant et polyvalent, qui tue la plupart des plantes. Synthétisé pour la première fois en 1950 par un chimiste suisse du nom de Henry Martin, il a été breveté en 1964 par la firme Stauffer Chemical, comme produit détartrant pour les tuyaux. Puis Monsanto a redécouvert la molécule en 1970, grâce au chimiste John E. Franz qui a montré ses propriétés herbicides. Monsanto a développé la molécule, l’a brevetée en 1974 et l’a commercialisée sous le nom de Roundup. Le produit a eu un immense succès.

Et Monsanto lui a assuré un nouveau développement, en mettant au point des semences génétiquement modifiées pour résister au Roundup, dites Roundup Ready (soja, coton, maïs, etc.). L’astuce est que les agriculteurs cultivant les OGM Monsanto peuvent tranquillement les traiter au Roundup Monsanto et les débarrasser des mauvaises herbes sans risquer de les abîmer, puisque ces OGM sont faits pour ne pas être atteints par le Roundup. Le procédé permet donc à Monsanto de vendre deux produits à la fois, l’OGM et le désherbant.

Les OGM Monsanto sont cultivés massivement en Amérique du Nord, au Brésil, en Argentine, mais pas en Europe. Chez nous, lorsqu’on se sert du Roundup, il faut le faire avant de semer, sinon l’on risque de détruire la semence avec les mauvaises herbes. Ce qui n’empêche pas le Roundup d’être largement utilisé sur le vieux continent, même si le continent américain représente un marché beaucoup plus important.

Le brevet de Monsanto est tombé au début des années 2000. Aujourd’hui, le glyphosate est utilisé partout dans le monde, aussi bien pour l’agriculture que pour les jardins publics et privés, et il est fabriqué par plus de 90 industriels d’une vingtaine de pays. Mais en 2015, le Roundup représentait encore l’essentiel des 4,76 milliards de dollars du chiffre d’affaires réalisé par Monsanto par la vente d’herbicides, d’après The Motley Fool 3.

L’Union européenne ne représente que 15 % du marché mondial du glyphosate, qui est dominé par l’Amérique du Sud. Le marché mondial du glyphosate devrait dépasser 6 milliards de dollars en 2024, d’après le site Global Market Insights 3.

En France, le glyphosate a été le pesticide le plus vendu, tous départements confondus, entre 2008 et 2013. Selon une enquête de « Cash Investigation » citée par France Info 3, 47 626 tonnes de glyphosate ont été écoulées dans l’Hexagone pendant cette période.

QUI VEUT EN FINIR AVEC LE ROUNDUP ?

Greenpeace a réuni les signatures de 1,3 million d’Européens 3 demandant l’interdiction du glyphosate. L’organisation a rencontré lundi 23 octobre le commissaire à la santé, Vytenis Andriukaitis, ainsi que le vice-président de l’exécutif européen, Frans Timmermans, pour leur présenter la pétition.

De son côté, le Parlement européen à Strasbourg a voté mardi 24 une résolution mettant en avant le principe de précaution et demandant la disparition du glyphosate dans l’Union européenne d’ici à 2022. Les députés européens demandent également que l’utilisation non professionnelle du glyphosate soit interdite dès le 15 décembre 2017.

La France, l’Italie et l’Autriche ont annoncé qu’elles s’opposeraient au renouvellement pour dix ans de l’autorisation du glyphosate, que propose la Commission européenne. Nicolas Hulot a suggéré de limiter le renouvellement à trois ans.

Le premier ministre français Édouard Philippe a d’ores et déjà décidé que le désherbant controversé serait « interdit en France » d’ici à 2022 pour tous les usages, y compris en agriculture. Cette décision a été annoncée lundi 25 septembre par le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, sur BFMTV. L’utilisation du glyphosate par les collectivités dans les espaces ouverts au public est déjà interdite en France depuis le 1er janvier 2017. L’utilisation par les particuliers sera interdite à partir du 1er janvier 2019.

Plusieurs pays européens, dont le Danemark, les Pays-Bas et la Suède, ont interdit ou restreint l’utilisation du glyphosate par les autorités locales. Son usage a aussi été supprimé dans certaines villes, comme Chicago et Vancouver. Dans d’autres villes du monde, des mouvements citoyens militent pour interdire l’herbicide, notamment à Newcastle au Royaume-Uni, à Austin au Texas, à New York, à Greensboro en Caroline du Nord ou encore au Cap, rapporte The Guardian. 3

POURQUOI DES AGRICULTEURS DÉFENDENT-ILS LE GLYPHOSATE ?

La volonté affichée par Nicolas Hulot et le gouvernement de s’affranchir de la dépendance au glyphosate suscite une levée de boucliers parmi les agriculteurs. Beaucoup d’entre eux, ainsi que leurs syndicats, notamment la FDSEA et la FNSEA, défendent l’herbicide inventé par Monsanto. Pour eux, ce produit est indispensable pour éliminer les mauvaises herbes, chardons et plantes vivaces, afin de préserver les plantes cultivées. Et il n’a, d’après ses utilisateurs, pas d’équivalent aussi efficace et bon marché.

Arnaud Rousseau, président de la Fédération des producteurs d’oléoprotéagineux, va jusqu’à affirmer, dans un tweet cité par La Voix du Nord 3 : « En condamnant le glyphosate, @N_Hulot enterre l’agroécologie et les efforts entrepris par les agriculteurs sur les sols. » Défendant une utilisation raisonnée du glyphosate, il a déclaré à l’AFP : « Tous ceux qui font de l’agriculture de conservation et qui ont arrêté le labour pour capturer le carbone dans les sols, selon les principes érigés à la COP21, vont devoir arrêter ce type d’agriculture s’ils ne peuvent pas recourir au glyphosate ponctuellement pour nettoyer les champs juste avant les semis, lorsque le gel n’a pas supprimé les couverts végétaux plantés juste après les moissons. »

« On serait incapables, sans désherbant, de produire des céréales », affirme à France Info Nicolas Delatre, céréalier dans les Yvelines.

QUELLES SONT LES ALTERNATIVES AU GLYPHOSATE ?

Alain Davy, agriculteur dans l’Orne interrogé par France Info 3, a fait le choix de se passer de glyphosate. Il mise sur une rotation plus fréquente des cultures pour les empêcher de repousser et pratique le désherbage mécanique pour les herbes les plus résistantes. Sa production a certes chuté de 20 % mais, sans herbicide, ses coûts ont aussi baissé de façon « phénoménale ».

Le désherbage à la main permet de se passer du glyphosate, mais les défenseurs de l’herbicide mettent en avant son coût élevé. The Guardian cite l’exemple 3 du bourg de Wandsworth, à Londres, où l’on recrute des équipes de volontaires pour enlever les mauvaises herbes à la main, sans aucun coût supplémentaire.

Mais de telles approches restent minoritaires. Et il est clair que le modèle agricole productiviste, largement dominant dans les pays développés, ne s’accorde pas avec le désherbage à la main. Pour la grande majorité des agriculteurs, le plus simple et le plus efficace reste de pulvériser du désherbant dans les champs. Mais l’approche menée dans des pays comme le Danemark, qui a classé le glyphosate comme carcinogène et mis en place des mesures sévères pour limiter son usage, ou les Pays-Bas, qui l’ont interdit, montre qu’il existe des alternatives au « tout-herbicide ».

LE GLYPHOSATE EST-IL TOXIQUE ?

Un rapport 3 du Circ daté du 20 mars 2015 a classé le glyphosate comme probablement cancérogène pour les humains (« probably carcinogenic to humans »). Selon le rapport, il existe des « preuves limitées » que le produit cause des lymphomes non hodgkiniens (il s’agit d’un type de cancer du système lymphatique, touchant les lymphocytes et les ganglions). Ces preuves viennent d’études menées, principalement en milieu agricole, aux États-Unis, au Canada et en Suède.

Deux autres agences européennes, l’EFSA, responsable de la sécurité des aliments, et l’ECHA, chargée des produits chimiques, ont reconnu une toxicité du glyphosate pour les milieux aquatiques. Il modifie l’acidité de l’eau et détruit des algues, ce qui a des effets sur la faune aquatique.

En revanche, les deux agences européennes contestent la position du Circ sur la cancérogénicité du désherbant, rejoignant la position de la plupart des autorités régulatrices dans le monde, notamment l’EPA américaine (Environmental Protection Agency), qui considèrent depuis longtemps que le glyphosate et sa version Monsanto, le Roundup, sont relativement sûrs et ne posent pas de problème de santé publique.

La divergence entre le Circ et les autres agences s’explique en partie par le fait que le premier cherche le potentiel cancérogène d’une molécule dans l’absolu, alors que les autres s’intéressent au risque effectif encouru par la population.

Ce n’est pas la même chose : si un produit peut provoquer un cancer à très forte dose, mais que dans la vie réelle les populations ne sont exposées qu’à de faibles doses, les études épidémiologiques ne détecteront pas de cancer. Pour le glyphosate, les études sur le lymphome non hodgkinien détectent un risque, mais faible, et pas nécessairement significatif. Cela peut s’expliquer par une exposition trop faible des populations étudiées. Mais il se peut aussi que, dans la mesure où le lymphome non hodgkinien met de longues années à apparaître chez la personne touchée, il n’y ait pas encore suffisamment de cas pour que les études épidémiologiques soient très probantes (d’où l’utilisation par le Circ de l’expression « preuves limitées »).

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de certitude aujourd’hui que le glyphosate soit cancérigène, en tout cas aux doses où les populations sont exposées. Mais le risque ne peut pas être écarté.

MONSANTO A-T-IL PRATIQUÉ LA DÉSINFORMATION SUR LE ROUNDUP ET LE GLYPHOSATE ?

Oui, incontestablement. Dans la mesure où il existe un risque potentiel de cancérogénicité, la firme aurait pu contribuer à des études épidémiologiques de qualité sur ce risque. Ce n’est pas vraiment ce qu’elle a fait. Les « Monsanto Papers », un ensemble de mails internes à la firme révélés l’été dernier dans le cadre d’une plainte, le prouvent abondamment. Il apparaît que Monsanto a cherché à influencer les médias et la recherche scientifique afin de minimiser ou nier la toxicité du Roundup.

Après la publication du rapport du Circ en 2015, Monsanto a suscité une étude censément indépendante afin d’évaluer le risque de cancérogénicité de son produit. Publiée en 2016 dans le journal scientifique Critical Reviews in toxicology 3, cette étude affirme que « les données ne confortent pas la conclusion du Circ selon laquelle le glyphosate est un “cancérigène humain probable” » et conclut qu’« il est peu probable que le glyphosate induise un risque cancérogène pour les humains ».

Le seul problème est que cette étude « indépendante » a en fait été téléguidée par Monsanto via une société de conseil, Intertek, payée par la firme pour mener l’étude. Monsanto a affirmé publiquement qu’elle n’était pas intervenue directement dans le déroulement de l’étude, mais les documents internes ont montré le contraire : le fabricant du Roundup a fortement influencé l’étude. En fait, des salariés de Monsanto ont participé à la rédaction de cette publication.

Autre exemple : en juin 2017, l’agence Reuters a publié, sous la signature de la journaliste Kate Kelland, un scoop 3selon lequel, lors de son évaluation du glyphosate, le Circ avait été empêché d’accéder à un ensemble de données cruciales qui disculpaient le produit de Monsanto. Ces données étaient censées faire partie d’une importante étude menée parmi les agriculteurs d’Iowa et de Caroline du Nord et leurs familles. D’après le récit de Reuters, ces données montraient qu’il n’y avait pas de risque de cancer ou de lymphome non hodgkinien, et auraient dû renverser la conclusion du Circ si les experts de ce dernier en avaient eu connaissance. Mais, toujours selon le récit de Kate Kelland, une raison mystérieuse a fait que les données disculpant le Roundup n’ont jamais été publiées et que les scientifiques n’ont par conséquent pas pu en tenir compte. Ainsi, d’après la journaliste de Reuters, le glyphosate n’aurait jamais dû être mis en cause par le Circ.

Seulement voilà : quelques jours plus tard, le Huffington Post a publié la contribution d’une ancienne journaliste de Reuters 3, Carey Gillam, expliquant que le scoop de Reuters était falsifié, que le témoignage selon lequel des données avaient été dissimulées au Circ était bidon, et que l’auteur du récit, Kate Kelland, avait des liens avec Monsanto. Quant au glyphosate, il a bien des liens avec le cancer, même s’il faudra attendre des études futures pour préciser le niveau de risque.