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Mediapart - Hausse de la CSG pour les retraités : l’épine dans le pied de la majorité

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

15 MARS 2018 PAR MANUEL JARDINAUD, MATHILDE GOANEC ET ROMARIC GODIN

Ce 15 mars, l’ensemble des organisations syndicales, pour une fois soudées, se mobilise contre la hausse de la contribution sociale généralisée pour certains retraités. Un sujet de fronde qui ne faiblit pas depuis son entrée en vigueur au début de l’année, et qui interroge jusque sur les bancs de La République en marche à l’Assemblée nationale.

Le sparadrap commence à se voir. Il colle aux basques du président de la République, tout comme à celles de sa majorité. La hausse d’un quart de la contribution sociale généralisée (CSG) pour les retraités recevant au moins 1 289 euros de pension alimente le mécontentement depuis son entrée en vigueur en janvier 2018. Les manifestants qui défilent ce jeudi 15 mars vont le rappeler au gouvernement. Le pari du pouvoir d’achat comprenant cet aspect de la solidarité intergénérationnelle – les actifs bénéficiant d’une baisse de certaines cotisations sociales sur leur salaire – est donc loin de convaincre une partie de la population.

Un élément renforce cette fronde qui grandit : les mesures compensatoires, censées rééquilibrer la perte de pouvoir d’achat pour les anciens actifs concernés, ont été décalées dans le temps et modérées quant à leur application. Exit donc l’exonération de la taxe d’habitation pour 80 % des contribuables, comme cela avait été annoncé lors de la campagne présidentielle.

Les sacrifiés de la CSG devront attendre la fin de l’année 2018, et encore, juste pour bénéficier d’un tiers de cette mesure. Celle-ci sera ensuite mise en œuvre jusqu’en 2020. La belle affaire pour ceux qui, dès cette année, peuvent perdre 300 ou 400 euros de retraite par an. La fable d’une politique forte sur le pouvoir d’achat n’atteint donc pas toutes les couches de la population.

Cette augmentation pénalisant les retraités de la classe moyenne instille un sentiment généralisé d’injustice qui nourrit le début de fronde, dont l’illustration prend donc corps ce jeudi 15 mars avec une manifestation organisée à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales. Pour la première fois depuis le début du quinquennat, un fort mouvement social et national est donc organisé par une intersyndicale soudée, alors que les centrales avaient été impuissantes à trouver un mot d’ordre commun à l’automne 2017 contre les ordonnances réformant le code du travail.

Ce défilé entre Montparnasse et les Invalides, à Paris, révèle le malaise qui commence à se diffuser. Une première manifestation des retraités avait eu lieu en septembre à l’annonce du projet de loi de finances, ne réunissant que quelques milliers de personnes à l’époque.

« On nous parle de la suppression de la taxe d’habitation pour compenser la hausse de la CSG. Mais ça n’a strictement rien à voir ! La fin de la taxe d’habitation est une mesure qui concerne tout le monde, sans compter que la fin de cette taxe va signifier des services en moins pour les collectivités qui en seront privées et donc pour les usagers… Donc c’est de la poudre aux yeux », ne décolère pas Michel Salingue, secrétaire général du syndicat des retraités FGR-FP.

Le syndicaliste ne se positionne pas sur un débat idéologique, mais bel et bien réaliste et argumenté : « Le niveau moyen de pension c’est 1 300 euros par mois en France, et bien entendu moins pour les femmes. Un certain nombre vivent sous le seuil de pauvreté. Ce qu’on nous enlève, on ne pourra jamais le rattraper par une prétendue hausse du pouvoir d’achat, car nos retraites ne sont pas indexées sur les salaires, comme avant, mais sur l’évolution des prix. » Il rappelle qu’une augmentation de 1,7 point de CSG correspond en fait à une hausse de 25 %.

La pluie de réformes et de textes législatifs commence à inquiéter l’opinion. La mesure de hausse de la CSG pour les retraités crée un point de fixation pour les récents déçus du macronisme et les opposants de la première heure. Du côté de l’exécutif, qui n’a pas reçu les organisations de défense des retraités à l’exception d’Agnès Buzyn, la ministre des solidarités, les responsables tentent donc de parer aux critiques. Le maître mot est « assumer » la mesure, sous le simple prétexte qu’elle avait été annoncée par Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle.

Le 1er janvier 2018, cette politique promise en période électorale est donc entrée « dans le concret » avec ce nouveau dispositif. Depuis lors, l’Élysée croule sous les lettres de récriminations. « Je sais que je demande un effort aux plus âgés, que parfois certains râlent, ça ne rend pas forcement populaire mais je l’assume », a indiqué le chef de l’État à Châlons-en-Champagne (Marne) le 1er mars, lors d’un déplacement.

« On pense que la CSG sera acceptable à terme », affirme l’un de ses proches, persuadé que l’exercice de « pédagogie » finira par porter ses fruits : « Lorsqu’on sait expliquer les choses, on peut aller à contre-courant de l’opinion publique. » Pas si sûr, au regard de l’interpellation d’Emmanuel Macron par des retraités sur le sujet, lors d’un déplacement à Tours (Indre-et-Loire) le 14 mars. Le président tente le désormais fameux exercice de pédagogie auprès de personnes âgées qui avouent leur incompréhension : cette mesure doit favoriser celles et ceux qui sont au travail, qui bénéficient dans le même temps d’une baisse des cotisations sociales.

Sauf que les « travailleurs » doivent aussi attendre, puisque la baisse des cotisations se fait en deux temps, en janvier et surtout en octobre. Et que, dès janvier 2019, l’effet positif risque de disparaître en raison de la retenue à la source de l’impôt sur le revenu. Sans compter que les fonctionnaires verront la hausse de la CSG tout juste compensée.

Une mesure inaudible et injuste
En revanche, et c’est aussi cela qui rend inaudible le discours du gouvernement, la défiscalisation du capital et de ses revenus (création du prélèvement forfaitaire unique – PFU – et transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière) a été mise en place dès le… 1er janvier 2018. Une mesure à 4,5 milliards d’euros payée par la hausse de la CSG, alors même que la création du PFU à 30 % protège les revenus du capital les plus élevés de cette hausse. Autrement dit, les retraités ont bien moins l’impression de payer les gains de pouvoir d’achat des actifs que les aubaines fiscales des plus riches.

Quoi qu’elle en dise, la majorité sent poindre la colère sociale qui pourrait évoluer en problème politique. Bien à propos, Christophe Castaner, délégué général de La République en marche et secrétaire d’État aux relations avec le Parlement, a été interrogé lors des questions au gouvernement du 14 mars sur la stratégie gouvernementale concernant le pouvoir d’achat. L’occasion de justifier une nouvelle fois les choix issus de la loi de finances.

« Le peuple français a voté aux élections. Le président de la République a été élu sur un contrat clair, annoncé le 10 décembre 2016 lors d’un meeting et cela n’a jamais été caché. » Christophe Castaner fait référence à la réunion publique à la porte de Versailles, à Paris, qui a été le coup d’envoi de la campagne électorale.

Comme si cela ne suffisait pas, ou que finalement le mouvement majoritaire sentait bien l’épine qui s’enfonce peu à peu dans son pied, le même Christophe Castaner s’est fendu d’un long communiqué ce jeudi 15 mars pour justifier une nouvelle fois le choix du gouvernement. Titré « La solidarité intergénérationnelle pour soutenir la génération au travail », le document reprend l’argumentaire développé depuis quelques semaines, au risque de lasser en répétant les éléments de langage.

« Alors que l’emploi redémarre, le Gouvernement a décidé de soutenir fortement le pouvoir d’achat des travailleurs. Ce soutien est financé en grande majorité par la meilleure gestion des dépenses publiques mais aussi, comme Emmanuel Macron l’avait annoncé pendant sa campagne, grâce à la contribution en ce début d’année d’une partie des retraités qui paient la CSG à taux plein », écrit-il, avant de « remercier sincèrement tous les retraités ». Pas encore empêtré, mais déjà embêté.

L’enjeu envers l’opinion publique est de taille, pour un gouvernement qui s’abreuve de « pragmatisme » et de « justice ». Il l’est aussi parce que les retraités sont un enjeu électoral non négligeable. Lors de l’élection présidentielle, ils ont représenté 25 % de l’électorat total de Macron au premier tour, et 27 % au second. Dans une configuration certes contre Marine Le Pen, les plus de 65 ans ont voté à 65 % pour l’actuel président.

À l’Assemblée, la critique émerge
Si le gouvernement fait bloc, la majorité, elle, se questionne. Tous les élus ne sont pas forcément au diapason de l’exécutif, même si quelques têtes de pont continuent de relayer la confiance affichée à l’Élysée et à Matignon. « Cette mesure faisait partie ce que l’on portait pendant la campagne. Je suis convaincue que c’est une bonne mesure », affirme Yaël Braun-Pivet, la présidente de la commission des lois. Elle reconnaît néanmoins que la communication s’est révélée chaotique et qu’elle « aurait pu être meilleure ».

Guillaume Chiche, député des Deux-Sèvres, défend également cette « solidarité intergénérationnelle » prônée par le gouvernement, même si « le message n’est pas facile à porter ». La séquence, qui a doucement débuté au début de l’année, n’est cependant pas des plus confortables, avoue-t-il : « On a hâte que le temps passe. » Pierre Person, jeune macroniste de la première heure et député de Paris, voit également une faiblesse dans la stratégie gouvernementale, estimant que « quand on angle un discours sur les investissements, il est ensuite difficile de parler du pouvoir d’achat ».

Sa collègue Naïma Moutchou, élue de Val-d’Oise et « whip » de la commission des lois, va plus loin dans la critique. Elle assure que « des députés ont soulevé ce raté au sein du groupe ». Raté, le mot sonne fort. D’autant qu’elle poursuit avec un argument de fond : « Ce raté, je pense que c’est en fait qu’il existe, pas seulement en communication. » Même Gilles Le Gendre, l’un des porte-parole du groupe, dit qu’il leur faut mieux « expliquer la faiblesse du dispositif », se décollant d’un problème de communication pour interroger directement la justesse d’une mesure vue comme injuste.

Car, injuste, elle l’est selon Michel Salingue : « Cette façon de traiter les retraités, c’est scandaleux. C’est aussi ça qui nous fait réagir si vivement. Nous sommes des “privilégiés”, une “génération dorée”. Oui, nous avons plus de patrimoine qu’un jeune de 25 ans, mais on a travaillé toute notre vie pour se la payer, cette maison ! » Dans les 119 points de rassemblement prévus en France ce 15 mars, d’autres retraités vont reprendre ses arguments pour montrer leur colère.