L’industrie pharmaceutique

Médiapart - Irène Frachon : « Le Mediator, c’est l’histoire d’un déni sans fin »

Novembre 2016, par Info santé sécu social

21 novembre 2016| Par Michel de Pracontal

Pneumologue au CHU de Brest, Irène Frachon a révélé au grand public la catastrophe du Mediator, que le monde médical s’acharnait à nier depuis plus d’une décennie. Mais son combat est loin d’être terminé, alors qu’un film d’Emmanuelle Bercot, La Fille de Brest, consacré à l’affaire sort le 23 novembre. Six ans après la révélation du scandale, le procès de Servier n’a toujours pas eu lieu.

Sans Irène Frachon, il n’y aurait pas d’affaire Mediator. Pneumologue au CHU de Brest, elle a révélé au grand public une catastrophe sanitaire que le monde médical s’acharnait à nier depuis plus d’une décennie. Les dangers du médicament-poison commercialisé par le groupe Servier étaient connus bien avant que la lanceuse d’alerte ne les dénonce en 2009. Mais l’inertie générale des autorités sanitaires, leur incroyable propension à ignorer les signaux d’alarme, la corruption des experts achetés par Servier, et la duplicité du labo qui n’ignorait rien des risques de son produit, ont abouti à mettre en place un lourd couvercle de silence sur les morts causées par le Mediator.

Ce couvercle de silence, Irène Frachon aura été la première à oser le soulever. Pour y parvenir, elle a dû réécrire l’histoire du Mediator, ligne par ligne, puisque ceux qui savaient ne parlaient pas. Elle s’est heurtée à l’hostilité et à la rétention d’information, souvent exercée par ceux qui, en principe, auraient dû être ses alliés.

En 1991, dix-huit ans avant d’affronter les foudres du laboratoire et le corporatisme de ses collègues, Irène Frachon, jeune médecin, fait son internat dans le service de pneumologie du professeur Pierre Duroux, à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart. Elle apprend à soigner une maladie du poumon rare et gravissime, souvent fatale, l’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP).

Duroux et ses collègues ont observé que l’Isoméride, un coupe-faim commercialisé par Servier, provoque des HTAP chez des jeunes femmes jusque-là en parfaite santé. Quelques années plus tard, on comprendra que le Mediator, cousin chimique de l’Isoméride même si Servier le présente comme un antidiabétique, a les mêmes effets néfastes.

À l’époque, Irène Frachon a quitté Béclère et ne s’occupe plus de l’hypertension artérielle pulmonaire. De 1992 à 1996, elle travaille à l’hôpital Foch de Suresnes. Fin 1996, elle rejoint son mari dans le Finistère et prend un poste d’attachée de recherche clinique au CHU de Brest. Ce n’est qu’en février 2007 qu’elle retombe sur l’histoire des coupe-faim meurtriers. Des collègues de Saint-Brieuc lui adressent une patiente atteinte d’hypertension pulmonaire, qui souffre aussi d’obésité. La pneumologue découvre que la patiente a pris du Mediator pendant dix ans. Elle comprend ce qui a été dissimulé pendant de longues années : le Mediator provoque les mêmes pathologies gravissimes que l’Isoméride, des HTAP et des valvulopathies cardiaques qui fatiguent le cœur et peuvent aboutir à un tableau dramatique.

En 2009, Irène Frachon prend conscience de l’ampleur du drame sanitaire : pour la seule région de Brest, et sur une période d’à peine quelques années, elle a retrouvé une quinzaine de valvulopathies graves associées au Mediator. Combien pour toute la France ? « C’est au printemps 2009 que je prends conscience de l’importance du nombre de victimes, raconte Irène Frachon. Je découvre la réalité du charnier. »

Cette réalité, elle ne cessera de la proclamer, face à un milieu médical qui se voile la face et à des autorités sanitaires qui noient le poisson. Lorsque le Mediator est retiré du marché en catimini, à l’automne 2009, Irène Frachon comprend que le silence risque de s’installer à nouveau. Elle décide de porter le débat sur la place publique en écrivant un livre, publié début juin 2010 sous le titre : Mediator 150 mg, combien de morts ?

Quelques jours après la parution, les avocats du groupe Servier obtiennent un jugement qui interdit le sous-titre « combien de morts ? ». En vain. Le train est lancé. La censure de Servier ne fera qu’amplifier le succès du livre. Mi-octobre 2010, Le Figaro publie la première estimation du nombre de morts du Mediator : entre 500 et 1000. Xavier Bertrand, nouveau ministre de la santé, annonce la publication d’un rapport de l’IGAS pour le 15 janvier, puis la création d’un fonds d’indemnisation des victimes du Mediator.

Le 18 février 2011, le parquet de Paris ouvre deux informations judiciaires, l’une pour « tromperie aggravée », l’autre pour « homicides et blessures involontaires ». Mais l’instruction s’enlise. La justice se heurte aux actions dilatoires de Servier. Près de six ans plus tard, après une série de mises en examen (qui ont épargné les politiques), nul ne sait quand un procès se tiendra. Pour la lanceuse d’alerte, le combat continue. Entretien.

Une effroyable machine à contester les décisions de justice

Après avoir révélé le danger mortel du Mediator et obtenu le retrait du produit, vous n’avez toujours pas le sentiment d’avoir accompli votre mission. Rien n’est réglé dans cette affaire ?

Irène Frachon : Rien, ou presque rien. Alors que le film d’Emmanuelle Bercot sort mercredi 23 novembre, il n’y a toujours pas de date arrêtée pour le procès pénal. Les avocats de Servier ont multiplié les contestations et les demandes de mesures d’instruction supplémentaires. Dans le meilleur des cas, il n’y aura pas de procès avant 2018.

Le film est sorti avant le procès. Pour moi, c’est impossible de m’arrêter. Je continue à me battre au quotidien pour faire reconnaître les droits des victimes du Mediator. Mon seul objectif c’est « du pognon pour ces victimes » ! Parce qu’elles en crèvent aussi, d’être en invalidité et généralement ruinées. Et c’est urgent. Or, le temps de la justice est long. Je sais que j’en ai encore pour des années.

Dans le cas du Mediator, le retard est principalement dû aux manœuvres procédurières du laboratoire. Le groupe Servier dispose d’un budget inimaginable pour ses avocats, il s’offre les meilleurs spécialistes de la place, et ils attaquent toutes les décisions. La somme que Servier a réservée pour les dédommagements est de l’ordre de quelques dizaines de millions d’euros. C’est dérisoire, il manque un zéro. En 2014, la Commission européenne a condamné le groupe à une amende historique de 331 millions d’euros pour des pratiques anticoncurrentielles visant à protéger un de leurs médicaments, le Coversyl. Ils ont payé rubis sur l’ongle. Pour les dommages causés à des milliers de personnes, ils se contentent de dix fois moins. Et encore, ils ne paient que lorsqu’ils n’ont plus le choix, après avoir contesté toutes les décisions d’expert.

Ils auraient pu indemniser les victimes sans discuter. Ils auraient versé des sommes de l’ordre de 10 000 à 50 000 euros pour les valvulopathies minimes à modérées, jusqu’à nettement plus de 100 000 euros ajustés aux préjudices pour les cas plus graves, ce serait terminé. Et ça n’aurait pas été cher payé, si l’on compare aux sommes versées pour les mêmes dégâts avec leur coupe-faim aux États-Unis !

Au lieu de cela, ils ont mis en place une effroyable machine à contester qui doit leur coûter une fortune. Je ne comprends pas leur attitude. C’est contraire à toute logique. Indemniser correctement les victimes serait moins coûteux que cette guérilla permanente. Et cette attitude ne les servira pas quand le procès finira par avoir lieu. Devant le tribunal, ils ne pourront pas dire au juge qu’ils ont cherché à réparer les dommages, alors que chaque jour ils montrent le contraire et transforment les demandes d’indemnisation en cauchemar pour les victimes. J’en ai toutes les preuves. Au lieu de se payer de mensonges, ils feraient mieux de payer tout court !

Pourquoi ne choisissent-ils pas de tourner la page ?

Cela semble incompréhensible. Ils entretiennent une culture du mensonge et du déni face à l’évidence. Récemment, ils ont contesté le cas pourtant incontestable de l’une des premières patientes que j’ai suivies, en avril 2009. Cette patiente avait pris du Mediator pendant cinq ans, mais aucun autre anorexigène. Elle a eu une valvulopathie causée par le médicament, qui a entraîné un œdème pulmonaire très grave. Sous traitement adapté, elle allait mieux puis son état s’est aggravé, et elle est morte en deux mois d’une insuffisance cardiaque aiguë caractéristique.

À l’autopsie, le cœur de cette patiente présentait des déformations monstrueuses. Le cas a fait l’objet d’une publication en 2011, dans The Journal of Heart Valve Disease. Mon livre commence par le récit de l’autopsie de cette patiente. Elle a en partie inspiré le personnage de Corinne, la patiente mise en scène dans le film. C’est un cas d’école de valvulopathie due au Mediator. Aucun spécialiste compétent ne doute que cette patiente ait été tuée par le Mediator. Eh bien, début novembre, Servier a envoyé un dire [document – ndlr] pour nier que son médicament soit la cause de sa mort. Ils soutiennent qu’il s’agit d’une « hypothèse », que l’arrêt cardiaque est « inexpliqué ». Ce sont les enfants de cette mère de famille, morte à 51 ans, qui demandent réparation. Et un mort en France ça ne coûte pas bien cher pourtant. Quel cynisme, lorsqu’ils prétendent dans le même temps traiter cette affaire avec « gravité, respect et compassion » !

Je comprendrais qu’ils se défendent dans le cadre de la procédure pénale. Mais cette manière de refuser la réalité, ce négationnisme, n’ont pour moi aucun sens. Cette folie se perpétue alors même que son orchestrateur, le docteur Jacques Servier, n’est plus là [il est mort en avril 2014 – ndlr]. Je suis abasourdie.

Servier est à l’industrie pharmaceutique ce que Madoff est à la finance

Pourquoi les autorités n’interviennent-elles pas de manière plus décisive ?

Il fallait prendre le problème à bras-le-corps. C’est ce qu’a semblé faire, en 2011, Xavier Bertrand, alors ministre du travail, de l’emploi et de la santé. Il a mis en place, très rapidement, un processus d’indemnisation géré par l’Oniam, l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux. Malheureusement, ça a tout de suite versé dans le fossé. Les autorités se sont montrées pusillanimes face à Servier. Or c’était à Servier de régler la note. La jurisprudence de l’Oniam était défavorable aux victimes. Le collège d’experts avait une attitude négationniste, il rejetait presque tous les dossiers. « Une machine à dire non », avait déclaré Xavier Bertrand, lui-même choqué. C’était très mal parti, et ça a été épouvantable pour les patients et leurs défenseurs.

On s’est battu, on s’est appuyé sur des études scientifiques pour montrer que le collège d’experts avait tort, qu’il y avait un problème de compétence scientifique.

Les choses se sont améliorées peu à peu. Aujourd’hui, il y a des experts compétents et une majorité de gens de bonne volonté. Mais ça arrive tard. Il a fallu des années et beaucoup de gâchis pour que le fonctionnement devienne satisfaisant.

Dans ce contexte, Servier a mené une guerre de tranchées. Le laboratoire n’informait pas correctement les victimes, faisait tout pour les décourager. Et le milieu médical n’aidait pas. Jusqu’à une période récente, trop de médecins envoyaient bouler les victimes. Encore aujourd’hui, certains refusent de leur donner les certificats de prescription attestant qu’on leur a fait prendre du Mediator. Certains cardiologues rechignent à recevoir les patients du Mediator. Ils refusent de faire les examens nécessaires pour les demandes d’indemnisation. Une étude sociologique de Solène Lellinger, à l’université de Strasbourg, a montré en 2011 que plus de 80 % des cardiologues estimaient qu’il ne fallait pas indemniser toutes les victimes (notamment dans le cas de valvulopathies minimes).

On a prescrit du Mediator pendant trente-cinq ans, en ignorant les signaux d’alarme qui s’accumulaient. Est-ce cette fatale négligence qui explique l’attitude ambivalente du milieu médical ?

Des dizaines de milliers de valvulopathies, des milliers de morts, c’est insoutenable. Quand j’ai réalisé l’ampleur de la catastrophe sanitaire, j’ai dit que c’était un « charnier ». J’ai délibérément utilisé ce terme. À la grande indignation de Servier, mais aussi des autorités et des médecins. L’administration ne veut pas reconnaître qu’elle a laissé le drame se produire, en connaissance de cause. Les médecins supportent mal d’être remis en cause. Servier n’est pas isolé dans la dénégation, tous les intérêts se liguent pour tenter d’effacer l’insupportable vérité. Au fond, ça arrangerait tout le monde qu’il n’y ait pas d’affaire Mediator. Qu’il n’y ait que trois morts, comme l’affirmait Jacques Servier en janvier 2011.

Dès lors que les faits sont avérés, Servier n’aurait-il pas avantage à reconnaître la réalité et à proposer une réparation, de manière à sortir de cette histoire qui dure depuis des années ?

Ils pourraient faire comme Volkswagen : s’excuser, payer, passer à autre chose. Pourquoi ne le font-ils pas ? Je pense que cette situation exprime un blocage sociétal qui va au-delà de la seule position du laboratoire. Dans la mémoire collective, Servier incarne l’apothicaire, une figure indéboulonnable, présente à chaque coin de rue, aussi proche et familière que celle du boulanger. Le sirop ne peut pas tuer, c’est une évidence ! Le groupe Servier a su parfaitement épouser les attentes et les croyances de la société vis-à-vis des médicaments. Et cela, alors même qu’il ne vend pratiquement que des mauvais médicaments, dont une grande partie étaient carrément des poisons, retirés petit à petit du marché, et les autres sans grande utilité.

Il est fascinant d’observer que ce laboratoire est devenu le deuxième groupe pharmaceutique français avec une pharmacopée qui ne vaut presque rien, du moins en termes de santé publique, car manifestement ça rapporte. Et siphonne la Sécu. Servier est à l’industrie pharmaceutique ce que Madoff est à la finance, mais l’escroquerie n’est toujours pas jugée alors que Madoff a été condamné à 150 ans de prison, incarcéré, et que la date prévue de sa libération est le 14 novembre 2139…

Jusqu’à quand devrez-vous lutter pour vos patients ?

Mon mari dit que c’est le combat d’une vie… Je suis entrée dans cette histoire en m’opposant à un déni, et ce déni continue, contre l’évidence. Le seul moyen de s’y opposer, de rétablir la vérité, c’est la justice pénale. Mais jusqu’ici, dans les affaires de santé publique, la justice pénale a été un fiasco. Le risque que le fiasco se répète n’est pas négligeable. Les mis en examen, souvent âgés, meurent, les victimes aussi… Le Mediator, c’est l’histoire d’un déni sans fin.