Psychiatrie

Mediapart : Les « radicalisés », pas plus fous que la moyenne

il y a 2 mois, par infosecusanté

Les « radicalisés », pas plus fous que la moyenne

26 août 2017

Par Cécile Andrzejewski

Mardi 22 août, le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, a annoncé qu’environ un tiers des individus recensés dans le fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation (FSPRT) présentent des troubles psychologiques. Une statistique qui a pour le moins dérouté les psychiatres et les spécialistes de la mouvance djihadiste.

Il avait appelé à la mi-août à une plus grande mobilisation des psychiatres après qu’un homme a foncé sur une pizzéria avec sa voiture en Seine-et-Marne. Gérard Collomb a réitéré cette volonté mardi 22 août, au micro de BFM TV, au lendemain du drame de Marseille, où un homme aux antécédents psychiatriques a percuté deux abribus au volant d’une camionnette tuant une femme et en blessant une autre. Surtout, il a affirmé que « dans le fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation [FSPRT], nous considérons qu’à peu près un tiers [des personnes] présentent des troubles psychologiques ».

Si l’appel du ministre de l’intérieur a suscité une légitime levée de boucliers au sein de la profession (lire à ce sujet la tribune du psychiatre David Gourion dans Le Monde, « Terrorisme : “les psychiatres n’ont pas vocation à collaborer avec le ministère de l’intérieur“ », et les nombreuses réactions recensées par le journal spécialisé HospiMedia), la statistique d’un tiers de malades mentaux parmi les individus radicalisés a également fait tiquer soignants et chercheurs. « D’où vient ce chiffre ? C’est la question qu’on pose », lance le psychanalyste Fethi Benslama. Voilà deux ans qu’il réclame, avec d’autres spécialistes, l’accès au fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation, recensant plus de 17 000 personnes, « un trésor d’informations qu’il serait utile d’exploiter ». Sans résultat.
Il dénonce « l’amalgame » entretenu par le ministre lorsqu’il évoque les « troubles psychologiques ». Ceux-ci sont en effet multiples – troubles de l’humeur, de la personnalité… – et ne nécessitent pas de suivi médical. Contrairement aux troubles psychiatriques qui, eux, « concernent des personnes malades, qui sont suivies à l’hôpital ou par des médecins ». « Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais les personnes ayant un passé psychiatrique parmi celles qui commettent des actes terroristes sont une infime minorité, c’est le groupe le plus minoritaire », précise le psychanalyste. « Aujourd’hui, toutes les études internationales montrent qu’il y a une très faible proportion de malades mentaux parmi les terroristes : entre 4 % et 7 % », renchérit le professeur Jean-Louis Senon, psychiatre de la faculté de médecine de Poitiers, auprès de La Croix. Une étude publiée par le British Journal of Psychiatry en 2016, menée auprès de 3 679 hommes anglais, a montré qu’il n’y avait pas plus de malades psychiatriques parmi le groupe le plus radicalisé que parmi les autres participants.

« L’élément psychiatrique n’est pas déterminant »
Romain Caillet, chercheur et consultant sur les questions islamistes, a lui aussi été « surpris » par le chiffre avancé par Gérard Collomb. « Parmi les djihadistes que j’ai pu rencontrer, il y a effectivement des gens sur lesquels on se pose des questions, mais c’est rare. Des djihadistes qui ont des antécédents psychiatriques, il y en a, mais ce n’est certainement pas un tiers d’entre eux. L’élément psychiatrique n’est pas déterminant. » Un constat partagé par Wassim Nasr, journaliste, spécialiste des mouvements djihadistes pour France 24 et auteur de État islamique, le fait accompli : « Dans les recherches que j’ai menées, la pathologie n’est pas du tout présente. J’ai discuté avec certains Français borderline dans leur approche, mais aussi avec d’autres extrêmement cultivés. Ils parlent de religion, de politique, de géopolitique, de justice, il ne s’agit pas d’illuminés. Il y a certainement des psychopathes parmi eux, mais pas seulement. On parle d’un mouvement politique et religieux qui se développe depuis un demi-siècle, il faut le mesurer à sa juste valeur. Il est indispensable de le comprendre sinon on va droit dans le mur. »

« C’est parmi les auteurs solitaires que l’on a la probabilité de trouver la plus grande variété psychopathologique, allant de la normalité à des troubles schizophréniques ou de l’humeur », avançait pourtant une étude réalisée par le psychiatre Michel Bénézech et le psychologue clinicien Nicolas Estano, en mai 2016. « Il existe l’effet copycat [le mimétisme terroriste – ndlr], bien sûr, mais, encore une fois, ça n’explique pas le phénomène djihadiste vieux de 50 ans », insiste Wassim Nasr.
Alors pourquoi le ministre de l’intérieur recourt-il à cette rhétorique selon laquelle les terroristes seraient simplement atteints de troubles mentaux – ou un tiers d’entre eux, pour le moins ? « Les personnes qui mettent en avant les facteurs psychiatriques n’ont pas les moyens d’appréhender les questions djihadistes, analyse Romain Caillet. Dans une vision conservatrice, dire que les terroristes sont fous, c’est éviter d’expliquer les attentats par des raisons politiques ou géopolitiques. De l’autre côté, on va refuser de discuter des motivations religieuses, par crainte des amalgames. » Le journaliste Wassim Nasr y voit un retour en arrière, et plus précisément aux erreurs commises alors qu’il était encore question d’une logique sectaire, entre 2012 et 2014. Or, « il s’agit d’un engagement construit. Mais on a peur de nommer les choses. Se convaincre que les djihadistes sont fous ou qu’il s’agit d’une secte confine à la facilité. Cela leur ôte les motivations politiques ou religieuses, qu’on ne peut pas nier. »

Surtout, considérer que les auteurs d’attentat souffrent avant tout de troubles psychiatriques les déresponsabilise. « Beaucoup d’entre eux ont un engagement réel, réfléchi, ils prennent des décisions. Le choix de recourir à la violence est personnel », explique Fethi Benslama, rejoint par Wassim Nasr. « Ce sont des gens responsables qui doivent être jugés pour ce qu’ils ont fait. »

Au-delà de l’évacuation des questions politiques ou religieuses et de la déresponsabilisation des auteurs, l’argument utilisé par le ministre sert aussi à se rassurer. Un peu comme celui, entendu un temps, selon lequel les terroristes n’auraient aucune connaissance de l’islam. « Là aussi, vous avez deux visions. Les djihadistes seraient soit des gens qui ne savent rien de la religion, soit ceux qui la connaissent le mieux, explique Romain Caillet. Ces deux postures sont fausses. Il ne s’agit évidemment pas des plus grands connaisseurs de la religion, ils ne sont pas dans les facultés. Mais l’islam constitue un point central de leur vie, leur “passion” en quelque sorte, donc ils en savent plus que le musulman lambda. » D’après lui, la confusion entretenue autour de la connaissance ou non de l’islam par les djihadistes, en tout cas français, provient de leurs difficultés à s’exprimer de manière claire dans la langue de Molière. « Certains ont arrêté l’école assez tôt, donc ils n’arrivent pas à structurer leur pensée, mais ça n’empêche pas qu’ils aient un savoir religieux. Je vois des gens avec un certain bagage qu’ils ne parviennent pas à exprimer en français. »

À toutes fins utiles, le chercheur rappelle que le courant djihadiste constitue un courant, parmi d’autres, du salafisme, minoritaire dans l’islam. « Ce n’est pas parce qu’ils ont des motivations religieuses qu’ils représentent les musulmans », souligne Wassim Nasr. De même, après les récents propos du ministre, les soignants craignent une stigmatisation de leurs patients atteints de troubles mentaux. « C’est injuste pour eux », regrette Fethi Benslama. D’autant que, comme le signale David Gourion dans sa tribune, si les personnes atteintes de troubles psychotiques ne commettent pas plus d’homicides que la moyenne, ils en sont en revanche plus souvent victimes.