Psychiatrie

Mediapart : Lettre Ouverte à Monsieur le Député Fasquelle

il y a 5 mois, par infosecusanté

Lettre Ouverte à Monsieur le Député Fasquelle
6 déc. 2016

Par Severine.ouaki@yahoo.fr

Une psychothérapeute d’orientation analytique tente d’ouvrir une discussion avec le député Fasquelle, en lui demandant de réagir à certaines questions. Se faisant elle déplie pour lui les axes qui constituent le socle du groupe psychothérapeutique qui lui permet d’accueillir chaque semaine avec une autre psychothérapeute des enfants autistes dans un CMPP en Ile de France.
Le vendredi 20 janvier 2012, vous déposez, Monsieur Fasquelle sur le bureau de l’Assemblée Nationale une proposition de loi visant à interdire l’accompagnement psychanalytique des personnes autistes.

Le 16 octobre 2016 vous revenez à la charge en faisant enregistrer à l’Assemblée Nationale une proposition de résolution toujours aussi véhémente à l’encontre de qui utiliserait les pratiques psychanalytiques sous toutes ses formes dans l’accompagnement des enfants autistes. Vous souhaitez même que ces praticiens puissent être pénalement condamnés.

Que se passe-t-il Monsieur Fasquelle ? Pourquoi tant de haine ?

D’où peut bien vous venir cette volonté tenace de protéger les autistes de la psychanalyse ?

D’où vous vient monsieur cet acharnement farouche de priver les autistes de théories et de techniques de soin se donnant pour ambition de comprendre la vie subjective d’un être humain ?
De quoi avez-vous si peur ?

Questionnons-nous ensemble si vous le voulez bien car je peine à comprendre votre détermination à vouloir détruire le peu de dispositifs de soins qui existe.

Dites-moi Monsieur Fasquelle :

En quoi offrir un ancrage institutionnel dans un lieu de soin type CMPP en attendant que l’enfant puisse intégrer une structure de soin plus solide et soutenante souvent inexistante peut-il lui porter préjudice ?

En quoi tendre la main à un enfant qui ne peut aller à l’école plus d’une demi-heure par semaine et qui n’a d’autre choix que de rester dans sa famille démunie et en détresse est-ce maltraiter un enfant ?

En quoi donner une inscription sociale à un enfant que tout semble exclure et tenter de relancer une dynamique de développement et d’existence serait une impasse pour lui et sa famille ?

En quoi proposer à un enfant de se retrouver chaque semaine avec d’autres enfants pour lui permettre des ébauches de relations serait une menace pour lui ?

En quoi mettre à la disposition de l’enfant un matériel sensoriel, moteur et symbolique pour lui ouvrir un espace de jeu serait-il à proscrire ?

En quoi tenter de comprendre quelle fonction peut avoir une stéréotypie ou une écholalie peut-il poser un problème aux enfants ?

En quoi tenter d’entrer en contact avec un enfant en respectant sa bulle de protection nécessaire et construire une connaissance et une reconnaissance mutuelle lui serait-il préjudiciable ?

Comme pour tous nos patients pourquoi devrions-nous éviter de faire vivre et relancer, quand tout paraît impossible et parfois rompu, des processus de filiation, de transmission au sein d’une famille ?

En quoi soutenir les liens entre un enfant et son parent qui n’arrivent pas ou plus à se trouver car le langage fait défaut est-ce néfaste ?

En quoi donner un rendez-vous chaque semaine au même endroit et à la même heure et observer les effets de ce qui se nouent entre un psychothérapeute, son patient et ses parents produirait-il des dommages ?

En quoi écouter la détresse d’un parent dont l’enfant ni ne dort, ni ne mange, ni ne parle va-t-il accentuer sa douleur ?

En quoi considérer avec attention ce qui s’est révélé dans l’intervalle des séances pendant la semaine pourrait mettre toute une famille en péril ? En quoi livrer des axes de réflexion aux familles sur ce qui pourrait soutenir l’évolution de leur enfant serait à bannir ?

En quoi l’accueil tel qu’il est décrit ci-dessus et qui se nourrit de théories humanisantes respectueuses de la subjectivité de tous les membres de la famille serait-il dangereux pour les personnes autistes ?

Devons-nous rester silencieux quand l’interdiction que vous réclamez à corps et à cri devrait s’abattre sur ce dispositif d’accueil, sur cette modeste tentative de faire vivre des liens, de faire se lever des mots, de faire se croiser des regards, d’ouvrir des espaces d’écoute, de paroles et d’interrogations.

Se pourrait-il Monsieur Fasquelle que ces questions que je vous adresse aujourd’hui puissent vous éclairer sur ce qu’il en est de l’écoute analytique pour ces enfants ; travail que vous n’avez sans doute pas encore pu approfondir par manque de temps ?

Sachez qu’il nous sera tout à fait impossible d’expliquer aux familles et aux enfants cet inexplicable que vous implorez à l’Assemblée Nationale.

Nous serons obligés de nommer votre volonté irrationnelle de faire disparaître des espaces d’écoute, de parole, de reconnaissance auxquels ces enfants tiennent et qui leur permettent de prendre leur place, à nos côtés, dans ce monde dont ils paraissent souvent si éloignés.

Pensez-vous que les parents comprendront quand nous leur annoncerons que nous risquons des poursuites pénales si nous continuons de côtoyer et d’accompagner leurs enfants qui pourtant trépignent d’impatience de retrouver leur salle de psychothérapie chaque semaine ?

Séverine OUAKI
Psychologue Clinicienne