L’industrie pharmaceutique

Mediapart - Servier arrête enfin le Protelos, médicament inutile

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

Par Michel de Pracontal

Le fabricant du Mediator vient d’annoncer qu’il cesserait en août 2017 de commercialiser le Protelos, traitement de l’ostéoporose dénoncé depuis des années comme inutile et dangereux.

Dans un courrier adressé à l’Agence du médicament 3 (Ansm) le 10 février 2017, mais divulgué seulement ces jours-ci, le groupe pharmaceutique Servier, fabricant du Mediator et de l’Isoméride, a annoncé qu’il arrêterait définitivement la commercialisation de sa spécialité Protelos 3 le 31 août prochain, officiellement « pour raison commerciale ».

Mais Prescrire, la seule revue sur les médicaments totalement indépendante des laboratoires, estime que le Protelos « aurait dû être retiré depuis longtemps » 3, « vu son efficacité modeste et ses effets indésirables disproportionnés ».

Le Protelos est commercialisé en Europe depuis 2004. Dès 2005, Prescrire dénonce le peu d’efficacité du produit, vieux médicament des années 1950 remis au goût du jour par Servier. En 2008, la revue signale 13 cas d’hypersensibilité grave au Protelos survenus en France, dont deux décès.

Selon Prescrire, les « effets indésirables du ranélate de strontium sont disproportionnés par rapport à son efficacité au mieux modeste : des troubles neuropsychiques ; des troubles cardiovasculaires dont des thromboses veineuses et des embolies pulmonaires, des infarctus du myocarde, des morts d’origine cardiovasculaire ; des hypersensibilités dont des syndromes de Lyell et des syndromes d’hypersensibilité multiorganique (alias Dress) ».

Début 2011, le Protelos figure sur la “liste rouge” des 77 médicaments sous surveillance, publiée à la demande de Xavier Bertrand après le scandale du Mediator. En septembre 2011, la Haute autorité de santé juge que l’« intérêt de santé publique » du Protelos « peut être considéré comme nul ». Un bilan établi par l’Agence du médicament signale 128 effets indésirables entre 2009 et 2011, et quatre patientes mortes.

Il y a plus grave : Servier a tenté de dissimuler les cas mortels. En 2011, Libération révèle un rapport d’inspection 3de l’Ansm sur le système de pharmacovigilance de Servier, rapport réalisé à la demande de l’Agence européenne du médicament. Ce document daté de 2010 montre que Servier ne déclare pas tous les effets indésirables du Protelos. « Si le laboratoire a signalé les effets indésirables sur deux patients, il a omis de signaler que ceux-ci étaient morts ! », écrit Libération.

Toujours selon Libération, « le rapport souligne que Servier n’a pas rectifié ses pratiques et pointe plusieurs “cas flagrants d’omission […] pour diminuer les effets indésirables”, dont l’“insuffisance rénale aiguë” et le dangereux “Dress” [syndrome d’hypersensibilité, potentiellement mortel – ndlr] ».

L’article de Libération vaudra au journal un procès, gagné par le journal. Mais ne changera pas grand-chose pour le Protelos qui, en 2012, est toujours remboursé à 30 % par la Sécurité sociale (il l’était à 65 % jusqu’à la fin 2011, mais le taux a été revu à la baisse du fait des effets indésirables). Ce maintien injustifiable en termes médicaux et pharmaceutiques s’explique par la pression d’un lobbying appuyé de Servier. Dans un article paru en avril 2012, Mediapart décrit l’organisation de ce lobbying qui s’appuie sur des experts amis de la firme intervenant à tous les niveaux de la chaîne de décision. À l’époque, la situation se résume ainsi :

« Un médicament peu efficace, sans intérêt pour la santé publique, et dont les effets secondaires sont parfois mortels, est administré chaque jour à plus de 220 000 patientes françaises, et à quelque 570 000 femmes dans toute l’Union européenne. »

En avril 2013, Prescrire annonce que le ranélate de strontium (nom de la molécule du Protelos) devrait être retiré du marché par les autorités de santé. La revue dresse un sombre bilan 3 :

« Depuis la commercialisation du ranélate de strontium au milieu des années 2000, et jusqu’à septembre 2011, 146 embolies pulmonaires ont été notifiées, mortelles dans 9 % des cas. Selon des données d’évaluation chez plus de 7 500 patients, l’incidence des thromboses veineuses a été d’environ 7,9 cas pour 1 000 patients-années, versus 5,8 cas sous placebo. Durant la même période, 1 736 réactions d’hypersensibilité ont été rapportées sous ranélate de strontium, dont 86 syndromes d’hypersensibilité multiorganique d’origine médicamenteuse, alias Dress (dont 4 morts) et 10 syndromes de Stevens-Johnson ou de nécrolyse épidermique toxique (dont 3 morts). »

Ni la pression subie par Servier du fait du scandale Mediator, ni la gravité des effets recensés alors que le médicament ne sert à rien, n’empêcheront le Protelos de rester sur le marché encore des années. En mars 2014, la pharmacovigilance de l’Agence européenne du médicament (PRAC) se décide enfin à reconnaître que les risques cardiovasculaires et d’hypersensibilité du Protelos sont disproportionnés, et recommande de le suspendre. Mais en octobre de la même année, le comité responsable des autorisations de la même agence européenne (CHMP) décide de maintenir le produit malgré l’avis négatif.

Au même moment, en France, la Haute autorité de santé dénonce « un service médical rendu insuffisant ». Le Protelos reste pourtant remboursé à 30 %. Il ne sera déremboursé qu’en mars 2015, mais toujours pas suspendu.

Comme pour le Mediator, il faudra attendre une décennie après que des risques excessifs et inutiles ont été dénoncés pour que Servier finisse par retirer son produit. Et le groupe s’offre le luxe de motiver sa décision par une « raison commerciale », sans la moindre allusion aux patients et patientes victimes d’effets secondaires graves ou mortels. Servier n’arrête le Protelos que parce qu’il est de moins en moins utilisé et n’est plus rentable. Les nombreux avertissements de Prescrire et des autorités de santé n’ont eu aucun effet, seul le critère économique a joué.

Y a-t-il encore besoin d’une agence du médicament, qu’elle soit française ou européenne ?