Le social et médico social

Médiapart le blog de Laurent Perpigna Iban - La ville de Bordeaux cherche-t-elle à cacher sa misère ?

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

C’est une scène surréaliste qui s’est déroulée dans les rues de Bordeaux le 17 Mai dernier. Des bénévoles d’un collectif à but caritatif se sont vu administrer une « magistrale » leçon de morale par le maire de la ville, alors qu’ils distribuaient des repas aux plus démunis. La mairie parle d’un malentendu regrettable, l’opposition d’une politique assumée.

Décryptage.

Elles n’en reviennent pas. Ces jeunes bordelaises se sont bel et bien fait prendre à partie par Alain Juppé, à l’occasion d’une de leur « maraude ». La Gamelle Bordelaise, ce collectif informel dont elles font partie s’est, depuis plusieurs années maintenant, fait un nom dans la communauté bordelaise notamment grâce au soutien apporté aux nombreux réfugiés Sahraouis qui ont trouvé un point de chute sur les rives de Garonne. Distribuant des repas, mais aussi de vêtements pendant la période hivernale, ils sont une dizaine de bénévoles infatigables qui, hebdomadairement, parcourent joyeusement les rues de la ville afin d’apporter « un peu de réconfort » à ceux qui en ont besoin. Ce collectif à forte majorité féminine est accompagné dans son travail par plusieurs sympathisants qui les appuient. Wahid est responsable du collectif : « On a monté ce projet il y a deux ans, on avait envie d’aider, de s’investir. On est totalement indépendants, nous ne percevons aucune subvention, uniquement des dons des gens qui nous soutiennent. Chaque semaine, nous distribuons lors de nos tournées en centre-ville jusqu’à une centaine de repas. »

Mais que s’est-il passé, ce mercredi 17 Mai ? Sophia raconte : « Nous nous trouvions à proximité de la mairie de Bordeaux, place Saint Christoly, quand nous avons aperçu M. Alain Juppé. A notre grande surprise, il est venu vers nous pour nous parler. ». Si les bénévoles pensaient qu’elles seraient félicitées par le maire de la ville pour leur engagement citoyen, elles se trompaient lourdement. « Il nous a dit que nous étions des « inconscientes », que nous favorisions l’assistanat » témoigne Sarah, une jeune lycéenne. « J’ai tenté très calmement d’engager un dialogue, de comprendre pourquoi il nous interpellait de la sorte, mais la discussion était impossible, il était très énervé. ». Accompagné de deux de ses adjoints, il reproche notamment aux jeunes filles de créer des « troubles à l’ordre public ». Sanaa reconnaît que des attroupements se forment occasionnellement autour des bénévoles lors de leur distribution. « Il arrive parfois qu’entre cinq et six personnes viennent à nous, l’espace d’une poignée de secondes. Mais nous sommes itinérantes, nous ne restons jamais plus de cinq minutes au même endroit, je ne comprends vraiment pas ce que l’on nous reproche. » commente-t-elle.

La maire de Bordeaux reprend alors sa route. Les bénévoles sont sous le choc, et ont du mal à réaliser ce qui vient de leur arriver. Elles sont accompagnées par des supporters du club de football des Girondins de Bordeaux, venus ce jour-là leur prêter main forte. Eux aussi sont très surpris. Quelques minutes plus tard, la quinzaine de jeunes bordelais tombe à nouveau sur le maire de Bordeaux, au croisement de la rue Ste-Catherine et de la rue des Augustins. Cette fois-ci, les jeunes femmes prennent l’initiative du dialogue. « Nous voulions arrondir les angles, pour ne pas rester sur une telle incompréhension ». Le dialogue s’avère une nouvelle fois infructueux, et la situation se tend. Le maire de Bordeaux les accuse alors de « fidéliser » des sans-abris coupables, selon lui, d’abuser de la boisson et de causer d’inacceptables nuisances sonores. Les bénévoles se défendent. « Nous distribuons des repas, et des bouteilles d’eau, pas de l’alcool. Nous ne cherchons à fidéliser personne. Le jour où plus personne n’aura besoin de notre aide, nous serons les plus heureuses. » Des arguments qu’Alain Juppé ne semble pas accepter. « Le ton est monté du côté de M. le maire et de ses adjoints. Ils nous ont pris de haut et se sont alors montré très arrogants. Nous côtoyons les sans-abris toutes les semaines, nous avons voulu lui expliquer que tous ne buvaient pas, qu’il ne fallait pas faire de généralités de la sorte » reprend Sophia.

La discussion n’en est plus une, et la situation se tend encore un peu quand une des jeunes filles tente de filmer la scène. Nicolas, venu leur prêter main forte dans la distribution du jour raconte : « Les filles ont gardé leur calme, et sont parvenues à faire redescendre la tension ». Le trentenaire, ainsi que ses camarades, restés en retrait jusqu’alors, interpellent à leur tour le maire de Bordeaux. « Nous étions venus participer à une bonne action, une action solidaire. Nous repartons avec une leçon de morale magistrale. C’est injuste. » Quelques minutes plus tard, chacun reprend sa route.

Du côté de la mairie de Bordeaux, on relativise cet incident. Ludovic Martinez, le directeur de cabinet d’Alain Juppé, présent ce jour-là, s’en explique : « On a beaucoup de problèmes à Bordeaux, à cause d’une recrudescence de marginaux. Beaucoup sont en errance avec des chiens, et beaucoup de bordelais s’en plaignent. Certains ont été mordus, d’autres ont peur de sortir avec leurs poussettes… Ces jeunes qui distribuaient des repas et que nous avons rencontré étaient pétris de bonnes intentions. Il y a eu un malentendu. Ni moi, ni monsieur le maire n’avons de jugements moraux là-dessus. Mais il y a aussi une exaspération du maire de voir qu’il n’y a pas de solutions pérennes pour abriter ces gens. »

Les jeunes bénévoles de la Gamelle Bordelaise revoient les pouvoirs publics dos à dos, rétorquant que la pauvreté et la misère sont avant tout produits par la société. Et que si les élus en faisaient un peu plus, celle-ci serait moins inégalitaire.

Argument entendu du côté de la mairie : « Même si l’on fait beaucoup pour les sans-abris, bien sûr, ce ne sera jamais assez face à cette terrible problématique. »

Stéphane Lhomme, militant associatif qui a à de nombreuses reprises affronté Alain Juppé au début des années 2000, n’est pas surpris par cet incident : « Alain Juppé passe pour quelqu’un qui n’est pas excessif, qui aurait gardé dans la tradition gaulliste une approche sociale. Finalement cela relève du mythe. Le constat est qu’il a surtout agi contre les populations modestes. »

Bordeaux, une ville en pleine mue.

Cela n’aura échappé à personne. Bordeaux a fait peau neuve lors des deux dernières décades, au point de devenir une place touristique de premier choix. Elue entre autre « destination mondiale la plus attractive pour 2017 » par Lonely Planet et par le Los Angeles Times, la ville a vu son nombre de visiteurs annuel tripler en quinze ans. En 2016, 33 millions de nuitées ont été consommées en Gironde, et les retombées économiques du tourisme ont été évaluées à 1,8 milliard d’euros. Bordeaux est de fait le moteur incontesté du département, et l’agglomération a franchi la barre symbolique des 6 millions de visiteurs annuels depuis 2016.

La transformation de l’espace urbain a inévitablement engendré des changements majeurs dans le paysage bordelais. Les quartiers populaires du centre-ville se muent les uns après les autres en quartiers résidentiels, et leurs habitants ont vu plusieurs de ces derniers se transformer radicalement en quelques années. Un riverain du quartier St-Michel en témoigne : « Il y a eu des expropriations dans mon quartier. Des immeubles ont été reconstruits à neuf par des promoteurs, que je voyais déambuler, un peu comme s’ils étaient des touristes du bâtiment. Ils donnaient l’impression de jouer au Monopoly. »

InCité, la société d’économie mixte en charge de la rénovation du centre-ville, avait pourtant déclaré vouloir limiter au maximum le phénomène de gentrification dans le quartier. Cependant, la hausse des loyers et les méthodes « musclées » de ces derniers, en ce qui concerne la rénovation forcée des biens de particuliers, ont suscité de vives polémiques ces dernières années. Stéphane Lhomme en témoigne : « Il s’agit moins de cacher la pauvreté que de la faire partir vers la périphérie, c’est un mouvement qui est bien connu qui est en cours dans beaucoup de grandes villes, et depuis bien longtemps. Ce phénomène permet de vider des quartiers populaires et de les remplacer par des populations plus privilégiées. »

Après plusieurs années de travaux et de réhabilitation, le résultat est édifiant. Le quartier Saint Michel ne ressemble déjà plus en rien à ce qu’il a été. Il suit, avec quelques dizaines d’années de retard, le même chemin que le quartier Saint Pierre. Jadis quartier « rebelle », ce dernier est devenu le paradis de touristes en quête de gastronomie… et également pour les bordelais un des quartiers les plus chers de la ville.

Du côté de l’association Droit au Logement (DAL), on pointe du doigt le fait que la ville manque cruellement de logements sociaux, et que les priorités au DALO (Droit Au Logement Opposable) ne sont pas respectées. Selon la loi du 5 Mai 2007, cette loi doit permettre aux personnes mal logées, ou ayant attendu en vain un logement social pendant un délai anormalement long, de faire valoir leur droit à un logement décent. « Avec la nouvelle LGV, le renouvellement urbain à Bordeaux s’apparente en réalité à un renouvellement humain. »

Du côté de l’opposition, Matthieu Rouveyre, élu local du Parti Socialiste (opposition) partage largement cet avis : « Les subventions au centre communal d’action sociale (CCAS) sont faibles à Bordeaux comparativement à son budget, et encore plus comparativement à ce que consacrent les communes de cette importance à leurs propres CCAS. Nous étions dans une logique similaire lorsque la mairie a refusé de construire des hébergements d’urgence. »

Sanctuarisation du centre ville.

Au quotidien, il n’est pas inhabituel pour les commerçants de la rue Sainte Catherine et de ses alentours de voir des squatteurs ou des musiciens trop bruyants se faire éconduire de ces artères par la police municipale. Ces faits s’inscrivent dans une volonté à long terme de sécurisation et d’embellissement de Bordeaux, menée tambour battant par son maire depuis plus de quinze ans. Déjà, en 2002, un arrêté anti-bivouac avait été adopté, visant à débarrasser le centre historique et commercial de Bordeaux des regroupements de sans domicile fixe et de routards. Le tribunal administratif de Bordeaux avait jugé que ces interdictions portaient « une atteinte excessive aux libertés des usagers des voies publiques » et avait annulé l’arrêté. Le maire de la ville avait alors fait appel, avançant l’argument qu’il était « soutenu par 80 % de la population bordelaise ». Le mardi 27 avril 2004, la cour administrative d’appel de Bordeaux confirme la décision du tribunal. Stéphane Lhomme, en première ligne lors de ces combats, se souvient : « Quelque temps après l’annulation de l’arrêté anti-bivouac, j’avais déjà eu des retours disant que malgré l’annulation de l’arrêté, la consigne était donnée à la police municipale de faire comme si cette réglementation était toujours en place. »

Avec les enjeux qui sont les siens, la ville de Bordeaux semble tout faire pour protéger et sanctuariser la zone classée à l’UNESCO. La mise en valeur de cet espace urbain privilégié a déjà fait de la place de la Bourse un des lieux touristiques majeurs du pays.

Derrière la carte postale.

La ville semble ainsi plus que jamais attachée à son image, et elle semble prête à tout pour continuer de l’embellir. A l’heure de l’arrivée de la liaison LGV Paris-Bordeaux en deux heures, l’attractivité de la capitale girondine devient même un enjeu économique majeur. Ainsi, rien ne peut et rien ne doit gâcher la magnifique carte postale, pas même l’histoire. Ainsi, les communicants de la ville de Bordeaux se font également assez discrets sur le passé sombre de celle qui fut jadis le premier port colonial de France. Karfa Sira Diallo, président de l’association Mémoire et Partage, le regrette : « Il est dommage que Bordeaux qui est, rappelons-le, la ville de France qui a le plus profité de l’esclavage, n’entretienne que si peu le devoir de mémoire, loin derrière des villes comme La Rochelle, ou comme Nantes. Les célébrations effectuées le 10 Mai de chaque année, date commémorative,sont presque anecdotiques. Quand on voit à contrario avec quel dynamisme la mairie communique sur des événements comme les épicuriales, la fête du fleuve ou la fête du vin, on comprend que la frilosité bordelaise sur le fait négrier est aussi due à une volonté de sauvegarder une image glamour de la capitale aquitaine. »

Et la jeunesse bordelaise, dans tout ça ?

Depuis plusieurs années, les dents grincent du côté des lieux de vie nocturne. Entre les fermetures administratives de bars pour tapage, ou encore ouverture tardive, la jeunesse bordelaise se plaint de ne plus avoir grand choix pour ses pérégrinations noctambules. Exemple de l’atmosphère pour le moins pesante qui flotte sur la ville, la salle de concert Le Bootleg, fermée administrativement trois mois en 2014 pour défaut de licence de vente d’alcool à emporter. Un jeune homme avait en effet été contrôlé en ville avec un verre de bière estampillé « Bootleg », après la fermeture de la salle.

Bordeaux l’épicurienne, si elle n’a pas disparue, a tout simplement changé de style. Un style plutôt bon chic bon genre, à l’image des festivités organisées annuellement sur les quais, et place des Quinconces. Il est indéniable que la fête du vin, tous les deux ans, est un véritable succès. D’ailleurs, les chiffres en attestent. Ainsi, la dernière édition a attiré pas moins de 520 000 personnes, entre le 23 et le 26 Juin 2016. Avec sa fermeture à 23h30, il est clair qu’elle reste destinée à un public familial, dans un décor, là-aussi de carte postale. Aucune comparaison possible donc avec les fêtes de Bayonne, de Dax, ou de ses consœurs de la communauté autonome basque, Saint Sébastien et Bilbao, qui, elles, ne dorment pas pendant une semaine.

Matthieu Rouveyre, à ce sujet, ne mâche pas ses mots : « La vie nocturne à Bordeaux n’est pas très développée. Elle reste sous cet aspect-là, la Belle Endormie. Pour le maire, vie nocturne est synonyme de nuisances. Alain Juppé n’aime pas ce qu’il considère être du grabuge. Les arrêtés contre les skateurs en sont une illustration. »

Au sujet de ces nuisances sonores, la mairie de Bordeaux insiste sur les nombreuses plaintes des citadins bordelais, gênés par les abus nocturnes en tout genre. Ludovic Martinez insiste : « Juppé, comme tous les maires qui sont des élus qui connaissent leur ville, est obligé de prendre en considération les gens qui subissent ces abus. Une ville, c’est avant tout la combinaison de toutes ces communautés et de toutes ces contraintes. »

Cette semaine, comme toutes les autres, les jeunes bénévoles de la Gamelle Bordelaise arpenteront les rues de Bordeaux, afin d’apporter leur aide à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Ils l’assurent, leur unique motivation est de contribuer à apporter un peu plus d’humanité, dans une société de plus en plus individualiste. « On ne cherche pas les félicitations, nous ne sommes pas là pour ça. Nous faisons cela parce que nous venons tous de milieux modestes, et que cela nous tient à cœur d’aider ceux qui en ont besoin. Plusieurs confessions religieuses sont représentées dans le collectif, on accepte tout le monde, et on aide tout le monde. Je pense aussi que cela donne une bonne image de la jeunesse bordelaise » témoigne Wahid.

Ludovic Martinez souhaite laisser cet incident derrière. « C’est un malentendu, je peux évidemment les inviter à la mairie. Ces jeunes-là faisaient le bien, c’est évident. Mais on n’a pas le droit de dire que nous ne faisons rien pour les gens qui sont à la rue. Il faut voir ce que nous faisons avec les associations. Donner à manger est un geste généreux, mais il faut aussi mesurer les conséquences. » Wahid l’assure : « Si ils s’excusent, nous l’accepterons, car pardonner fait partie de nos valeurs, l’erreur existe, et les regrets aussi. Notre combat, c’est de lutter contre la pauvreté et d’être en paix avec tout le monde. S j’ai créé la Gamelle Bordelaise, ce n’est pas pour la gloire mais bien pour servir à quelque chose dans ce monde ».

Il n’en demeure pas moins que la ville de Bordeaux se trouve aujourd’hui face à un défi important. Celui de se préoccuper au moins aussi bien de ses habitants que de ses touristes.


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