Europe

Mediapart : Le système de santé britannique est déjà malade du Brexit

il y a 3 semaines, par infosecusanté

Le système de santé britannique est déjà malade du Brexit

16 avril 2018

Par Marion L’Hour

Urgences saturées, patients coincés des heures dans des ambulances, opérations reportées… Le National Health Service sort tout juste d’une des plus graves crises hivernales de son histoire. Si grave que la première ministre elle-même a dû s’excuser. Les professionnels s’inquiètent d’une nouvelle crise dès cet été. Le système risque de s’effondrer sous le poids du Brexit, qui sera déclenché dans moins d’un an.

Des ambulances coincées à la porte, comme dans beaucoup d’établissements britanniques. Entre décembre et mi-février, 150 000 personnes ont dû attendre plus d’une demi-heure dans le véhicule de secours avant d’être admises. Et l’infirmier raconte : les patients allongés dans les couloirs, le personnel médical forcé d’intervenir à l’arrière des véhicules, certaines personnes qui meurent chez elles en attendant l’ambulance, et cette aile, habituellement fermée faute de personnel, que l’hôpital a dû rouvrir pour désengorger.

« Les gens comme moi qui ne travaillent pas en première ligne étaient redéployés pour faire du soin », se souvient Joan Pons Laplana. Lui exerce habituellement un poste de cadre, loin des lits et des médicaments. « Je ne suis pas allé sur le terrain depuis cinq ans, et d’un coup, j’étais responsable d’une aile, raconte l’infirmier. Je paniquais un peu ! Ça fait peur quand l’hôpital est occupé à 100 %, parce que pour être en sécurité, le seuil fixé par le gouvernement, c’est 85 %. » Ce taux d’occupation doit permettre de ne pas refuser de patients. Or début mars, au Royaume-Uni, il s’élevait encore à 93 %.

Impossible, à l’hôpital James-Paget comme ailleurs, de respecter la limite fixée de huit patients par infirmier. Après la crise hivernale, Joan Pons Laplana a dû rattraper son travail administratif, au prix de semaines à rallonge : « Je suis censé travailler 37 heures et demie hebdomadaires. Cette semaine, j’ai dû faire 50 heures… Tout ça aurait pu être évité. »

Des semaines et journées à rallonge également vécues par Zeshan Kureshi. Cet hiver, le médecin aux urgences pédiatriques de l’hôpital Queen-Elizabeth a dû travailler tard, sauter le déjeuner… « Une fois, après un service de nuit, j’étais si fatigué que je me suis endormi dans ma voiture et que j’ai dû rentrer en taxi, témoigne le pédiatre dans sa petite maison en périphérie de Londres. Si je ne suis pas assez en forme pour conduire une voiture, comment puis-je être assez en forme pour veiller sur mes patients ? » Devant l’afflux aux urgences, 50 000 opérations dites non urgentes ont dû être reportées, ce qui a forcé Theresa May à s’excuser. Difficile d’être précis, mais la presse recense plusieurs morts liées à cette crise hivernale.

Comment expliquer un tel bilan ? Question de gros sous, bien sûr. Début janvier, la première ministre estimait que « le NHS était mieux préparé que jamais pour cet hiver » et assurait que le gouvernement conservateur avait « rajouté des financements ». En effet. Le chancelier de l’Échiquier Philip Hammond avait promis, fin 2017, que 3,2 milliards d’euros sur deux ans seraient injectés pour requinquer le NHS. Mais les acteurs de la santé réclamaient 4,5 milliards, et le fossé se creuse toujours entre demande croissante et financement bien moins dynamique. Selon le think tank indépendant King’s Fund 3, les admissions à l’hôpital ont crû de 3,6 % par an entre 2003 et 2016.

Le budget du NHS, lui, n’augmenterait que de 1,1 % par an entre 2009 et 2021. Un effet « ciseaux » que déplore Danny Mortimer, représentant des employeurs du NHS. « On dépense une partie relativement minime de notre PIB dans la santé par rapport à d’autres pays, France incluse. Donc une partie de la réponse à la crise, c’est plus d’investissements. » En attendant, « il est de plus en plus difficile de fournir des soins de qualité », regrette Joan Pons Laplana, qui est aussi représentant du syndicat Unison. « Au bout du compte, c’est plus coûteux pour le NHS. Les litiges ont doublé, et en cinq ans, ça a coûté 1,4 milliard de livres, rien que pour nos erreurs ! »

Bref, la Grande-Bretagne affiche de piètres performances, comme le pointe le pédiatre Zeshan Kureshi : « Notre taux de mortalité est beaucoup plus haut que celui de nos voisins. C’est le 15e sur 19 pays de l’UE évalués. » D’où le débat récurrent sur le financement. Avant le référendum, l’ébouriffé Boris Johnson en avait fait son argument pro-Brexit : grâce à l’argent non versé à l’UE, il prétendait ramener 400 millions d’euros (350 millions de livres) par semaine au système de santé britannique. Slogan placardé sur un bus rouge, mais maintes fois contesté depuis. D’ailleurs, les acteurs de la santé n’y croient pas. « Il semble clair que les 350 millions de livres par semaine pour le NHS n’arriveront jamais », s’esclaffe Zeshan KuLe Labour à l’offensive

Dans son bureau londonien, Danny Mortimer, patron de NHS Employeurs, soupire en termes diplomatiques à l’évocation de la manne du Brexit : « C’est de l’argent hypothétique. Le NHS a besoin d’investissements de façon urgente et si les gains financiers liés au départ de l’UE ne se matérialisent pas avant 2021 [fin de la période de transition – ndlr], l’attente sera trop longue. » Anne-Marie Rafferty, infirmière et membre du syndicat infirmier Royal College of Nurses et professeur au King’s College, résume le sentiment général : « Je ne pense pas que qui que ce soit puisse prédire ce que deviendra cet argent, ni quand on pourra mettre la main dessus. » Le Brexit ne sauvera donc pas le NHS à court terme. Au contraire.

Attablée dans un café londonien, Anne-Marie Rafferty soulève un autre problème : le manque de personnel. Cette pénurie pèse sur la vie des patients. « Au NHS, si quelque chose ne va pas, il faut attendre trop longtemps, se plaint Debra, à la sortie de l’hôpital du King’s College. Ma mère avait une blessure à la bouche, en novembre dernier. Ils ne l’ont pas vue avant janvier, c’était trop tard. Elle avait un cancer et elle est morte. » Attendre des mois pour un rendez-vous, c’est la routine ici.

Et les soignants subissent eux aussi la pression de ce personnel insuffisant. « Les infirmiers en Angleterre ont un des plus hauts niveaux de burn out en Europe », indique Anne-Marie Rafferty. « Le fait de devoir rester tard et de voir l’état des gens empirer parce que vous n’avez pas eu le temps de les examiner, ça pèse sur vous, confirme l’urgentiste Zeshan Kureshi. Un de mes collègues, salarié de longue date, dit que le moral du NHS se trouve à un de ses plus bas records. »

En cause ? La difficulté du métier, le manque de formation initiale et continue… Il y aurait autour de 20 % de postes vacants chez les infirmiers, soit 26 000 à 42 000 infirmiers qui manquent au NHS pour tourner normalement. Le niveau de salaire joue : 23 000 à 29 000 euros par an en moyenne pour un infirmier. À Great Yarmouth, Joan Pons Laplana gagne autour de 2 300 euros par mois. Sa rémunération a baissé en valeur réelle à cause du gel presque total pratiqué depuis sept ans. « C’est comme si je gagnais 4 500 livres en moins par an, analyse l’infirmier. Maintenant, je lutte pour payer mes factures. » Cet aspect-là devrait s’arranger, car le gouvernement vient d’annoncer 6,5 % d’augmentation sur trois ans. De quoi séduire les soignants ? Pas sûr.

Car le NHS, faute de candidats à domicile, a recruté de nombreux étrangers. Les Européens sont entre 55 000 et 60 000 au sein du système britannique, effrayés par l’avenir que leur réserve le Brexit. « On dépend trop de cette force de travail, reconnaît Anne-Marie Rafferty. C’est un problème. Pour la première fois cette année, il y a plus d’infirmiers qui quittent le Royaume-Uni que d’infirmiers qui rejoignent la force de travail. » Si l’on en croit une étude du King’s Fund datée de décembre 2017 3, le nombre d’infirmiers et sages-femmes européens rejoignant le Royaume-Uni a chuté de 89 % sur 2016-2017 par rapport à 2015-2016.

Arrivées en baisse, et départs en hausse : 67 % d’infirmiers et sages-femmes supplémentaires ont quitté le pays en 2016-2017. À l’hôpital James-Paget, Joan Pons Laplana lui-même se pose la question. « Je pense à partir tous les jours », confie l’Espagnol, installé en Angleterre depuis 17 ans et père de deux enfants britanniques. « J’ai l’impression que le gouvernement me traite différemment, se désole-t-il. Et puis, comme tout Britannique, je rêvais de prendre ma retraite en Espagne. C’est devenu inimaginable parce qu’après le Brexit, si je quitte le pays plus de cinq ans, je perds tous mes droits. Qu’ai-je fait pour être puni ? »

À ces inquiétudes s’ajoutent la chute de la livre, l’économie qui se redresse en Espagne ou au Portugal et la méfiance, aussi, des employeurs britanniques vis-à-vis des règles à venir… Le désamour toucherait aussi les médecins. « 20 % sont déjà en train de préparer leur départ », assure le pédiatre Zeshan Kureshi, qui a participé récemment au pot d’adieu d’un ami irlandais. La sortie de l’UE suscite toutefois chez l’urgentiste d’autres questions : « Il faut s’assurer qu’on ait toujours accès aux fonds européens. Qu’on respecte toujours les règles européennes, pour avoir une recherche de qualité, des validations de qualité pour les équipements. On a besoin de ça pour que le service ne périclite pas. »

Devant des centaines de militants, dans une salle de conférences de Westminster, Jeremy Corbyn scande son discours : « Un jour, vous serez vieux… Un jour, vous ferez une crise cardiaque… » Au micro, le leader du parti travailliste défend l’existence de ce système de santé gratuit pour les patients, financé par l’impôt. « Nous ne le privatiserons pas, nous ne le franchiserons pas ! » promet le dirigeant de l’opposition face à une foule enthousiaste. Le Labour s’est déjà engagé, s’il arrivait au pouvoir, à consacrer au NHS 42 milliards d’euros de plus sur cinq ans.

Comment ? Certainement pas avec ce que les militants travaillistes appellent la « Boris money », l’argent qu’est censé rapporter le Brexit. « Là-dessus, ils nous ont dit des mensonges », fulmine Damie. « Ce qu’ils veulent, c’est mettre à bas le système pour qu’il se dégrade, et faire ensuite appel à la baguette magique Virgin et son patron, Richard Branson », dénonce Richard, un autre militant. De fait, une technique pour « soulager » le NHS consiste à sous-traiter au privé des activités qui représentent aujourd’hui 3,5 milliards d’euros.

« Dès le départ, leur idée a été de privatiser le NHS et de faire payer les gens pour voir un médecin », s’insurge Damie. Impensable pour le Labour, qui se dit même prêt à augmenter les taxes pour conserver ce système de santé universel. « Financer collectivement le NHS via l’impôt, c’est le meilleur moyen de soutenir nos services, confirme Danny Mortimer, patron de NHS Employeurs. Mais on doit accepter aussi qu’on peut faire des choses plus efficacement. » C’est l’objet d’un rapport commandé pour le mois de juin prochain par NHS Employeurs, intitulé « Une conversation stratégique de long terme », que Danny Mortimer soumettra aux politiques de tous bords. Le ministre de la santé Jeremy Hunt, plusieurs fois sollicité par Mediapart, n’a pas souhaité répondre à toutes nos interrogations.

En attendant, trouver financements et personnel prendra deux à trois ans au moins, et le système continue de reposer sur les expatriés, que le patron des patrons du NHS s’emploie à rassurer. « Il y a désormais un accord entre le Royaume-Uni et l’UE sur les droits des citoyens après le Brexit, c’est très important », estime Mortimer. Avant de préconiser « un futur système de migration qui reconnaisse les talents » : « Le pays a voté pour un contrôle renforcé des migrations, mais s’il faut choisir entre avoir des postes vacants au NHS et recruter des talents venus d’ailleurs, alors les gens voudront qu’on recrute afin de pourvoir ces postes. » Une immigration choisie à la canadienne ? Pourquoi pas, répond Danny Mortimer.

Dans son hôpital de Great Yarmouth, Joan Pons Laplana rêve, lui, d’un deuxième référendum. « Les gens s’aperçoivent que quand ils ont voté pour le Brexit, ils ont voté pour un tissu de mensonges. Ne pas changer d’avis, ce serait fou. »
reshi.