Amérique du Sud

Libération - Covid au Brésil : São Paulo et Rio dégénèrent

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

Dépourvu de stratégie nationale, le plus grand pays d’Amérique du Sud a enregistré près de 2 000 morts mercredi. Alors que la campagne vaccinale avance très lentement, plusieurs villes et régions décrètent de nouvelles restrictions.

par Chantal Rayes, correspondante à São Paulo
publié le 5 mars 2021

Semaine après semaine, jour après jour, l’épidémie de Covid-19 s’aggrave au Brésil, seconde nation la plus endeuillée après les Etats-Unis. Mercredi, le pays a enregistré 1 910 décès, près de 300 de plus que la veille et un record absolu depuis l’apparition du virus, il y a un an. Le tout, sans un mot de compassion de Jair Bolsonaro à l’endroit des près de 260 000 victimes, sur près de 11 millions de cas. Le président d’extrême droite s’est même autocongratulé, estimant ne s’être « pas trompé une seule fois » sur sa gestion, pourtant de plus en plus contestée, de la crise sanitaire. Sa politique ? Laisser courir le virus, « sacrifier la vie au nom de l’économie et non l’inverse », résume l’écrivaine Eliane Brum.

« Il faut arrêter ce type ! » a tonné lundi le sénateur de droite Tasso Jereissati. Car l’année est fort mal engagée dans le plus grand pays d’Amérique latine, qui fait face à un rebond épidémique d’une gravité inédite. A Manaus, où un variant plus contagieux encore (dit P.1) a été détecté, la seconde vague a fait davantage de victimes (près de 6 000 décès) en deux mois que pendant toute l’année 2020. Les mesures de restriction de l’activité et de la circulation des personnes commencent cependant à produire leur effet dans la métropole amazonienne.

Rythme exponentiel

Le martyre de Manaus était-il le signe annonciateur d’une imminente débâcle humanitaire nationale ? Beaucoup le croient, d’autant que la campagne de vaccination se déroule au compte-goutte, le gouvernement semblant peu pressé d’acquérir les doses nécessaires. Et pour cause : « Le meilleur vaccin c’est d’attraper la maladie », répète Bolsonaro. Et beaucoup l’attrapent : le virus se propage désormais à un rythme exponentiel, avec un taux de reproduction de 1,13 selon l’Imperial College de Londres. Le nombre de contaminations et de décès s’est emballé en janvier et février, avec les fêtes de fin d’année, suivies des vacances d’été dans l’hémisphère Sud. Le tout, sur fond de propagation du variant amazonien et de relâchement des mesures de quarantaine décrétées par les Etats et les villes.

En l’absence de toute stratégie nationale, ce sont en effet les gouvernements locaux et régionaux qui gèrent la réponse au Covid, et « ils sont également sensibles à l’argument économique, hésitant à reconfiner comme on le fait ailleurs », souligne Domingos Alves, professeur à l’université de São Paulo. Face à la flambée de décès, les restrictions s’accumulent toutefois. Jeudi, la métropole de Rio de Janeiro a ordonné la fermeture des bars et restaurants à partir de 17 heures dès vendredi, fermé les discothèques et clubs de samba, et interdit toute vente ambulante sur les plages. La veille, l’Etat le plus peuplé du pays, São Paulo, avec ses 46 millions d’habitants, avait annoncé un retour dans la phase « rouge », qui suspend toutes les activités non essentielles pour deux semaines à compter de ce week-end.

« Le pire reste à venir »

Les gouverneurs et le gouvernement fédéral sont à couteaux tirés sur la façon de répondre à la crise. « Ils ne parlent pas la même langue, glisse un observateur sous couvert d’anonymat. Sous Bolsonaro, le ministère de la Santé n’a plus son mot à dire. C’est le Président qui décide. » Les Etats fédérés appellent de leurs vœux une campagne nationale en faveur des gestes barrières, la gravité de la situation exigeant selon eux « une gestion unifiée et cohérente »  ? « Le ministère n’est pas contre, mais Bolsonaro si, résume Carlos Lula, secrétaire à la santé du Maranhão (Nordeste). Le Président est le plus grand adversaire du port du masque. » Bolsonaro dénonce aussi « ce “restez chez vous” qui détruit des emplois », en allusion aux mesures de quarantaine, qu’il s’emploie à boycotter.

Membre du comité scientifique de São Paulo, l’épidémiologiste Eliseu Waldman évoque une situation « dramatique » et assure que « si rien n’est fait, le pire reste à venir ». Il évoque la difficulté à confiner dans un pays où beaucoup ne peuvent pas se payer le luxe du télétravail, d’autant que les subsides versés à titre temporaire aux travailleurs précaires pendant la première vague ont été supprimés. Or, « le système de soins brésilien a beau être robuste, il a ses limites », reprend Waldman et « jamais la pression n’a été aussi forte ». Pendant la première vague épidémique, le virus s’était propagé progressivement sur le territoire. « Cette fois, la situation se détériore partout en même temps », limitant les possibilités de transfert de malades. Les capacités hospitalières sont au bord de la saturation, même dans la prospère São Paulo, la ville la mieux dotée.

Dans dix-neuf des vingt-six Etats brésiliens, le taux d’occupation des lits en soins intensifs est supérieur à 80 %. « La détérioration de la situation sanitaire est le résultat de la réponse que le Brésil apporte à la crise sanitaire, mais aussi de la lassitude des Brésiliens face à la longue quarantaine de l’an dernier, estime de son côté l’universitaire Edison Bueno. Sans oublier le comportement des 30 % de la population qui soutiennent Bolsonaro et sont influencés par ce qu’il dit sur la maladie, une “gripette” selon lui, que l’hydroxychloroquine pourrait guérir. » Le président brésilien, qui est à mi-mandat, ne tombera pas pour autant, même si les demandes de destitution s’amoncellent. « Les milieux d’affaires le soutiennent encore, regrette Edison Bueno. La crise sanitaire leur importe peu, leurs intérêts sont préservés. »