Luttes et mobilisations

Mediapart : Tout l’hôpital public défile, Macron promet un « plan d’urgence renforcé »

il y a 2 semaines, par infosecusanté

Mediapart : Tout l’hôpital public défile, Macron promet un « plan d’urgence renforcé »

15 novembre 2019

Par Caroline Coq-Chodorge

Les hospitaliers étaient des milliers en France, dans toute leur diversité, à manifester pour dénoncer le délabrement des établissements publics. Acculé, Emmanuel Macron a dégainé une promesse de « plan d’action renforcé » pour l’hôpital, toujours à l’arbitrage, dévoilé mercredi prochain.

« Il y a une inertie à l’hôpital public mais il bouge enfin », constate la médecin hépatologue Anne Gervais, membre du Collectif inter-hôpitaux, entourée des milliers de blouses blanches qui ont investi les rues de Paris, jeudi 14 novembre (mais aussi celles de Lyon, Toulouse ou même Cherbourg), pour réclamer moyens et considération – pour eux comme leurs patients.

Il y a les blanches des médecins, les gilets à poche des ambulanciers, les vertes, bleues ou rose framboise des infirmiers, des aides-soignants, des brancardiers. Engagée de longue date pour l’hôpital public, Anne Gervais a posé sa signature au bas d’un nombre incalculable de tribunes. Elle se désolait encore cet été de l’apathie du monde hospitalier.

Il s’est mobilisé, enfin. Et, pour la première fois, il porte, dans une polyphonie de voix, les mêmes revendications, inlassablement répétées : une augmentation des salaires de 300 euros pour les paramédicaux et les jeunes médecins, la réouverture de lits fermés, des embauches à l’hôpital public et une augmentation significative de l’objectif national des dépenses d’assurance-maladie (but à ne pas dépasser) de 4 % pour le seul hôpital public, au lieu des 2,1 % prévus pour 2020. Cela représente beaucoup d’argent, des milliards d’euros.

Dès jeudi après-midi, sous la pression de la rue, Emmanuel Macron a dû annoncer « un plan d’action renforcé et des décisions fortes » pour l’hôpital, à l’occasion d’un déplacement dans la Marne, initialement consacré à tout autre chose. « Nous devons investir, assumer d’investir, plus fortement que ce que nous avions imaginé de faire, car la situation est encore plus grave que celle que nous avions analysée », a reconnu le chef de l’État, en souhaitant également « accélérer les réorganisations qui ont été commencées ». Le premier ministre est missionné pour dévoiler « le montant [de ce plan], l’ampleur, les modalités techniques et le calendrier », mercredi prochain.

Dans le cortège parisien, tout le monde attend de voir. « En neuf mois de mobilisation, on a réussi à soulever toutes les lignes de l’hôpital », se réjouit en tout cas l’aide-soignante Candice Lafarge, du Collectif inter-urgences. Ces paramédicaux au front depuis le 19 mars ont déjà arraché en septembre 750 millions d’euros sur trois ans pour les services d’urgence, mais à budget constant avec des redéploiements, alors que le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2020 exige un milliard d’économies supplémentaires pour l’hôpital. L’étincelle vient précisément de là, de la surdité continue du gouvernement aux alertes répétées sur l’état de délabrement de l’hôpital public.

« On est le pays de la grève, résume Candice Lafarge. Si on ne se mobilise pas, on ne nous écoute pas. Témoigner de la dégradation des conditions de travail, de la mise en danger des patients, ce n’est pas suffisant. »
Les médecins ont emboîté le pas en créant, pendant l’été, le Collectif inter-hôpitaux (CIH), sur le même modèle : même organisation horizontale, a-syndicale, sans tête d’affiche médiatique, même activisme sur les réseaux sociaux, même créativité dans les modalités d’action, forcément limitées puisque l’hôpital doit assurer la continuité des soins.

Tous multiplient les témoignages sur la gravité de la situation. Le neurologue de la Pitié-Salpêtrière François Salachas, membre actif du CIH, explique qu’il promet d’« être là », à côté de ses patients atteints de la terrible et incurable maladie de Charcot, qui paralyse les malades, jusqu’à la mort. « Aujourd’hui, je ne suis plus sûr de pouvoir tenir ma promesse. On a laissé sciemment se dégrader les conditions de travail. On ne peut plus recruter, des services vont tomber. Mais nos patients n’ont pas de plan B, rien d’autre que l’hôpital public. »

La professeure Françoise Denoyelle, cheffe de service d’ORL pédiatrique à Necker, défile juste devant son hôpital, celui des enfants. Elle explique que même à Necker, « un fleuron de l’hôpital qui devrait faire rêver les médecins et les infirmières, on n’arrive plus à recruter. Les salaires ne sont pas suffisants pour vivre à Paris, les conditions de travail ne cessent de se dégrader. Faute de personnel, on ferme des lits, des blocs opératoires. Nos petits patients sont captifs, ils n’ont pas d’alternative. Retarder des opérations, proposer des consultations à six ou neuf mois, c’est une souffrance. »
Un « trio de cadres de santé » de l’Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), qui veut rester anonyme, explique gérer « des plannings, des restructurations, des situations impossibles. Nos équipes trinquent. L’hôpital public a perdu toute attractivité. À l’AP-HP, on a plus de 100 postes de cadres vacants, c’est du jamais vu.

C’est la manifestation de la dernière chance ».
En soutien du mouvement, presque toutes les facultés de médecine d’Île-de-France avaient décidé d’une « journée blanche » jeudi, sans cours. Les étudiants en médecine sont donc très présents dans la manifestation, à l’image de Serena, Laure, Solène et Clémentin, en dernière année d’externat, qui racontent : « On travaille depuis quatre ans à l’hôpital. On nous demande de faire autant avec moins, c’est fatiguant, exaspérant, cela nous déshumanise. De plus en plus de camarades se tournent vers le privé. On choisit des spécialités qui nous permettront de quitter facilement l’hôpital public. Il nous faisait pourtant rêver. »

L’augmentation du salaire des paramédicaux arrive en tête des revendications. Tous répètent que le salaire des infirmières est indécent, surtout à Paris. Une comparaison établie par l’OCDE est édifiante : elles sont payées 38 000 $ par an en France, 72 800 $ aux États-Unis, 52 780 $ en Belgique, 54 630 $ en Allemagne, 52 914 $ au Royaume-Uni.

La France est train de déployer, en catastrophe, les « infirmières de pratique avancée », cette profession intermédiaire entre les médecins et les infirmières, à bac +5, qui existe depuis les années 1960 dans les pays anglo-saxons. Elles peuvent pallier la pénurie de médecins, améliorer la qualité des soins, devenant sources d’économies. 5 000 devraient être formées dans les quatre ans, mais le gouvernement n’est pas prêt à faire un effort à la hauteur de leur qualification.

Il propose un « un salaire 10 à 13 % supérieur à celui d’une infirmière, c’est un petit plus que presque rien, mais indécent, s’énerve Julie Devictor, infirmière de pratique avancée, doctorante et enseignante à la faculté de médecine de Paris, qui perçoit aujourd’hui le salaire d’une infirmière à 1 700 euros par mois. À ce tarif, beaucoup refusent de prendre de nouvelles responsabilités. « J’ai longtemps accepté mon salaire parce que j’avais l’impression d’être utile, poursuit Julie Devictor. Avec la dégradation des conditions de travail, c’est devenu insupportable. »

L’exécutif a-t-il pris la mesure de la crise ? Son cafouillage médiatique du week-end permet d’en douter. Dans Le Journal du dimanche du 10 novembre, était annoncé, de sources anonymes, « un plan ambitieux » pour cette semaine, à coups de « primes », d’« investissements », de « revalorisations », voire une reprise par l’État de la dette de 30 milliards d’euros des établissements de santé. Cette dernière piste a depuis été démentie par Bercy et le ministère de la santé confie désormais que tous « les arbitrages ne sont pas faits » pour mercredi.

Le cortège, lui, ne s’est même pas arrêté jeudi devant le ministère, les Collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux ayant refusé l’invitation d’Agnès Buzyn. « On n’a plus de raison de lui parler puisqu’elle perd ses arbitrages », tance Anne Gervais. Ils ont demandé, sans succès, à être reçus à Matignon. Avec sa promesse d’un « plan d’action renforcé », c’est finalement le président de la République en personne qui tente d’éteindre la mèche.