Les mobilisations dans les hôpitaux

L’Anticapitaliste Hebdo : CHU de Rennes : « Notre message est que l’on aime profondément nos patients, nos métiers, et l’hôpital public »

il y a 1 mois, par infosecusanté

L’Anticapitaliste Hebdo : CHU de Rennes : « Notre message est que l’on aime profondément nos patients, nos métiers, et l’hôpital public »

Correspondant.e.s NPA 35

Hebdo L’Anticapitaliste - 547 (10/12/2020)

Le 6 novembre, les collectifs inter-urgences et inter-hôpitaux du CHU de Rennes postaient, avec le soutien amical du groupe HK, un clip « pour sauver notre bel hôpital public ». Il a été vu aujourd’hui plus de 80 000 fois, et les témoignages de soutien affluent de toute part. Ses auteurEs, qui se présentent comme « un beau mélange de soignants, médecins, personnels hospitaliers, membres des collectif inter-hôpitaux (CIH) et collectif inter-urgences (CIU) », ont un but commun : « Défendre le droit des individus à se faire soigner dignement et sauvegarder le système de santé français basé sur l’égalité face à l’accès aux soins. » Ils ont tenu à répondre sous une forme collective à nos questions. Nous les en remercions.

Votre clip dénonce la situation au CHU de Rennes et plus généralement à l’hôpital public.. Pouvez-vous revenir sur cette situation ? Quelles en sont les conséquences pour les patientEs et les soignantEs ?

L’objectif était de montrer notre travail aux urgences sans esprit revendicatif, mais en hommage à tout le personnel qui travaille dur et avec passion pour que l’hôpital tienne debout. Nous avons été touchés par le nombre incroyable de soutiens reçus de la population, bienveillante et préoccupée, mais aussi des soignants des quatre coins de France, qui se reconnaissaient dans ces images, preuve que le problème est national.

C’était aussi un cri du cœur, une sonnette d’alarme pour alerter sur l’épuisement des soignants.

La dégradation de la situation aux urgences a des causes externes : la pénurie et les difficultés d’organisation de la médecine de premier recours, la montée de la pauvreté, génératrice de détresse sociale et de violence… sans alternative, tout finit aux urgences. Et des causes internes : partout, les lits ont été réduits par souci de rentabilité (T2A, ONDAM en baisse constante depuis plus de 10 ans, virage ambulatoire…). Les services sont occupés à près de 100% en permanence, avec des charges en soins de plus en plus lourdes. Les conditions d’accueil et de travail se détériorent et les patients attendent indéfiniment des lits sur des brancards aux urgences.

Tout cela aboutit aux couloirs pleins aux urgences, à des atteintes au confort, à l’intimité et au secret médical des patients, déjà en grande détresse physique ou psychologique et au final cela augmente le stress, l’agacement puis la violence.

Enfin depuis plusieurs années les soignants quittent l’hôpital public : perte de sens du métier, pression permanente pour faire toujours plus d’activité à moyens constants, découragement et épuisement.

La crise de l’hôpital ne date pas de la pandémie, les hospitaliers s’étaient déjà fortement mobilisés au cours de l’année 2019. Ils n’avaient guère été entendus à l’époque ?

Le Collectif inter-urgences (CIU) est né début 2019 avec pour objectif principal de défendre le droit des individus à se faire soigner dignement aux urgences. Le Collectif inter-hôpitaux (CIH) a suivi et se bat pour l’hôpital public dans son ensemble, l’amélioration des conditions de prise en charge des patients et des conditions de travail du personnel hospitalier. Le CIU et le CIH réunissent tous les métiers de l’hôpital soignants ou non, mais aussi les usagers pour la défense de l’hôpital public.

Début 2020, à Rennes, puis suivi nationalement, plus de 50 médecins responsables de services ou d’unités fonctionnelles ont démissionné de leurs responsabilités administratives, et de timides promesses ont été faites, vite oubliées avec la crise du Covid. Cette crise a pourtant prouvé l’investissement des soignants dans l’hôpital et leur capacité à se mobiliser et s’organiser si on leur en laisse la possibilité.

Quel bilan tirez-vous du Ségur de la santé, présenté comme un effort sans précédent en faveur de l’hôpital public ?

Le président avait dit qu’il sauverait l’hôpital « quoi qu’il en coute ». Le Ségur s’est fait très rapidement en concertation avec de nombreux acteurs dont le CIH (pour les piliers 2, 3 et 4). Tout le monde s’est rejoint sur le manque de moyens attribués à l’hôpital ne permettant pas d’avoir suffisamment d’effectifs et de lits pour travailler dans des conditions décentes, ce que nous dénoncions depuis des mois…

La réponse du gouvernement a déçu tout le monde. Beaucoup de soignants se sentent trompés, encore plus méprisés qu’avant la crise. Les 33 mesures du Ségur sont très insuffisantes pour améliorer la vie des soignants et des patients.

Il y a bien sûr la revalorisation des salaires de certains professionnels, mais le compte n’y est pas. Les infirmiers restent classés au 18e rang de l’OCDE. Sont exclus tous les personnels médico-techniques, assistantes sociales, psychologues… Sur 140 métiers de l’hôpital, seules les filières soins et paramédicaux sont concernées, or on a besoin de tous pour faire tourner correctement un hôpital.

En 10 ans, la « productivité hospitalière » a augmenté de 15% mais la masse salariale seulement de 2 %.

100 000 lits ont été fermés entre 1993 et 2018, encore 3400 lits fermés en 2019. Où est le moratoire sur la fermeture des lits, annoncé par Olivier Véran ?

Le projet du nouvel hôpital Nord à Paris prévoit une réduction de 30% du nombre total de lits en tablant sur une majoration de l’ambulatoire et encore une diminution de la durée de séjour des patients en hospitalisation traditionnelle ! Le nombre de lits d’hospitalisation traditionnelle dans le futur CHU de Rennes reste inconnu…

L’hôpital doit être financé selon les besoins et non pas avec des économies comme cela est fait depuis plus de 10 ans. Le Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) vient d’être votée, remonte cet ONDAM [objectif national des dépenses d’assurance maladie]. Mais l’augmentation s’explique par le surcoût Covid et les augmentions de salaires du Ségur… et au final on demande encore près d’un milliard d’économies qui dégraderont encore les soins et les conditions de travail du personnel. L’hôpital reste dirigé comme une entreprise avec la tarification à l’activité, le besoin de rentabilité et des emprunts parfois « toxiques » qui ne seront pas comblés par la reprise partielle de la dette…

Enfin, malgré toutes les discussions au Ségur, rien ne change sur la gouvernance de l’hôpital… Depuis Sarkozy, « l’hôpital n’a qu’un seul chef : le directeur ». Nos collectifs défendent une gouvernance partagée direction-médecins-paramédicaux et usagers, centrée sur le service, démocratique et écoutant les acteurs de terrain comme cela a été fait pendant la crise du Covid. La loi Rist actuellement en discussion à l’Assemblée, contrairement à son nom, ne simplifie rien, laisse tout pouvoir aux directeurs sans aucune confiance dans les acteurs de terrain….

D’ailleurs, le Conseil économique, social et environnemental, le CESE, qui s’est auto-saisi devant les différentes pétitions de 2019 et 2020, s’associe à nos constats et à nos propositions pour sauver l’hôpital public.

En quoi la « 2e vague » est elle différente de la première ?

À Rennes, moins touchée que Paris ou l’Est de la France lors de la première vague, cette 2e vague a été importante, avec des difficultés de places en réanimation et en hospitalisation. Des lits de réanimation ont été créés avec du personnel volontaire, voire des élèves infirmiers anesthésistes venus renforcer les équipes du CHU. Des services ont été transformés en service Covid, obligeant de nouveau à reporter de l’activité programmée. Les équipes ont acquis un savoir-faire avec la première vague permettant une diminution de l’anxiété des soignants, mais il reste la fatigue accumulée depuis des mois, les reports d’activité de la 1ere et maintenant la 2e vague à rattraper.

Le personnel, malgré un respect strict des gestes barrières, et la disposition des matériels de protection, a également été touché par le coronavirus. Plusieurs clusters sont apparus à l’hôpital, de nombreux soignants ont été arrêtés.

Comment voyez-vous la suite et les mobilisations à venir ?

Nous sommes bien évidemment inquiets, fatigués, mais continuons à nous battre pour que l’hôpital public retrouve ses lettres de noblesse.

Des membres du CIU et CIH ont été élus dans les instances médicales et paramédicales de l’établissement, montrant que nous portons la voix de nos collègues. Mais va-t-on nous laisser parler, proposer ?

CIU et CIH s’investissent au-delà de l’hôpital, rencontrant les députés de nos circonscriptions au sein de tous les territoires, pour expliquer notre quotidien, et proposer des solutions pour améliorer les conditions d’accueil des patients et nos conditions de travail. Nos élus, au-delà de la loyauté due à leurs groupes politiques, ne peuvent désormais ignorer la loyauté due à leurs électeurs, aux usagers actuels et potentiels de l’hôpital public.

Le désappointement, la déception après les promesses d’avant Ségur sont grands. La vague de départ des professionnels de l’hôpital public, la perte de sens et de motivation des jeunes « essorés » par le Covid est inquiétante.

Notre message est que l’on aime profondément nos patients, nos métiers, et l’hôpital public. Alors tous ensemble, sauvons-le !

Propos recueillis par nos correspondantEs

Le clip : https://lanticapitaliste.org/videos/clip-urgences-chu-rennes-hommage-aux-soignants-pour-les-autres-hk