Le droit à la santé et à la vie

Le Généraliste - Bilan 2019 : les défis de l’environnement. La santé condamnée à passer au vert

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

Camille Roux
| 23.12.2019

De l’incendie de Lubrizol, à Rouen, aux alertes sur le glyphosate en passant par des cas de cancers pédiatriques inexpliqués ou encore la canicule… En 2019, de nombreux événements ont amené la population et le corps médical à s’interroger sur les conséquences du réchauffement climatique et de la dégradation de notre environnement sur la santé. Si les pouvoirs publics peinent à proposer des ambitions politiques à la hauteur des enjeux et si la recherche sur le sujet en est encore à ses balbutiements, la prise de conscience collective et citoyenne est bien là.

Il y a tout juste un an, le discours plein d’audace d’une jeune activiste suédoise à la COP 24 alertait le monde entier sur l’état dégradé de notre planète. Récemment élue personnalité de l’année par le magazine américain Time, Greta Thunberg est ainsi devenue le symbole de la prise de conscience collective sur les questions climatiques. Comme elle, des dizaines de milliers d’adolescents ont manifesté en France, en Europe et partout dans le monde, pour faire part de leurs angoisses quant à leur avenir sur une planète en surchauffe.

En France, le très bon résultat du candidat vert Yannick Jadot (EELV) aux élections européennes de mai dernier – arrivé troisième du scrutin avec 13,47 % des voix – prouve aussi que la population, notamment la jeune génération, prend conscience des enjeux de l’environnement. Les prochaines échéances électorales de 2020 pour les municipales devraient également en attester. Un sondage Odoxa-France Info réalisé en décembre auprès de 3 000 Français montre qu’une majorité d’entre eux souhaitent que ces questions soient abordées en priorité dans cette campagne. 62 % des Français (65 % dans les grandes villes) déplorent que les élus ou candidats de leurs communes ne parlent pas assez de l’environnement et de la lutte contre la pollution.

Un thème devenu incontournable

Le domaine de la santé n’a pas échappé à cet éveil des consciences. Perturbateurs endocriniens, affaire dite des « bébés sans bras », cancers pédiatriques, particules fines, plombémie à Notre-Dame, double épisode de canicule pendant l’été… À l’heure d’établir le bilan de cette année écoulée, force est de constater que les événements en rapport avec l’environnement ayant eu un impact sur la santé ont occupé le devant de la scène médiatique. En témoigne notamment le nombre important d’articles parus sur legeneraliste.fr sur ces sujets en 2019 : pas moins d’une quarantaine.

Les enfants et personnes âgées premières victimes

Les liens entre l’environnement et la santé ne datent pas d’hier. Selon les données les plus récentes de l’Organisation mondiale de la santé datant de 2012, près d’un décès sur quatre (23 %) dans le monde serait dû à un environnement insalubre, soit plus de 12,6 millions de morts cette année-là. À l’échelle de la France, la proportion de décès liés à l’environnement baisse à 11 % avec toutefois un peu plus de 61 000 décès estimés en 2012. Les enfants et les personnes âgées en sont les premières victimes. « Une meilleure gestion de l’environnement permettrait de sauver chaque année 1,7 million d’enfants de moins de 5 ans et 4,9 millions de personnes âgées », estimait par ailleurs l’OMS dans ce même rapport.

« Les changements climatiques définiront la santé de toute une génération », assurait plus récemment le Dr Nick Watts, responsable d’un rapport publié en novembre dernier dans le Lancet sur la santé des enfants, quelques semaines avant la conférence internationale sur le climat (COP25). « Si les choses restent en l’état, avec des émissions de carbone élevées et le changement climatique qui se poursuit au même rythme, un enfant né aujourd’hui vivra dans un monde plus chaud de 4 degrés en moyenne d’ici ses 71 ans, ce qui menacera sa santé à toutes les étapes de sa vie », écrivent aussi les auteurs. Des chiffres et des constats alarmants qui peinent toutefois à se traduire par des politiques publiques fortes en faveur de l’environnement et de la santé. Il s’agit d’ailleurs d’une des revendications fortes de Greta Thunberg : sommer les gouvernements d’agir.

Des politiques publiques au ralenti

Cependant, à l’échelle mondiale, la COP 25 qui s’est achevée le 13 décembre dernier à Madrid a une nouvelle fois déçu les défenseurs de la cause. La conférence climat de l’ONU n’a pas eu le consensus espéré des représentants d’États, notamment sur la réduction des émissions de gaz à effets de serre. Une cristallisation des positions qui, selon les experts, n’a fait que fragiliser les objectifs de l’Accord de Paris visant à limiter à 2°C le réchauffement de la planète d’ici 2100. Et on peut craindre que la COP 26, qui doit se tenir au Royaume-Uni l’an prochain, ne soit polluée par le Brexit.

Avec la fin de l’année 2019 s’achève aussi en France le troisième Plan national santé-environnement (PNSE) 2015-2019, institué par le code de la santé publique. Là encore, le bilan n’est pas non plus à la hauteur des enjeux si l’on en croit l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), tous deux auteurs de rapports rendus publics de façon très discrète l’été dernier. Le rapport de l’Igas évoque notamment des actions « très relatives », « non quantifiées », qui ne sont « pas assorties d’objectifs et de résultats ». L’inspection générale remarque également des « moyens financiers, humains, et organisationnels très limités ». Le quatrième PNSE, qui doit être présenté en 2020, fera-t-il mieux  ? Certaines associations de lutte contre les effets de l’environnement sur la santé, pourtant associées aux réflexions sur son élaboration, en doutent déjà.

Les jeunes montent au front

Comme le monde associatif, certains médecins n’ont pas attendu la mobilisation des pouvoirs publics pour agir pour l’environnement. Si d’aucuns militent de longue date, comme le Dr Pierre-Michel Périnaud, généraliste engagé contre les pesticides, la jeune génération de praticiens semble aussi vouloir prendre part à ce combat. Ainsi, quelques syndicats d’internes et de jeunes médecins, comme l’Isnar-IMG et ReAGJIR, ont ces dernières années intégré ce thème au programme de leurs congrès. De plus en plus de thèses de médecine générale sont par ailleurs rédigées sur le sujet, dans le but de créer des supports pratiques pour aménager son cabinet de façon plus durable ou encore pour modifier sa pratique de façon plus responsable.

La question de l’environnement reste toutefois peu abordée lors de la formation, initiale comme continue, des généralistes. Et toutes les bonnes volontés émanant des médecins eux-mêmes ne permettent pas à elles seules de faire évoluer un système de santé avant tout basé sur le curatif, sur le soin et le rapport individuel à la santé. La prévention doit désormais se faire une place de choix dans les relations praticien-patient, c’est en tout cas ce que souhaitent les pouvoirs publics. Encore faut-il que les généralistes aient du temps à y consacrer et y soient encouragés dans un contexte de sévères tensions démographiques. L’essence même du système serait donc à revoir avec, au-delà de la santé, tout le fonctionnement de l’économie mondiale à repenser. Si 2019 a éveillé les esprits sur l’environnement, le chantier à mener est encore colossal.

André Cicolella, président du Réseau santé environnement* : « On ne peut plus se satisfaire de plans sans moyens pour les mettre en œuvre »

Quel bilan faites-vous de l’année écoulée sur la prise de conscience générale vis-à-vis de l’environnement et de la santé ?

André Cicolella : Les choses sont en train de basculer. Même s’il reste encore beaucoup à faire. Un des éléments majeurs pour nous a été la poursuite de la campagne “villes et territoires sans perturbateur endocriniens” que nous avons lancée il y a deux ans auprès des collectivités locales. Nous avons dans ce cadre élaboré une charte que quatre régions ont aujourd’hui signé : le Centre Val-de-Loire, l’Île-de-France, l’Occitanie et la Nouvelle Aquitaine. Deux-cents communes ont également adhéré. Si on est loin de l’ensemble du territoire, ces adhésions marquent une prise de conscience relative aux perturbateurs endocriniens, ainsi qu’à la croissance des maladies chroniques qui touchent des patients de plus en plus jeunes.

Que penser des actions du gouvernement et du Plan national santé environnement (PNSE) 2015-2019 qui s’achève ?

A. C. Nous partageons les conclusions assez sévères de l’Igas et du Haut conseil de la santé publique. On ne peut plus se satisfaire de plans qui alignent des mesures sans se donner les moyens de les mettre en œuvre. Il était peut-être nécessaire, à un moment donné, de dresser l’inventaire de ce qu’il faudrait faire mais nous plaidons pour une autre approche avec des objectifs plus ciblés et des indicateurs. Nous préconisons de construire ce PNSE autour de la protection de la grossesse et de la petite enfance. Avec un volet institutionnel qui n’existait pas jusque-là et la question de l’avenir de la protection maternelle et infantile, aujourd’hui en voie de disparition alors qu’elle devrait être au cœur du système de santé.

La santé environnementale est encore un sujet avec lequel les médecins sont parfois peu à l’aise. Comment l’expliquer ?

A. C. Notre système de santé s’est construit dans les années 60, avec la création des CHU. Cela a permis des progrès médicaux considérables mais a aussi conduit à penser qu’on devait gérer les problèmes de santé à partir d’une logique uniquement de soins. La santé environnementale est une autre grille de lecture. Évidemment, il faut continuer à soigner des gens, mais il faut penser aussi les problèmes de façon plus globale et à l’environnement des personnes qu’on rencontre. La santé environnementale n’est pas qu’une question pour les professionnels du soin mais pour toutes les personnes qui participent à construire l’environnement du patient.

* Chimiste et toxicologue. Le Réseau santé environnement (RSE) regroupe 30 associations nationales et locales (près de 8 000 personnes) et fait partie de France Asso Santé.