Les mobilisations dans les hôpitaux 2019

Le Monde.fr : « Austérité » à l’hôpital, temps de travail « délirant » : les internes entrent en grève

il y a 3 semaines, par infosecusanté

Le Monde.fr : « Austérité » à l’hôpital, temps de travail « délirant » : les internes entrent en grève

Des syndicats d’internes appellent à la grève à partir du 10 décembre, pour dénoncer le manque de moyens à l’hôpital mais aussi leurs conditions de travail et d’études.

Par François Béguin et Camille Stromboni • Publié le 09 décembre 2019 à 19h00, mis à jour hier à 06h14

Mardi 10 décembre, Aurélie (le prénom a été modifié) sera en grève. Interne en médecine générale dans un service de pédiatrie d’un hôpital francilien, la médecin en formation se dit « en colère » contre ses conditions d’apprentissage et de travail. Elle dénonce « l’austérité » qu’elle vit à l’hôpital.

Lors de sa dernière garde, son chef l’a par exemple laissée seule pour gérer les patients, trop occupé à organiser les transferts de nourrissons vers d’autres hôpitaux. « A la fin, il s’est excusé, il n’avait rien pu m’apprendre, on avait vu zéro patient ensemble. » La jeune femme de 33 ans décrit aussi des moments éprouvants, lorsque « à 3 heures du matin, des gens qui attendaient sont devenus agressifs et menaçants » et qu’il a fallu « faire appel à la sécurité… ».

Alors que de nombreux services d’urgence sont en grève depuis mars, et qu’une grande manifestation a réuni des milliers de personnels hospitaliers à Paris le 14 novembre, c’est au tour des internes de durcir le ton. Plusieurs syndicats d’internes en médecine, pharmacie ou biologie, appellent derrière l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI) à la grève « illimitée » à partir du mardi 10 décembre. L’Isnar-IMG, qui représente les internes en médecine générale, devrait appeler à la grève le 17 décembre, jour de la prochaine mobilisation nationale du monde de la santé.

Tentatives « d’assignation abusive »

Dans certains hôpitaux, le mouvement s’annonce déjà très suivi. L’ISNI prévoit une participation supérieure à 60 % au niveau national. Une mobilisation considérée avec inquiétude par les autorités sanitaires, tant ces 27 000 jeunes médecins en fin de formation sont indispensables au fonctionnement de nombreux services.

L’ISNI dénonce déjà des pressions et une centaine de tentatives « d’assignation abusive » de la part des directions d’hôpitaux. « Nous ne devons pas être assignés car, d’après la loi, nous ne sommes pas censés être indispensables au fonctionnement des services, argue Justin Breysse, interne en rhumatologie à Marseille et président de l’ISNI. Dans tous les cas, il faut d’abord avoir assigné l’ensemble des médecins seniors. »

Pour expliquer cet appel à la grève, les syndicats de ces praticiens en formation mettent en avant leur déception face au plan d’urgence pour l’hôpital présenté le 20 novembre par le gouvernement. « C’est une goutte d’eau : il faut arrêter avec les demi-mesures et les effets d’annonce, nous voulons un vrai plan d’investissement pour la santé », juge Justin Breysse. Le responsable syndical dénonce tout à la fois un monde de la santé exsangue et les conditions de travail des internes « qui ne cessent de se dégrader ».

Outre un salaire non revalorisé depuis 2012, la question du non-respect du temps de travail – théoriquement limité à quarante-huit heures par semaine – est une préoccupation majeure. Plus de la moitié des internes dépasse cette durée, avec une moyenne qui s’élève à cinquante-six heures hebdomadaires, d’après les enquêtes des organisations étudiantes. « On ne comprend pas qu’en 2019, il y ait encore des internes qui n’ont pas accès au repos de sécurité [à l’issue de chaque garde] », s’émeut Marianne Cinot, présidente de l’Isnar-IMG, qui réclame des sanctions financières pour les établissements ne respectant pas les règles.

« Conditions dangereuses »

Elodie, interne en médecine générale aux urgences dans un hôpital du sud de la France, raconte des semaines qui peuvent atteindre plus de soixante-dix heures, avec deux gardes de vingt-quatre heures et deux gardes de douze heures. « En comptant les cours obligatoires, ça fait un planning complètement délirant », s’insurge-t-elle. La jeune médecin, qui fera grève le 10 décembre, explique s’être déjà retrouvée, au milieu de la nuit, « dans un état de vigilance réduit », à prescrire à un patient les médicaments d’un autre :

« Ce sont des conditions dangereuses. On est les bouche-trous de l’hôpital et la formation n’est pas du tout prioritaire. »

Avec « soixante heures à quatre-vingt-dix heures de travail par semaine », Léa, interne en chirurgie vasculaire dans un hôpital parisien, s’inquiète moins de ce rythme que de son environnement de travail. « L’hôpital touche le fond… On ne sait pas où mettre les patients, on doit annuler des opérations, ceux qui ne peuvent pas attendre partent dans le privé. » Elle déplore aussi le glissement de tâches qui empiète sur sa formation : « Nos patrons ont tendance à dire qu’ils travaillaient plus que nous… mais nous avons un travail de paperasse qu’ils n’avaient pas, un nombre de patients sans doute plus important, et une exigence d’explications plus forte. »

De nouvelles craintes spécifiques au cursus de médecine contribuent à la mobilisation. Ariane, en stage de gériatrie à Marseille, fera grève mardi pour dénoncer la réforme en cours pour sa dernière année d’internat. Celle-ci prévoit un nouveau statut de « docteur junior », avec des règles d’affectation dans les hôpitaux « totalement floues ».
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« On nous dit qu’on devra émettre des vœux, les chefs de service émettront les leurs, puis les agences régionales de santé choisiront sans aucune garantie sur le respect de nos projets », regrette la jeune femme.

François Béguin et Camille Stromboni