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Le Monde.fr : Les failles de la stratégie zéro Covid s’invitent au congrès du Parti communiste chinois

il y a 4 semaines, par infosecusanté

Le Monde.fr : Les failles de la stratégie zéro Covid s’invitent au congrès du Parti communiste chinois

Pour pouvoir s’entourer d’une direction à sa main, Xi Jinping aura besoin de se présenter à l’automne devant les délégués du PCC avec un succès contre la pandémie.

Par Frédéric Lemaître(Pékin, correspondant)

Publié aujourd’hui le 11 mai 2022

L’avenir de Xi Jinping à la tête du Parti communiste chinois (PCC) se joue en partie à Shanghaï. Alors que la paralysie qui a saisi depuis deux mois la plus grande ville du pays provoque un fort ralentissement économique et suscite un mécontentement grandissant au sein de la population, le comité permanent du bureau politique du PCC – les sept hommes qui dirigent la Chine – a réaffirmé, jeudi 5 mai, sa stratégie zéro Covid. « Nous avons gagné la bataille pour défendre Wuhan et nous sommes certains d’être en mesure de gagner [celle] pour défendre Shanghaï », ont-ils fait savoir.

Une affirmation contestée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui, mardi 10 mai, a qualifié cette politique de « non durable ».

En fait, le jusqu’au-boutisme des autorités chinoises cache une réalité plus prosaïque et éminemment politique : en raison du faible taux de vaccination des plus de 60 ans et des capacités hospitalières limitées, l’abandon de la politique zéro Covid pourrait entraîner 1,55 million de morts dans le pays, selon une étude publiée par l’université Fudan (Shanghaï).

Que Xi Jinping se présente devant le XXe congrès du PCC à l’automne, fort d’un succès contre le Covid-19, et il pourra sans doute bâtir une direction à sa main. Qu’il échoue et il devra faire des concessions. « Quelques leaders qui ne sont pas des protégés de Xi pourraient obtenir des postes importants, reflétant la nécessité pour [le secrétaire général du parti] de préserver l’unité du leadership », explique Li Cheng, directeur du John L. Thornton China Center, un centre de recherche installé à Washington. « Jusqu’ici, le bilan de Xi n’est pas brillant. La lutte contre la corruption n’est pas achevée, juge pour sa part le sinologue Alex Payette, fondateur de la société de conseil Cercius. La victoire contre la pauvreté n’est pas définitive. Le développement économique ralentit, le soutien à Poutine est risqué. Xi a absolument besoin d’une victoire contre le Covid. »

2 300 délégués réunis à Pékin à l’automne
Dans l’esprit de Xi Jinping, ce XXe congrès doit être l’exact opposé de ce que fut le XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, celui qui, en 1956, marqua le début de la déstalinisation et donc, selon lui, le début de la fin de l’URSS.

De ce précédent funeste, Xi Jinping a tiré une leçon : « L’unité de la direction du PCC est d’importance vitale pour le parti. » Tout l’enjeu est que le troisième mandat de secrétaire général que Xi Jinping va très vraisemblablement solliciter – il a, pour ce faire, modifié la Constitution en 2018 – n’apparaisse pas comme un grand bond en arrière, mais, paradoxalement, comme un symbole du « renouveau de la nation chinoise ». Une opération délicate aussi bien sur le plan idéologique qu’organisationnel, tant le fonctionnement du PCC (95 millions de membres, 4,8 millions d’organisations de base) est ritualisé.

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Les 2 300 délégués qui se rassembleront à Pékin cet automne n’éliront pas directement le secrétaire général du PCC, mais les 376 membres du comité central (204 titulaires et 172 suppléants). Ce sont eux qui, au lendemain du congrès, désigneront les vingt-cinq membres du bureau politique (BP), puis, au sein de celui-ci, les membres du comité permanent du BP, actuellement au nombre de sept, puis, parmi eux, le secrétaire génér
Comme l’explique Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS, dans Le Système politique chinois (Presses de Science Po, 2014), « l’élection n’est que l’aboutissement d’un long processus de sélection des candidats par le haut ». « Le jeu demeure largement truqué d’avance », précise même le juriste.

Depuis dix ans qu’il est au pouvoir, Xi a eu le temps de superviser d’innombrables nominations. Il a également marginalisé ses opposants, en recourant notamment à sa campagne anticorruption, qui a touché 2,4 millions de communistes, dont 46 membres du comité central du PCC. L’opposition traditionnelle entre les dirigeants issus de factions des « fils de princes rouges » (descendants des hauts dirigeants du PCC) et ceux, d’origine plus modeste, venus de la Ligue communiste a perdu de sa pertinence. « La base du pouvoir politique de Xi Jinping est ce qu’on appelle le “gang du Zhejiang”, composé des responsables qui y ont démarré leur carrière quand Xi Jinping y était le chef du PCC [de 2002 à 2007]. Je pense que huit, voire neuf, d’entre eux vont servir dans le prochain bureau politique et que deux ou trois vont probablement entrer dans le comité permanent », prévoit Li Cheng.

C’est notamment au niveau-clé des provinces que Xi procède aux changements les plus nombreux. Selon les calculs de Li Cheng, jusque dans les années 2000, le responsable du PCC dans une province y restait près de cinq ans. Aujourd’hui, à peine un an et demi. Pas facile de s’imposer en si peu de temps à la tête d’un territoire où vivent jusqu’à 60 millions de personnes et dont le PIB équivaut parfois à celui de la Corée du Sud ou de la Russie. « Tout a un prix : la rapidité des turnovers déracine ou empêche le développement de réseaux locaux pour de nombreux alliés de Xi, comme Chen Min’er à Chongqing et Li Qiang à Shanghaï », analyse Alex Payette, qui compare les réseaux de Xi à « une grande flaque d’eau : étendue, mais peu profonde ».

Logique de clan
L’avenir d’un homme – Li Qiang – constituera sans doute un bon baromètre de la mainmise de Xi sur le PCC. En raison de sa gestion contestée de la crise du Covid-19, le secrétaire du parti à Shanghaï devrait être sur la sellette. Mais il était au contraire prévu que ce protégé de Xi Jinping entre dans le saint des saints : le comité permanent du bureau politique. Le sacrifier serait un mauvais signal envoyé aux « hommes du Zhejiang » qui ont accompagné Xi depuis des années, mais le maintenir reviendrait à reconnaître la prééminence d’une logique de clan.

Jusqu’à présent, Xi Jinping n’a jamais critiqué la gestion du Covid-19 par Shanghaï. Pour l’avoir fait, jeudi 5 mai, le célèbre éditorialiste nationaliste Hu Xijin a d’ailleurs été censuré sur les réseaux sociaux. Tout comme, quelques jours plus tard, la vingtaine d’universitaires – dont certains communistes – qui ont osé publier une tribune jugeant illégales certaines mesures provoquées par le strict confinement de la ville.

Xi Jinping, qui parlait jusqu’ici de « victoire » contre le Covid-19, évoque désormais une « bataille ». Signe des doutes qui assaillent le PCC : la province du Guangxi qui avait cru bien faire ces dernières semaines en publiant un étonnant petit Livre rouge d’inspiration maoïste avec les pensées de Xi Jinping l’a retiré de la vente et fait disparaître des sites officiels, selon nos informations. Comme si, par les temps qui courent, le culte de la personnalité risquait d’être contre-productif.

Frédéric Lemaître(Pékin, correspondant)