Variole du singe

Le Monde.fr : Variole du singe : les débuts poussifs de la vaccination

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Variole du singe : les débuts poussifs de la vaccination

Manque d’anticipation, manque de bras, créneaux insuffisants : les critiques sont nombreuses dans le milieu associatif et parmi les professionnels de santé.

Par Delphine Roucaute

Publié le 28/07/2022

Assis dans les fauteuils d’avion qui trônent dans la salle d’attente du centre de vaccinations internationales (CVI) d’Air France, dans le 10e arrondissement de Paris, Grégory Hosotte, 44 ans, est en pleine téléconsultation. Venu pour se faire vacciner contre la variole du singe, lundi 25 juillet, il n’avait pas vu qu’il fallait disposer d’une prescription médicale, les infirmières du centre n’ayant pas le droit de décider qui peut être vacciné ou non.

Hors de question de rater la précieuse injection. In extremis, Grégory a trouvé un rendez-vous avec un médecin en vingt minutes. « Ça me sauve la vie », souffle-t-il, soulagé. Le seul autre créneau de vaccination qu’il avait trouvé était le 20 septembre, impossible d’attendre jusque-là. Travailleur indépendant, ce responsable de deux centres de bien-être en région parisienne ne voulait pas prendre le risque de s’isoler trois semaines en cas d’infection par le virus. Sans parler des douleurs fortes décrites par de nombreuses personnes infectées.

Dans la file d’attente, Christian (il n’a donné que son prénom), 45 ans, short et cheveux en bataille, a, lui, utilisé la méthode éprouvée lors des débuts de la vaccination contre le Covid-19, actualisant frénétiquement sa page sur Doctolib pour obtenir un rendez-vous le plus vite possible. En « couple ouvert », il craint la stigmatisation des personnes atteintes par la maladie, dont les marques sont très visibles.

La demande de vaccination est extrêmement forte. Au CVI, les 500 créneaux proposés sur Doctolib sont partis en dix minutes, mais des personnes continuent d’appeler et de se présenter spontanément quai de Jemmapes. « On est étonnés de voir la rapidité avec laquelle les rendez-vous sont pris », souligne Adrien Dereix, médecin et directeur du CVI, où 300 personnes sont vaccinées par semaine contre la variole du singe.

« Millefeuille compliqué »
De nombreux témoignages venus du milieu associatif ou publiés sur les réseaux sociaux montrent les difficultés à trouver un rendez-vous pour se faire vacciner depuis l’élargissement de la campagne, le 8 juillet, aux groupes les plus exposés, notamment les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH). Dans un communiqué publié lundi, le collectif associatif Inter-LGBT liste l’ensemble des écueils de la campagne actuelle : « Annonce de l’élargissement de la vaccination non préparée en amont, livraisons de doses de vaccin insuffisantes, circuits d’approvisionnement désorganisés, lieux de vaccination insuffisants, créneaux indisponibles sur Doctolib. »

Face à ces critiques, le ministre de la santé, François Braun, s’est défendu de tout retard, estimant mercredi sur Franceinfo que la France « a réagi extrêmement vite ». « On n’a tiré aucun enseignement de la campagne de vaccination contre le Covid-19 », regrette pourtant Caroline Lascoux-Combe, infectiologue à l’hôpital Saint-Louis, dont le service propose la vaccination contre la variole du singe depuis le 12 juillet. « J’ai eu l’impression de vivre le même bazar entre la direction générale de la santé, l’agence régionale de santé et la Haute Autorité de santé ; ça reste un millefeuille compliqué », souligne la praticienne hospitalière. « On a l’impression d’avoir un train de retard », déplore-t-elle.

Le service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Saint-Louis est passé de 45 à 350 injections par semaine. Une montée en charge impressionnante permise par les nombreux professionnels mobilisés, qui proposent la vaccination au fil des consultations qu’ils donnent aux 5 000 personnes prenant la PrEP – un médicament antirétroviral contre le VIH – suivis à l’hôpital.

A l’hôpital Henri-Mondor, le service des maladies infectieuses a également priorisé ses « PrEPeurs », et ses créneaux sont pleins jusqu’au 10 août. Jean-Daniel Lelièvre, chef du service, est moins sévère et juge qu’on a appris du Covid-19. Mais la campagne manque clairement de réactivité. « Il est évident qu’il aurait fallu faire une vaccination en anneaux dès le début, c’est-à-dire vacciner les contacts des contacts pour limiter la diffusion du virus, mais cela n’a pas été fait, regrette le professeur en immunologie. Aujourd’hui, il est surtout important de créer de grands centres de vaccination, qui permettent de mobiliser moins de personnel au total. »

Pour cette raison, la Ville de Paris a ouvert mardi le premier centre municipal consacré à la vaccination contre la variole du singe. Les premiers patients ont ainsi pu être accueillis dans les locaux du centre de santé Edison, dans le 13e arrondissement. L’objectif est de vacciner 750 personnes d’ici à la fin de la semaine, puis de monter à 2 000 dès la semaine suivante. Avec quinze professionnels de santé et cinq administratifs, le centre devrait tourner six jours sur sept.

Sur les 1 837 cas recensés en France au 26 juillet, près de la moitié l’ont été en Ile-de-France, il est donc logique qu’on y trouve le plus grand nombre de lieux de vaccination : 26 sur les 118 qui ont ouvert sur le territoire national, dont 18 rien qu’à Paris. « Il faut ouvrir un maximum de centres, a insisté Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la Mairie de Paris, lors d’un point presse mercredi. C’est incroyablement dommage de prendre le risque que la maladie se propage quand on a un vaccin disponible. » Selon l’élu, « la demande est exponentielle et il faut se préparer à ce que la campagne dure jusqu’à l’automne ». Outre la question des locaux et du personnel, difficile à trouver en cette période estivale et de tensions dans les hôpitaux, « la question de la disponibilité des doses est incertaine », souligne M. Grégoire.

En effet, le stock de vaccins Imvanex, dont l’autorisation de mise sur le marché a été élargie à la variole du singe par l’Agence européenne du médicament, est la principale inconnue. Initialement constitué pour lutter contre une éventuelle attaque bioterroriste, ce stock d’Etat est classé secret-défense. Le ministère de la santé a seulement fait savoir que « 42 000 doses [avaient] d’ores et déjà été déstockées des stocks stratégiques, dont plus de 32 000 [étaient] sur le terrain ». Des approvisionnements sont prévus en août, en septembre et dans les mois suivants.

7 000 personnes vaccinées
Pour le moment, 7 000 personnes ont reçu une dose de vaccin, selon le ministre de la santé. Mais combien pourraient en bénéficier en France ? Si le directeur général d’Aides, Marc Dixneuf, estimait sur Franceinfo que cela concernait 150 000 personnes, la Haute Autorité de santé estime la population de HSH multipartenaires au cours des six derniers mois à environ 250 000 personnes.

« Sans certitude sur le nombre de doses disponibles ni sur la population à vacciner, comment anticiper une campagne de vaccination ?, interroge Jeanne Villeneuve, directrice médicale du centre de santé Richerand, dans le 10e arrondissement de Paris. Je ne peux pas embaucher de vacataire sans avoir de visibilité sur la durée de la campagne », justifie la médecin. Son centre propose 250 créneaux par semaine, mais reçoit près de 200 mails par jour. Elle espère mettre un coup de collier à la rentrée en mobilisant les étudiants.

 »
Promis par François Braun afin de renforcer les capacités de vaccination, un arrêté a été publié mercredi, autorisant les étudiants en médecine et en soins ­infirmiers à injecter le vaccin. Un premier pas, mais insuffisant, selon Adrien Dereix. Pour le médecin, il est urgent de permettre aux infirmiers de prescrire le vaccin, comme c’est le cas pour le Covid-19. « Cela ferait gagner beaucoup de temps, explique M. Dereix. Il suffit de vérifier que le patient n’ait pas de symptômes ou de contre-indication, comme une allergie aux œufs. »

Au CVI d’Air France, Fabrice, 35 ans, a eu la chance de trouver rapidement un créneau. En couple avec un homme depuis deux ans, il ne fait pas partie des populations considérées à risque, qui multiplient les partenaires sexuels, mais il craint d’être contaminé lors de soirées et n’a « pas envie de réfléchir avant d’embrasser ses amis ». Selon lui, de nombreux hétérosexuels fréquentent le milieu LGBT, il est important de ne pas centrer uniquement la communication autour des HSH. « La maladie peut vite se propager, cela concerne tous les jeunes », avance-t-il.

Delphine Roucaute