Asie

Libération - En Birmanie, des blouses blanches sur le front de la contestation

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

Les personnels de santé sont massivement engagés dans la désobéissance civile. Avec pour conséquence une diminution des soins et le report d’opérations. Des choix délicats alors que le pays fait face au Covid.

Par Guillaume Pajot

Café, cadavre, la routine. Nyan Min Oo arrive toujours le ventre vide à l’hôpital public de North Okkalapa, à Rangoun, pas le temps de petit-déjeuner. Une dizaine de corps l’attendent au frais chaque matin. Le médecin légiste de 33 ans palpe la chair dure et grise et enchaîne les rapports d’autopsie. Mais, depuis le 2 février, les morts s’empilent sans lui. Nyan Min Oo est en grève. Il ne met plus les pieds à la morgue.

« C’était une décision difficile car notre métier est de prendre soinbdes citoyens, justifie le praticien. Mais je ne veux pas travailler pour les militaires. » Comme lui, des centaines de médecins, d’infirmiers et de sages-femmes ont déserté leurs postes dans les hôpitaux publics, passés sous le contrôle de l’armée birmane depuis le coup d’Etat du février. Les soignants sont la colonne vertébrale du mouvement de désobéissance civile (Civil Disobedience Movement, CDM) qui paralyse une partie du pays.

Les hôpitaux publics, vidés de leurs équipes, deviennent des lieux fantômes. « Toutes les opérations non vitales ont été reportées », témoigne Hsu Hsu Aung, 27 ans, une assistante en chirurgie du centre-ville de Rangoun, engagée dans le mouvement de désobéissance civile. On ne teste presque plus : 2 000 personnes passent quotidiennement au dépistage du Covid-19, contre neuf fois plus avant le coup d’Etat. La junte essaie de compenser en envoyant des médecins militaires et en ouvrant les infirmeries des casernes. « Plutôt mourir que de me faire soigner par l’armée », cinglent des internautes birmans sur les réseaux sociaux.

Avec plus de 3 100 décès et 141 000 contaminations, la Birmanie est un des pays d’Asie du Sud-Est les plus touchés par la pandémie, dans une région du monde relativement épargnée. Sans soignants, ni tests, la situation sanitaire pourrait se dégrader rapidement. Certains activistes appellent les médecins à continuer le combat mais en reprenant le travail, d’une manière ou d’une autre.

La défection des médecins est une claque pour Min Aung Hlaing, le général putschiste, qui voulait rassurer en faisant de la lutte contre le Covid sa priorité. Le 15 février, le chef de l’armée a menacé les grévistes de poursuites pénales, parce qu’ils « violaient leur serment ». La chasse aux rebelles a déjà commencé. Des policiers fouillent les hôpitaux, recensent les absents et tentent de les cueillir chez eux. La junte craint les médecins et leur aura. Pendant le soulèvement populaire de 1988, réprimé dans le sang par l’armée, les blouses blanches ramassaient les corps sur les trottoirs et suturaient jour et nuit. En 2015, le personnel médical s’est mobilisé contre la nomination de militaires au sein du ministère de la Santé, en arborant un ruban noir. En 2000, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) classait la Birmanie parmi les pays dotés du pire système de santé, juste devant la Sierra Leone. Près de cinq décennies de junte ont laissé les hôpitaux exsangues. Les citoyens les lus fortunés, dont les généraux, se font soigner à Singapour ou en Thaïlande, tandis que les pauvres s’entassent dans les halls miteux des structures publiques.

Malgré la grève, on continue de soigner en Birmanie. Les cas les plus graves sont transférés dans des cliniques privées, où les fonctionnaires offrent des consultations gratuites ou à prix réduit. Des habitants patrouillent et dorment parfois devant les entrées, la nuit, pour les protéger. Dans les manifestations, les infirmeries mobiles se multiplient, comme celle tenue par Danny, 22 ans, en dernière année de médecine à Rangoun. Depuis le coup d’Etat, il sèche les cours - ses profs aussi. « Je vais sacrifier mon diplôme s’il le faut », assure le jeune homme, son sac rempli d’aiguilles, de seringues et de liquides physiologiques. Tout est prêt si la police frappe, même une ambulance.

Nyan Min Oo, le légiste, emprunte de l’argent à son père pour tenir. Il est coincé entre deux mondes. Les policiers sont ses collègues : « On sort, on trinque ensemble le soir. » Certainsl’appellent pour s’excuser, à la nuit tombée. « Ils me disent qu’ils ne tabassent personne, raconte le médecin. Moi, je leur réponds : "Bien sûr, on est frères, je sais que tu ne vas pas me cogner". » Il raccroche sans pouvoir les croire. Dans le doute, il a supprimé quelques « frères » sur Faceboo.