Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Mediapart : Vaccination : pour casser la vague, une campagne tambour battant

il y a 1 mois, par infosecusanté

Mediapart : Vaccination : pour casser la vague, une campagne tambour battant

Selon l’Institut Pasteur, seule une campagne rapide et massive de vaccination peut éviter aux Français un reconfinement. En plus des centres de vaccination, les professionnels de santé de ville sont invités à vacciner massivement plus de 40 millions de Français. Sans oublier les 6,5 millions de non-vaccinés, toujours à convaincre.

Caroline Coq-Chodorge

1 décembre 2021 à 19h40

Comme à l’accoutumée, le gouvernement a relancé une campagne de vaccination de masse sans prévenir au préalable ses principaux acteurs, des agences régionales de santé aux collectivités locales.

« Encore une fois, je suis atterré par le niveau d’impréparation du gouvernement dans ses annonces », s’est énervé le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, samedi 27 novembre, sur le réseau social Twitter. « 24 heures avant les annonces du ministre de la santé, les acteurs locaux n’avaient aucune information pour se préparer, alors qu’ils sont ceux qui doivent organiser les centres de vaccination. »

Ce sont près de 40 millions de personnes qu’Olivier Véran a appelées à recevoir une troisième dose au plus vite, pour tenter de casser la vague épidémique en pleine ascension en France. Les vaccins ne manquent pas, les frigos de Santé publique France sont pleins. La logistique doit désormais suivre la volonté politique.

Selon le ministère de la santé, 1,9 million de personnes, qui seraient prêtes à être vaccinées, ne le sont toujours pas.

Et il faut aussi tenter de convaincre ou d’atteindre les 6,1 millions de personnes de 12 ans et plus qui n’ont toujours reçu aucune dose de vaccin. Toutes ne sont pas des réfractaires aux vaccins. En confrontant ce chiffre aux études d’opinion sur le vaccin, le ministère estime, dans un document de travail que nous nous sommes procuré, qu’il y a environ 1,9 million de personnes qui seraient prêtes à être vaccinées. Elles sont probablement parmi les plus âgées, les plus isolées et les plus précaires.
Le médecin généraliste Slim Hadiji, installé dans les quartiers nord de Marseille, territoire métropolitain le moins vacciné, en témoigne : « J’ai vacciné la semaine dernière une mamie de 96 ans. Son ascenseur est en panne. Un infirmier vient la voir chaque jour, elle a un médecin traitant, mais personne ne lui a proposé de la vacciner à son domicile. C’est son fils, qui a vu un reportage sur notre travail à la télévision, qui m’a contacté. »

Aux côtés de l’association de prévention en santé Sept, le docteur Hadiji vaccine dans la maison régionale de santé du quartier Malpassé tous les mercredis matin, sans rendez-vous. L’après-midi, tous se rendent au pied des cités les plus sensibles pour y proposer encore le vaccin. Ils se rendent aussi au domicile des patients les plus fragiles (notre reportage ici).

La plupart des personnes qui se pressent au centre régional de santé du quartier Malpassé viennent pour leur dose de rappel. Mais le médecin voit aussi arriver des « non-vaccinés, beaucoup de jeunes. J’ai eu tout un groupe d’amis, les uns après les autres. Ils se pensaient intouchables. Ils se sont décidés quand l’un des leurs s’est retrouvé sous oxygène à son domicile ».

Cette vaccination, en proximité et sans rendez-vous, complète l’offre des centres de vaccination, où les rendez-vous sont massivement pris sur Doctolib. S’ils sont utiles pour vacciner en masse, ils excluent les personnes peu mobiles, toutes celles mal à l’aise ou étrangères aux pratiques numériques. Les centres de vaccination sont aussi bien trop impersonnels pour les hésitants, qui ont besoin d’échanger sur les vaccins avec un professionnel de santé de confiance.

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Une membre du personnel médical prépare une seringue avec une dose du vaccin Pfizer-BioNTech contre le Covid-19, dans le centre de vaccination de Lyon-Gerland, le 27 novembre 2021. © Photo Jeff Pachoud / AFP
La campagne de rappel tente de prendre en compte cette limite. 1 182 centres de vaccination sont ouverts sur le territoire, dont les créneaux sont bien souvent saturés. Le ministère promet l’ouverture régulière de nouveaux créneaux, grâce à l’extension des horaires des centres existants et l’ouverture de 300 nouveaux centres.

Mais cette fois-ci, le ministère de la santé mobilise beaucoup plus le système de santé de ville, les pharmaciens surtout. « Sur 21 000 pharmacies, 15 000 vaccinent, explique Philippe Besset, le président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF). La semaine dernière, on a fait 200 000 vaccins, cette semaine, ce sera plus. » Le ministère estime que les pharmaciens ont injecté 550 000 injections sur les sept derniers jours. Les médecins ont eux réalisé 250 000 injections, et les infirmiers libéraux, près de 80 000. Ces derniers, qui sont les plus nombreux et se déplacent au domicile des personnes les plus fragiles, devraient se mobiliser rapidement, promet Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers. « On est en train de s’organiser, au niveau des territoires, pour mutualiser et organiser des tournées de vaccination », assure-t-il.

2,7 millions de personnes devraient être vaccinées cette semaine, et près de 3 millions la semaine prochaine, assure le ministère.

« Dans les centres de vaccination, la logistique est très efficace. Mais ils ont un coût de fonctionnement élevé, et ils passent à côté d’un certain nombre de personnes. On cherche à rééquilibrer l’offre en proximité, avec les professionnels de santé libéraux, notamment les pharmacies de quartier », confirme l’agence régionale de santé d’Île-de-France.

Celle-ci prévoit aussi de réorganiser des « centres de vaccination éphémères dans les centres commerciaux, sur les places des mairies, sans rendez-vous ». Mais une certaine lassitude peut gagner les équipes « qui ont parfois l’impression que leurs efforts sont inutiles. Par exemple, des équipes se sont déplacées au domicile de personnes âgées en zone rurale, qui continuent de refuser le vaccin ».

Élisabeth Bachelard est médecin généraliste à Massat, un village isolé dans une vallée montagnarde de l’Ariège, un autre département sous-vacciné. Elle aussi ne ménage pas ses efforts. Elle travaille au sein d’une maison de santé aux côtés de trois infirmiers et d’un assistant médical. Tous les mercredis, ils ouvrent un centre de vaccination qui mobilise toute l’équipe. Près de 1 000 vaccinations y ont été réalisées, un chiffre impressionnant, car il n’y a que 600 habitants à Massat. « Je me bats pour que l’état sanitaire de la vallée tienne la route », dit le docteur Bachelard.

Le centre de vaccination ne passe pas par Doctolib : « Cela n’a aucun sens chez nous. Les gens nous appellent. De toute façon, on est les seuls professionnels de santé de la vallée. Mon assistant médical établit une liste, que je priorise en vaccinant en premier les plus à risque. »

Elle explique sa méthode pour convaincre, dans un environnement où une partie de la population, minoritaire, est opposée de longue date à la vaccination : « Je dis clairement à mes patients que je suis pour la vaccination. Mais je reste ouverte à la discussion. Je réponds à certaines de leurs questions, mais je leur dis aussi quand je n’ai pas les réponses. Et surtout, je respecte leur choix de ne pas se faire vacciner. » L’injonction, elle l’utilise avec parcimonie « dans des situations exceptionnelles. Il ne faut pas se comporter comme des cow-boys ».

Comme le docteur Hadiji, elle sent elle aussi que « cela bouge un peu parmi les réticents. Certains estiment qu’il y a désormais assez de recul. D’autres se décident quand leurs proches tombent malades ».

Les morts du Covid sont un sujet tabou dans la vallée : « On a eu trois décès, mais cela ne se dit pas tellement. C’est sous le boisseau, comme si c’était une maladie honteuse. »

À Réalmont, petite ville de 3 000 habitants du Tarn, la médecin généraliste Marguerite Bayard nous parle juste avant de rendre visite à un « patient âgé de 90 ans, non vacciné, car ses enfants s’y opposent. On en a discuté de nombreuses fois, je n’ai pas réussi à le convaincre. Il a 39,5 °C de fièvre. Je vais le faire tester, car son fils m’a prévenue qu’il était positif et qu’il a été en contact avec son père ». Elle parle d’une autre patiente de 92 ans, « très fragile. Une partie de ses enfants sont opposés au vaccin, mais elle a été convaincue par un autre. Elle s’inquiétait de savoir comment le cacher ! Je lui ai dit qu’elle était une femme responsable, qu’elle pouvait faire ses choix. Des personnes très dépendantes se retrouvent sous l’emprise de leurs enfants », regrette-t-elle.

Si elle est confrontée à quelques personnes clairement anti-vaccins, elle trouve qu’il y a surtout « une perte de confiance générale. Les gens me disent : “On nous dit ceci, puis cela, on n’y comprend plus rien.” Certains ont aussi l’impression qu’on en veut à leur liberté. Ils sont dans une forme de résistance ».

Sans même considérer le risque, encore mal cerné, du nouveau variant Omicron, le seul variant Delta, qui donne toute sa mesure en conditions hivernales, peut conduire à de nouvelles restrictions de liberté, pour les vaccinés comme les non-vaccinés.

La progression des tests positifs est fulgurante : 47 000 mardi 30 novembre, a annoncé Olivier Véran. Le seuil des 1 000 patients hospitalisés dans la journée a été dépassé le 29 novembre, rejoignant le niveau de l’été dernier. Mais grâce aux vaccins, on est encore loin du pic de 4 281 patients hospitalisés par jour, atteint au printemps 2020.

La comparaison des courbes épidémiques des cas et des hospitalisations suffit à le prouver : la vaccination protège bien contre les formes graves.

L’Institut Pasteur a rendu publiques de nouvelles modélisations de l’épidémie au 29 novembre. Sans dose de rappel de vaccin, cette nouvelle vague pourrait atteindre 2 250 hospitalisations par jour, de quoi largement saturer un système de santé flageolant et pousser à un reconfinement.

Mais une vaccination au rythme de 400 000 doses par jour est susceptible de réduire de moitié ce pic, ce qui permettrait de passer cette cinquième vague sans nouvelles mesures de restriction de liberté.

Ce scénario se fonde sur une prévision optimiste de protection de la troisième dose. Il semble confirmé par la direction des études et des statistiques du ministère de la santé (Drees), qui vient de communiquer des premières données sur la protection des Français de plus de 65 ans vaccinés à trois doses. Avec prudence, car le recul est encore limité, elle estime à 95 % la protection contre une hospitalisation après la troisième dose.

Caroline Coq-Chodorge