Les Ehpads et le grand âge

HuffPost - Les explications du patron d’Orpea n’ont pas du tout convaincu les députés

3 février, par Info santé sécu social

Philippe Charrier, nouveau directeur général du groupe privé de gestion d’Ehpad était auditionné à l’Assemblée nationale. Et c’est peu dire que l’échange a déçu les députés.
Par Paul Guyonnet

À l’occasion de l’audition des dirigeants d’Orpea, les députés Fadila Khattabi (LREM), François Ruffin (LFI) et Laëtitia Romeiro Dias (LREM également) ont fait partie des nombreux déçus, allant même jusqu’à dénoncer une "mascarade".

“Mascarade”, “discours creux”, “aucune excuse”, “indécent”, “vous vous fichez de nous”... Ce mercredi 2 février, le nouveau président directeur général d’Orpea Philippe Charrier était reçu par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale. Et c’est peu dire que le tour pris par la discussion n’a pas satisfait les députés.

Dans la foulée du scandale révélé par le livre du journaliste Victor Castanet, “Les fossoyeurs”, le nouveau patron du premier groupe privé mondial de gestion d’Ehpad privés était censé s’expliquer sur les graves manquements dénoncés par l’ouvrage. Accompagné de Jean-Christope Romersi, le directeur général pour la France du groupe et de plusieurs collaborateurs, il n’a pourtant pas apporté les réponses qu’attendaient les élus.

“Il faut que vous nous répondiez parce que je vous écoute depuis une heure, et vous ne répondez à rien du tout !”, a notamment lancé, passablement agacée, la cheffe de file des députés PS Valérie Rabault.

“Ce n’est pas une religion révélée...”
Une réponse notamment à la tentative de Philippe Charrier de repousser les critiques en s’attaquant d’abord à l’ouvrage de Victor Castanet. “Vous avez parlé de révélations dans le livre, permettez-moi de vous suggérer ‘allégations’ à la place”, a notamment lancé le nouveau patron d’Orpea aux députés. “Ce n’est pas une religion révélée si vous voyez ce que je veux dire....”

Ce qui a fait bondir Nicolas Turquois, élu MoDem de la Vienne. “Je vous avoue être outré par cette audition, par la qualité ou l’absence de réponse sur un certain nombre de sujets”, a-t-il notamment clamé au dirigeant du groupe qui a la charge de quelque 70.000 personnes âgées à travers le monde. “Vous nous faites un discours creux sur les grands principes de l’humain qui prime, sur la bienveillance, vous sortez des chiffres pour noyer le poisson...”

Dans la même veine, Laëtitia Romeiro Dias, députée LREM de l’Essonne a fustigé le comportement de l’interlocuteur du jour à l’Assemblée. “J’espérais de vous la transparence et l’humilité que vous devez aux contribuables français et aux familles. Mais honnêtement, quelle déception...”, a-t-elle regretté. Et d’ajouter : “J’assiste à une mascarade où tantôt vous brandissez vos cahiers des charges et vos éléments de langage insipides, tantôt ce sont vos collaborateurs qui vous servent de bouclier, y compris ceux ici présents.”

Car Philippe Charrier n’a pas hésité à rejeter les fautes imputées à son groupe sur les employés de tous niveaux. Et à minimiser les faits décrits dans le livre, confirmés depuis dans de nombreux témoignages. “Quand il y a des événements indésirables, et il faut que vous sachiez qu’il y en a dans tous les Ehpad, nous les suivons de très près, nous les rapportons et nous corrigeons”, s’est notamment défendu le patron d’Orpea. “Et je serai le premier à venir présenter des excuses s’il y avait des cas avérés. Mais c’est un tout petit nombre de cas par rapport aux personnes résidentes.”

Profits “astronomiques” et faute rejetée sur les salariés
Ce qui a quoi Pierre Dharréville, député PCF des Bouches-du-Rhône a répondu en qualifiant le DG d’Orpea de “lapin pris dans des phares”. “C’est un peu indécent de vous entendre vous revendiquer au nom des salariés, et en même temps de leur mettre la faute sur le dos, de nous parler d’erreurs humaines et dire que vous n’y êtes pour rien.”

L’élu de la circonscription comprenant Istres et Martigues a poursuivi sur ce même thème en dénonçant une volonté de faire des bénéfices à moindre coût qui semble être mise en lumière par l’enquête journalistique. “On pourrait dire que vous faites le commerce de la maltraitance institutionnalisé en alimentant une machine financière”, a-t-il déclaré. Avant de conclure : “Ce qui nous remonte, c’est une grande capacité à aller chercher les aides publiques, mais une faible diligence à les utiliser à ce pour quoi elles sont faites.”

Et là encore, c’est une défense pour le moins déroutante qui a été choisie par le patron d’Orpea face aux députés, se réfugiant derrière le prestige de son groupe, numéro 1 mondial de son corps de métier. “La France n’a pas beaucoup de leaders mondiaux, et c’en est un”, a lancé Philippe Charrier à son auditoire, avant de prévenir, pratiquement comme une menace : “Ces entreprises sont fragiles, alors soyons très prudents. Car détruire les entreprises sur la base d’allégations, c’est toujours possible....”

“Il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages”

Une ligne de défense qui n’a pas fonctionné sur les représentants de la Nation, qui n’ont pas hésité à justement emmener la discussion sur le terrain financier, Laëtitia Romeiro Dias en tête. Dénonçant les profits “astronomiques” du groupe par opposition au rationnement et aux mauvais traitements dont seraient victimes certains résidents des Ehpad Orpea, elle a demandé : “Quelle est la plus-value de votre groupe et a-t-il encore la place auprès de nos personnes âgées ?”

Sur le même thème, l’élu PS Boris Vallaud a ajouté : “On en vient à se demander comment un groupe si prospère peut traiter si mal un certain nombre de ses résidents.” Et François Ruffin, député insoumis de la Somme d’enfoncer le clou en lançant que pour “chaque rationnement, chaque mauvais traitement, ce sont des bénéfices pour le groupe et des dividendes pour les actionnaires, par centaines de millions”.

François Ruffin ne s’est d’ailleur pas arrêté là, fustigeant aussi “l’absence de remise en cause” de Philippe Charrier et des autres dirigeants venus avec lui face aux députés. “On attendrait au moins des excuses, et je n’entends rien d’une remise en cause. J’entends du déni, qu’on me parle d’éventuelles erreurs et d’incidents regrettables...”, s’est agacé le député de la Somme. “Mais pour citer Audiard, il ne faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages... J’ai le sentiment que vous vous fichez de nous en parlant d’humanisme, de bienveillance !”

“Je ne vous cache pas ma déception”
Des regrets sur le niveau de l’échange de ce mercredi qui étaient partagés par Fadila Khattabi, la députée LREM de Côte-d’Or qui préside la commission des Affaires sociales, et qui a évoqué “beaucoup d’insatisfactions” au terme des débats, déplorant de n’avoir pas obtenu “les réponses attendues”.

Tant et si bien qu’elle en a fini par clore les débats en interrompant une énième réponse floue des personnes auditionnées. “Je crois que l’on va en rester là parce que la représentation nationale, je ne vous le cache pas, est déçue de la qualité de vos réponses ou de l’absence de réponse. Je ne vous cache pas non plus ma déception.”

Et Nicolas Turquois, l’élu de la Vienne, d’en remettre une couche en s’en prenant au comportement évasif de Philippe Charrier, lui reprochant notamment d’avoir passé une longue partie de l’audition sur son téléphone, de n’avoir pas présenté d’excuses, de se cacher derrière des ”événements indésirables” alors même qu’Orpea est allé jusqu’à congédier son prédécesseur dans l’affaire. Et en clair d’avoir assuré tout au long de la discussion que son rôle n’était de toute façon pas de s’occuper du quotidien.

C’est finalement Fadila Khattabi qui a conclu les débats en ouvrant plutôt sur les prochains rendez-vous à venir dans cette affaire “Je me réjouis de la double enquête lancée par madame la ministre via l’Igas et IGS qui permettront sans nul doute de nous éclairer.” Car sans la coopération des dirigeants d’Orpea, c’est peut-être sur le terrain administratif que des réponses aux graves dysfonctionnements dénoncés seront apportées.