Psychiatrie, psychanalyse, santé mentale

Le Monde.fr : Des thérapeutes itinérants chassent le mal-être étudiant

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Des thérapeutes itinérants chassent le mal-être étudiant

Depuis novembre 2020, dans les halls des Crous ou lors des distributions alimentaires, des bénévoles de l’association Psys du cœur offrent des consultations spontanées aux jeunes, particulièrement fragilisés par la crise sanitaire
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Par Marie Aline

Publié le 25/04/2021

Solange porte un pull blanc sur un legging à fleurs. Son parfum est rassurant, son allure décontractée, lorsqu’elle s’avance vers une étudiante chargée de sacs de courses. Elles sont dans le hall du Crous de la porte de Clignancourt (Paris 18e), battu par le vent froid de ce début avril.

« Comment ça va ?, entame Solange.

— Ça va…

— Vous allez faire un bon dîner avec tout ça !

— Oui…

— Mais, sinon, comment ça va ?

– Bah, je suis stressée.

– Ah, bon ?

— En fait, je suis en dépression. »

La jeune étudiante a vu l’étiquette « Psys du cœur, Solange » accrochée sur la poitrine de cette dernière. Elles vont s’asseoir à l’écart du ­passage, sur un banc. La consultation commence.

Alors que le gouvernement distribue des « chèques d’­accompagnement psychologique » (CAP), qui offrent trois consultations gratuites aux étudiants, rémunérées 30 euros chacune pour le thérapeute, les Psys du cœur œuvrent, eux, bénévolement en extérieur, en allant au contact des jeunes.

Avec la crise sanitaire, la direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé (DASES) de la Ville de Paris a enfin obtenu un budget et décidé de faire appel aux Psys du cœur, une association qui entend rendre le soin thérapeutique accessible à tous.

Les thérapeutes se concentrent sur la voix qui déraille, les yeux humides, les mains qui se tordent malgré un « ça va super ! ».

En 2009, l’organisation ouvrait une permanence dans la maison des associations de la place des Fêtes, dans le 19e arrondissement parisien. Aujourd’hui, tout le monde peut venir se confier anonymement, gratuitement, sans rendez-vous, dans l’une des six antennes des Psys du cœur, disséminées en France.

En parallèle, ses membres ont lancé les premières expériences de consultation à l’air libre, lors de forums de santé et de campagnes de vaccination. « Ils proposent une écoute immédiate, enseignent des gestes pour prendre soin de soi et orientent vers des thérapies longues si besoin, explique Nacer Leshaf, responsable du pôle santé mentale et résilience à la DASES. Ils sont psy sans trop l’être. C’est mieux pour une population qui ne va pas consulter à cause de questions d’argent ou de stigmatisation. »

Aller vers l’autre
Les actions des psys du cœur nomades ont débuté en novembre 2020. Environ dix fois par semaine, dans les distributions alimentaires étudiantes à Paris, 25 thérapeutes se confrontent au défi d’aborder des personnes qui ont à peine conscience de leur besoin d’être écoutées. La majorité d’entre eux pratique la Gestalt-thérapie, dont le principe directeur consiste à aller vers l’autre.

Elaborée en 1951 par Fritz Perls, cette méthode prend en compte tous les signaux émis par le patient, qu’ils soient physiques, verbaux, émotionnels… « Nous sommes tout-terrain », affirme Florence, cofondatrice des Psys du cœur et psychosociologue à l’origine de cette initiative. Face aux étudiants, les thérapeutes se concentrent sur la voix qui déraille, les yeux humides, les mains qui se tordent malgré un « ça va super ! ».

En une soirée, chacun discute en moyenne avec cinq jeunes et a sa propre technique pour établir le contact. Ils abordent les étudiants en se plantant devant eux ou un peu sur le côté pour laisser la possibilité à l’interlocuteur de ne pas entrer dans la conversation ; d’autres dansent, font des blagues. La séance, qui dure entre dix et quarante-cinq minutes, peut avoir lieu debout. Certains s’éloignent avec des chaises afin de ­choisir un coin tranquille où il sera plus facile de se confier.

Solange, elle, est assise de biais dans la grande entrée du Crous. Face à elle, l’étudiante confie son stress à l’approche des prochains examens. Pour la revaloriser, la psy lui propose de répéter après elle : « J’ai passé le concours et j’ai réussi. » La jeune femme s’exécute à voix basse, puis de plus en plus haut jusqu’à éclater de rire au milieu du hall. La thérapeute rit avec elle. La jeune femme s’en va, allégée : « Merci beaucoup vraiment, je sens déjà que ça me redonne confiance. Est-ce que je pourrais vous revoir ? »

Composer avec l’environnement
Solange ne lui a pas donné de rendez-vous dans son cabinet. Elle lui conseille de passer à la permanence de l’association ou de revenir la semaine d’après. Un autre psy du cœur l’écoutera, il connaîtra son histoire grâce aux débriefs en équipe. « Nous ne sommes pas propriétaires des personnes qui nous parlent ! explique Florence. Et, pour le thérapeute, une séance unique amène à être au top en termes de présence humaine. On travaille avec notre capacité à être thérapeute plutôt qu’à faire de la thérapie. »

Habitués à être appelés par leurs patients pour des prises de rendez-vous fixes dans leur cabinet où les règles sont posées dès la première séance, les thérapeutes, une fois dehors, doivent être à l’aise avec le refus des étudiants, jongler avec les imprévus, le froid, le vent, la foule.

« Ils sont obligés de composer avec l’environnement, commente Laurent Biscarrat, formateur à l’Ecole parisienne de Gestalt et superviseur des groupes des Psys du cœur nomades. La stratégie est de faire avec. Si quelque chose est dérangeant pour le thérapeute, il le dit et ça peut même faire avancer la séance. » Pour certains de ces psys nomades, le sentiment de faire partie d’une grande famille est la récompense de cette prise de risque.

Pour d’autres, ça sera de sortir du confort des cabinets afin d’aider ces jeunes à tenir dans cette tourmente… Florence, elle, trouve de la joie dans cette nouvelle forme d’échange : « Nous prenons soin d’eux et, en retour, ils prennent soin de nous. Ils nous demandent souvent “comment on va aujourd’hui” ! »