L’industrie pharmaceutique

Le Monde.fr : « Ma mère est morte dans mes bras » : au procès du Mediator, la parole est aux victimes

il y a 4 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : « Ma mère est morte dans mes bras » : au procès du Mediator, la parole est aux victimes

Lisa Boussinot, dont la mère est morte en 2004, a livré jeudi un témoignage sobre et puissant. Les victimes du médicament vont se succéder à la barre pendant deux mois.

Par Henri Seckel •

Publié le 5 décembre 2019

Personne ne sait précisément combien de victimes a fait le Mediator. Cinq millions de Français en ont ingéré ; des milliers de personnes ont déjà été indemnisées ; le médicament est soupçonné d’avoir provoqué plusieurs centaines de morts. De nombreux cas sont encore en cours d’instruction par la justice : il y aura un jour, pour ces cas-là, un second procès du Mediator.

Pour celui en cours, les chiffres sont clairs : les laboratoires Servier doivent répondre de l’homicide involontaire de quatre personnes, et de blessures involontaires pour 90 autres. L’examen de ces cas, étalé sur deux mois, débutait jeudi 5 décembre, devant la 31e chambre du tribunal correctionnel de Paris. « Cela risque d’être éprouvant humainement, et fastidieux aussi, car pour ces 94 victimes, ce sont essentiellement les mêmes signes cliniques qui ont été constatés », a prévenu la présidente du tribunal.

Lisa Boussinot s’est approchée de la barre. Cette femme de 36 ans était là au premier jour du procès, avant de regagner Antibes, où elle exerce le métier d’avocat. « En rentrant là-bas, j’ai ressenti le besoin impérieux de revenir au procès, alors j’ai rompu mon contrat et demandé à être dispensée du préavis de cinq mois. » Elle assiste, depuis, à toutes les audiences. « J’ai besoin d’être là, ça me fait du bien, c’est ma thérapie. » Jeudi 5 décembre, devant une salle quasiment vide, elle a raconté comment le Mediator avait tué sa mère.

Mousse blanche et rosée

Depuis février 2002, Pascale Sarolea en prenait deux, puis trois comprimés par jour, pour perdre les kilos qu’elle avait pris en arrêtant de fumer. « Je vais vous parler de la nuit du 8 mars 2004, la nuit où ma mère est morte dans mes bras. »

Cette nuit-là, Lisa Boussinot est réveillée à 1 h 30 par les bruits inhabituels venant de la chambre de ses parents. « Je monte à l’étage, ma mère est complètement affolée, très agitée, elle se plaint de ne plus pouvoir respirer. Elle crie, elle a du mal à dire qu’elle ne peut plus respirer. J’essaie de la calmer, je la fais s’asseoir. De la mousse blanche et rosée sort en abondance de son nez et de sa bouche. Avec une main, je l’essuie. »

Tout va très vite, poursuit la jeune femme. Son père appelle les pompiers, explique la situation. « On lui demande quel âge a ma mère, il dit “52 ans.” Elle se retourne et dit : “Non, 51.” Elle est assise sur le canapé, je suis accroupie devant elle, mon père descend accueillir les pompiers. Ma mère me regarde et dit : “Je vais mourir.” J’essayais de la rassurer, et j’ai senti le moment où elle est morte. Elle suffoquait, suffoquait, j’ai senti son dernier souffle et son corps se relâcher. Voilà ce qui se passe le soir du 8 mars 2004. Ma mère est morte en quinze minutes. » Lisa Boussinot raconte tout ça d’une voix sobre, au débit ininterrompu.

La suite. Le médecin-légiste vient constater le décès, explique que c’est peut-être congénital, repart, laissant seuls le père et la fille sidérés. « On ne sait pas trop. On est athées, alors pour nous, c’était une fatalité. Le corps est une machine, il vit, et à un moment donné il meurt, c’est comme ça. Même si 51 ans, c’est tôt. »

« Là, ce n’est plus la fatalité »

Six ans plus tard, en 2010, sort le livre d’Irène Frachon (Mediator, 150 mg, combien de morts ?). Les cas décrits par la pneumologue de Brest rappellent celui de Pascale Sarolea. La famille prend contact avec Irène Frachon qui, à la vue du dossier médical, confirme. « Ça change la donne, explique Lisa Boussinot, parce que là, ce n’est plus la fatalité. Là, il y a des responsabilités derrière la mort de ma mère. » En route pour la bataille judiciaire.

« On pense qu’il y a tromperie de la part des laboratoires Servier. On me dit que dans le Mediator, il y a de la norfenfluramine [une substance toxique que le médicament libère dans l’organisme]. Il y en avait déjà dans l’Isoméride [un coupe-faim commercialisé par Servier, retiré du marché en 1997 après avoir provoqué de nombreux décès]. Pour moi, c’est concret. Si le docteur de ma mère avait su que l’Isoméride et le Mediator, c’était la même chose, elle n’en aurait pas prescrit à ma mère. »

Servier a proposé 38 000 euros d’indemnités à la famille. La famille a refusé, et en a obtenu 300 000 auprès de l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam). « On n’est pas du tout une démarche indemnitaire. L’argent ne fera pas revenir ma mère. Pour moi, l’important dans ce procès, c’est de dénoncer le système Servier. »

Les dactylos et les gardes du corps de Servier

Commence alors la diatribe finale contre une « entreprise mafieuse qui achète le silence et la complaisance », et contre son fondateur, Jacques Servier, un homme « misanthrope », « cupide », « cynique », qui criait au complot d’un « petit clan d’illuminés et d’extrémistes » : « Moi aussi, demande Lisa Boussinot, je fais partie du petit clan qui a comploté pour que cette affaire sorte au grand jour ? »

Sans quitter le ton sobre qui fait la force de son témoignage, la jeune femme fustige enfin la « débauche de moyens indécente » du groupe Servier au procès : « Il y a une armée d’avocats, une armée de dactylos, ça veut dire qu’on n’a pas confiance en les greffières de la justice ? Il y a une armée d’agents de sécurité, c’est insupportable, ça veut dire quoi ? Ils se sentent menacés alors ils se protègent ? Je ne comprends pas bien. »

La déposition s’achève. « J’attends de ce procès que ce scandale ne puisse plus se reproduire. J’ai une crise de confiance envers la société actuelle, je ressens clairement que le profit peut primer sur les vies humaines. J’ai confiance en la justice, je souhaite qu’elle rappelle qu’aucune vie ne doit être sacrifiée au nom de l’argent. Je vous remercie de m’avoir écoutée. » Lisa Boussinot se rassoit. L’armée de dactylos cesse de prendre des notes. L’armée d’avocats préfère ne pas poser de questions. Au premier rang, l’ancien numéro 2 et le représentant des laboratoires Servier, Jean-Philippe Seta et Emmanuel Canet, regardent leurs chaussures.

Henri Seckel