L’industrie pharmaceutique

Le Monde.fr : Procès du Mediator : « C’est un poison ce médicament qu’on m’a donné ! »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Procès du Mediator : « C’est un poison ce médicament qu’on m’a donné ! »

Une dizaine de parties civiles ont déversé leur colère contre les laboratoires Servier et raconté leur vie après la prise du traitement.

Par Pascale Robert-Diard

Publié le 22 novembre 2019

Cet imparfait qui se glisse partout. « Je faisais du sport. » « J’adorais danser sur les bords de la Marne. » « J’aimais beaucoup mon travail. » « Je faisais tous les travaux à la maison. » « Je jouais aux boules. » C’était avant. Avant qu’une « petite boîte bleue » s’invite dans le quotidien de Stéphanie, Michel, Odette, Patricia, Corinne, Elisabeth, Khalil, Michelle, Annie, Dominique ou Ghalia. Tous se sont vu prescrire du Mediator. Trois comprimés par jour pendant deux, trois, cinq, six ou dix ans.
Jeudi 21 novembre, le procès du Mediator a dévié pendant quelques heures du cours aride dans lequel les débats scientifiques le contenaient. Aux experts, aux hauts fonctionnaires et à leurs mots policés ont succédé les flots de mots enragés, maladroits, douloureux de celles et ceux dont ce médicament a saccagé la vie.

La plupart se souviennent de leur première fois. De leur confiance aveugle dans la prescription donnée « en quinze minutes » par le médecin traitant ou l’endocrinologue auxquels ils avaient confié leur envie de retrouver la ligne après une grossesse, de réduire leur surpoids ou leur crainte face à un diabète naissant. Des résultats heureux auxquels ils s’accrochaient – « J’ai perdu des kilos » –, des effets secondaires auxquels ils ne prêtaient pas trop attention – « J’étais employée dans un supermarché, j’étais essoufflée, je mettais ça sur le compte de mon travail » –, jusqu’au jour où un cardiologue leur a annoncé un mot inconnu : « valvulopathie ».

« Je suis bourrée de haine »
Un jour de 2009, Stéphanie a reçu dans sa boîte aux lettres un courrier de la Sécurité sociale lui enjoignant de faire des examens cardiaques. Elle prenait du Mediator depuis trois ans, le médicament venait d’être retiré du marché.

« Je suis allée consulter. Le verdict est tombé. J’avais 40 ans, c’était épouvantable », raconte-t-elle. Elle en a 49 aujourd’hui et sa colère déborde. « Je suis bourrée de haine. Le Mediator m’a fait autant de mal physiquement que psychologiquement. J’avais plein de projets que je dois abandonner à cause de lui. J’ai un cœur malade, je vis avec, c’est terrifiant. » Elle a refusé l’indemnisation proposée par les laboratoires Servier et la clause de confidentialité qu’elle comprenait. « C’est trop facile », dit-elle.

La colère de Michelle est tout aussi vive. Cette ancienne directrice d’administration, âgée de 73 ans, en paraît dix de plus lorsqu’elle s’avance à pas comptés jusqu’à la barre, soutenue par son avocat, Me Charles Joseph-Oudin. Elle était diabétique, elle a pris du Mediator pendant deux ans, de 2007 à 2009. Elle a dû subir une double opération des valves aortique et mitrale. « Les valves vont très bien. Moi, beaucoup moins. Le soir quand je me couche, je n’entends qu’elles. Tic-tac, tic-tac. Il paraît que je suis devenue exécrable. Bon, ça, je veux bien le croire ! », dit-elle. Michelle a « des bleus partout » à cause des prises de sang et des anticoagulants. Sa chambre est au premier étage, elle a quatorze marches à monter pour la rejoindre. « Quand ça va bien, je les monte en deux fois. » La vieille dame garde un souvenir cuisant des examens qu’elle a subis pour voir reconnaître ses droits à indemnisation. « On est traités comme des moins que rien. Il y avait un expert, qui était odieux. Et des gens de chez Servier, une avocate, hyperagressive. »

Les laboratoires Servier lui ont proposé 37 000 euros, qu’elle a refusés. L’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam) lui en a accordé 562 000 et quatre heures d’aide quotidienne à domicile. D’un mouvement de tête furieux, elle désigne les prévenus, assis à quelques mètres d’elle. « Ils ont assassiné des gens et ils faisaient jackpot tous les ans. Ce sont des truands, des escrocs. Moi, je fais plus rien, j’attends la fin. »
Honte
Patricia a 67 ans, elle était gestionnaire dans l’immobilier et a pris du Mediator pendant trois ans pour maigrir après trois césariennes. Elle a subi deux interventions cardiaques. L’indemnisation proposée par les laboratoires Servier s’élevait à 27 000 euros. Elle en a perçu 390 000 de l’Oniam. « Aujourd’hui, je prends deux corbeilles de comprimés par jour : des antidouleurs, des antidépresseurs pour supporter le bruit des valves, des somnifères. Avec tous ces traitements, je perds la mémoire. Mes filles s’énervent à devoir me rappeler les heures et les jours de rendez-vous. »
Corinne, 58 ans, est en arrêt de travail depuis 2016. Après dix ans de Mediator, elle a été opérée d’une valve, ses résultats ne sont pas bons, elle redoute de devoir subir une deuxième intervention. Les laboratoires avaient estimé son indemnisation à 138 000 euros, l’Oniam lui a en versé 415 000. Chaque soir, chez elle, elle rejoint la chambre d’amis : « Je ne veux pas réveiller mon mari avec le bruit de la valve. »
Ces mots sont peut-être ceux qui font le plus mal. Au-delà de la douleur des opérations, de la rééducation, ils disent le quotidien amputé et la honte qui, souvent, l’accompagne. Les décolletés interdits depuis qu’une cicatrice de 25 centimètres leur déchire le thorax. La tristesse de Patricia qui confie ne plus pouvoir s’occuper seule de ses petits-enfants à cause de son essoufflement. Celle de Corinne qui « n’a plus de vie sociale ». Michel, opéré d’une valve, qui s’en veut « de ne plus être capable de tondre le gazon. Je suis obligé de demander à mon fils de m’aider, dit-il. Avant, j’étais responsable de chargement dans une plâtrerie. J’ai commencé comme manœuvre, j’ai fini contremaître, j’en étais fier. Maintenant, je vis avec une pendule à l’intérieur de moi ».

« Je suis un boulet »
Ghalia, qui dort sous oxygène, ne peut plus rien porter, ne parcourt que quelques mètres avant de devoir s’arrêter et a renoncé à accompagner ses enfants et ses petits-enfants l’été en Algérie. Dominique, l’élégante sexagénaire, ex-cadre supérieure de santé, qui depuis son opération « vit comme une grand-mère de 85 ans » : « J’étais une grande sportive, j’étais classée au tennis. Je vis près des montagnes, je ne peux que les regarder. Je ne peux plus faire de rando ni de vélo. Pourtant, je suis pas mal. Mais comment voulez-vous que je refasse ma vie ? Je suis un boulet. » Elle se souvient avec amertume des mots du médecin qui lui avait prescrit du Mediator de 1996 à 1998 : « C’est presque homéopathique. »

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Tous se sentent trahis par les laboratoires Servier et veulent voir reconnaître par le tribunal leur préjudice de victimes de « tromperie aggravée ». « C’est un poison, ce médicament qu’on m’a donné ! », dit Ghalia. Elle plonge la main dans son sac, en ressort la petite boîte bleue. « Regardez, elle est là. Je l’ai gardée. En mauvais souvenir ! »

Pascale Robert-Diard