Les Ehpads et le grand âge

Libération - CORONAVIRUS Un autre Ehpad Korian dans l’œil de la justice

il y a 3 mois, par Info santé sécu social

Par Chloé Pilorget-Rezzouk et Ismaël Halissat — 20 mai 2020 à 20:31

C’est un des Ehpad Korian en pleine tempête et désormais visé par la justice. Loin des sourires et clichés idylliques de ce « havre de paix » mis en avant sur le site internet de l’établissement « Bel Air », propriété du leader du secteur. Mardi, le parquet de Nanterre a annoncé l’ouverture de quatre enquêtes préliminaires, pour « homicide involontaire », « mise en danger de la vie d’autrui » et « non-assistance à personne en danger », dont deux concernent cette maison de retraite de Clamart (Hauts-de-Seine), et viennent s’ajouter à celle ouverte par le parquet de Grasse contre un Ehpad Korian à Mougins. Ces enquêtes font suite aux dépôts de plaintes de deux familles de résidentes de « Bel Air » mortes du Covid-19. Elles dénoncent « une gestion opaque » de l’épidémie, de multiples « défaillances » et la « loi du silence » auxquelles elles ont été confrontées. « C’est la démonstration que nos plaintes sont tout sauf fantaisistes », estime leur conseil, Me Fabien Arakelian. Sur le site abritant quelque 70 résidents, au moins 12 d’entre eux sont morts, selon une source interne.

Glaçant
« Nous voulons des réponses, comprendre ce qui s’est passé. Cela ne fera pas revenir nos proches, mais on a le sentiment qu’il y a un début de justice en train de se mettre en œuvre », réagit Olivia Mokiejewski, qui a perdu sa grand-mère, Hermine, 96 ans, et a depuis fondé le Collectif 9471 pour recueillir la parole des proches de défunts et des personnels d’Ehpad. A « Bel Air », où était hébergée son aïeule, le déroulement des événements, retracé par Libération à partir d’échanges entre les familles, la direction de la maison de retraite et l’Agence régionale de santé (ARS), est glaçant. Le 17 mars, la direction du site envoie un premier message aux proches : « Je tiens à vous rassurer : la situation de "Bel Air" demeure bonne et nous n’avons à ce jour aucun cas de Covid-19 à déplorer. Nos résidents et nos salariés se portent bien. » Une version répétée à plusieurs reprises jusqu’au 30 mars, alors même que la situation semblait se dégrader rapidement.

Mais l’absence de masque chez les salariés et les résidents alarme les proches. Dans un mail du 21 mars, Olivia Mokiejewski interpelle un des directeurs régionaux de Korian et l’ARS : « Je suis très inquiète par les mesures de sécurité insuffisantes et contradictoires mises en place par la directrice face à l’épidémie de coronavirus. » Dans une réponse datée du 24 mars, une des référentes de la « cellule personnes âgées » de l’ARS confirme que les soignants ne portaient alors pas de masque, mais conforte la direction de l’établissement dans son choix. La maison de retraite « n’abritant pas, à ce jour, de cas suspects ou confirmés Covid parmi les soignants et résidents », l’ARS indique qu’il n’est donc pas « recommandé que ceux-ci en soient munis ». Le 30 mars, la direction assure de nouveau aux proches qu’il n’y a « aucun cas de coronavirus parmi nos résidents, ni nos salariés ».

Pourtant, plusieurs résidents, et même plusieurs salariés, sont malades, selon les deux plaintes déposées. Olivia Mokiejewski, dès le 25 mars, lors d’une visioconférence le jour même avec sa grand-mère, observe les premiers signes de l’infection. Elle en informe la direction de l’établissement par mail : « J’ai trouvé ma grand-mère anormalement fatiguée, elle toussait et me disait qu’elle avait mal à la tête. » Les jours suivants, la santé de celle-ci va se dégrader. Et malgré de nouvelles alertes de sa petite-fille, aucun examen médical n’est réalisé. Le 31 mars, Olivia Mokiejewski fait intervenir elle-même un médecin dans la résidence. L’état de son aïeule est très préoccupant, elle est hospitalisée dans la foulée. Elle décédera le 4 avril.

« Calamiteuse »
Au-delà de cette gestion de la crise, qualifiée par un salarié de « calamiteuse », l’Ehpad « Bel Air » connaissait vraisemblablement des difficultés antérieures. Dans une attestation adressée récemment au procureur de la République de Nanterre et consultée par Libération, une mandataire judiciaire à la protection des majeurs dénonce des problèmes récurrents dans la maison de retraite, notamment fragilisée, selon ses mots, par une « valse des directeurs », un « turn-over extrême ». Ces cinq dernières années, trois directeurs s’y sont succédé. Cette professionnelle, exerçant depuis plus de dix ans, énumère les « nombreux dysfonctionnements » qu’elle a pu constater à partir de l’été 2015. Comme le recours, à l’époque, à des draps « pour essuyer des personnes incontinentes car la direction interdisait l’utilisation illimitée de protections », ou ces « résidents ayant souffert de déshydratation » depuis la mise en place de fontaines à eau, en remplacement des bouteilles en chambre. « Certains résidents handicapés […] ne pouvaient pas se déplacer seuls aux fontaines », écrit-elle. Autre conséquence d’une « optimisation des coûts », note-t-elle : « La qualité et l’équilibre des repas », dont le budget journalier est de « moins de 4 euros par jour et par personne ». Des détails pouvant sembler anodins, mais qui, mis bout à bout, révèlent un système où la moindre économie est bonne à prendre. En 2016, ce témoin a d’ailleurs alerté l’ARS et le groupe Korian : « Je regrette cette situation », lui a répondu la directrice des opérations du Pôle seniors.

Enfin, bien avant le Covid-19, cette mandataire judiciaire affirme que la direction du site « ne pouvait pas remplacer son personnel absent ou malade », en raison de « la politique de réduction des coûts du groupe Korian », et qu’il existait « déjà, à l’époque, d’importantes carences en aides-soignantes ou infirmières ». Sur la gestion de la crise sanitaire, elle l’atteste : « Ayant de nombreux majeurs protégés dans d’autres Ehpad de la région parisienne, j’ai pu constater que seul Korian Bel Air ne me communiquait pas les informations importantes concernant les résidents. […] J’ai cessé de placer des personnes retraitées dans cet établissement depuis plusieurs années. » Contacté, l’avocat de Korian dit « réserver ses réponses aux enquêteurs et au procureur de la République ».

Chloé Pilorget-Rezzouk , Ismaël Halissat