L’industrie pharmaceutique

Médiapart - Face aux multinationales pharmaceutiques, « il faut arrêter le robinet à monopole »

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

2 MAI 2020 PAR ROUGUYATA SALL

Alors que l’accessibilité des futurs vaccins et traitements se pose déjà, Gaëlle Krikorian, de Médecins sans frontières, estime qu’« on donne des brevets avec une extrême facilité dans la plupart des pays » alors qu’il faudrait « partager la connaissance, le savoir, les données ».

Chercheuse en sciences sociales, spécialiste des brevets et accords commerciaux en matière de santé, Gaëlle Krikorian dirige la « campagne d’accès aux médicaments essentiels » de Médecins sans frontières (MSF) depuis 2018, après avoir également milité chez Act Up. Entretien.

Dans la déclaration finale du sommet extraordinaire du G20 consacré au Covid-19, le 26 mars, le principe d’une accessibilité « pratique et économique » aux médicaments antiviraux et vaccins est affirmé. Y a-t-il eu des actions concrètes ?

Gaëlle Krikorian : Il y a eu des déclarations politiques et des annonces d’engagement d’argent, de ressources publiques qui sont conséquentes. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir s’il y a des accords concrets passés avec certaines firmes pharmaceutiques.

Tout cela pose la question de la transparence mais aussi des conditions associées aux investissements publics dans la santé, pour être sûr que ça donne les outils de santé dont on a besoin, d’une part ; qu’ils soient accessibles à tous ceux qui en ont besoin, d’autre part.

Ces dernières années, dans l’univers de l’accès aux outils de santé, beaucoup d’acteurs ont réalisé qu’il y a énormément de ressources publiques engagées sous diverses formes dans la recherche médicale. En fait, jusqu’à présent, c’était assez invisibilisé. On était bercé par la petite musique des multinationales, selon laquelle ils font l’essentiel du travail, investissent des sommes énormes, etc. On s’est rendu compte que ce n’est pas exactement ça. Et la crise du Covid-19 vient jeter une lumière un peu plus crue encore sur ces réalités.

La mobilisation que cela suscite de la part des États, c’est très bien. On entend parler d’équité. On se demande maintenant de quelle façon elle va être réalisée, quel est le plan s’il y en a un, et quels en sont les termes pour éviter le danger de l’appropriation des technologies par des pays riches, pour faire en sorte qu’il y ait une distribution équitable à travers le monde.

Cette nécessaire transparence, quelles en sont les conditions ?

Ce ne sont pas des choses extrêmement sophistiquées. Pour autant, on a dû mal à les mettre en œuvre. Il faut savoir qui paie quoi, quelles sont les ressources publiques ou privées, quels sont les coûts de production, de distribution. C’est dans ces conditions-là seulement qu’on a la possibilité de mener une négociation avec les acteurs privés pour arriver à un prix équitable. Si on n’est pas capable de comprendre l’ensemble de ces paramètres, on fait des chèques en blanc, on accepte les prix des industriels, ce n’est pas possible.

Cela interroge énormément l’économie qu’on a mise en place autour du médicament, inadéquate. Un système complètement déséquilibré, à l’aune de ce qui se passe avec l’hépatite C, avec certains anticancéreux ou traitements contre les maladies orphelines : on voit bien qu’on va dans le mur. Comment on se ressaisit ? On interroge la relation public-privé et on impose cette transparence.

Face au Covid-19, différentes molécules sont testées dans des essais cliniques. Gilead a été interpellé sur l’accessibilité de son remdesivir. AbbVie a dû abandonner ses droits sur son Kaletra lorsque Israël a annoncé une « licence obligatoire »... Ce principe de « licence obligatoire » (un État décide d’autoriser tout laboratoire à produire des génériques sur son territoire sans le consentement du titulaire du brevet) est-il suffisant pour permettre l’accès aux médicaments pour tous ?

C’est juste un mécanisme d’équilibrage du système, auquel l’État recourt s’il estime que c’est nécessaire. C’est un outil qui peut être très efficace. Mais la réalité de son usage est tout autre : on a vu que les pays étaient, si ce n’est empêchés, du moins fortement découragés à utiliser cet outil. En France, les licences obligatoires ont été mises sur la table plusieurs fois depuis 2013, d’abord avec l’hépatite C puis pour d’autres traitements. Mais jusqu’à présent, les pays refusaient d’utiliser cette boîte à outils pour résoudre des problèmes d’accès aux médicaments.

Aujourd’hui, avec le Covid-19, Israël, l’Allemagne ou le Costa Rica, de plus en plus d’États réalisent que c’est un outil qu’il va peut-être falloir utiliser. Dans la plupart des pays, on donne des brevets avec une extrême facilité. Peut-être que ça commence aussi par là, qu’il faut déjà arrêter le robinet à monopole. Dans le contexte du Covid-19, avec l’intérêt de booster au maximum la recherche, MSF et plein d’autres disent qu’il faut partager la connaissance, le savoir, les données.

Le brevet, qui vient en quelque sorte récompenser les investissements dans la recherche grâce à une exclusivité, est-il le principal frein d’accès aux médicaments pour tous ?

C’est une barrière, mais ça dépend des cas. Quand on regarde la pénicilline, il n’y a pas de problème de brevet sur cette molécule ancienne. C’est l’absence de capacité de production décentralisée qui pose problème, parce qu’il n’y a pas d’intérêt économique pour la plupart des acteurs. Du coup, il n’y aura pas suffisamment de produits de santé disponibles.

Si on veut promouvoir la recherche, il faut aussi tenir compte des PME et savoir comment on passe des contrats avec elles, comment on les soutient au moment où elles font de la recherche, pour payer les chercheurs, les machines, pour pouvoir mener des essais cliniques avec les structures publiques.
Ça nous interroge sur la forme d’économie mise en place autour des produits de santé, contrôlée par une quinzaine de multinationales. C’est une économie de fonctionnement où il y a énormément de déperdition en termes de coûts pour le secteur public, pour la société, mais aussi pour les citoyens avec leurs impôts.

C’est inquiétant ce qui est en train de se passer. Tout le monde dit : « On va se battre tous ensemble contre ce virus qui n’a pas de frontières »… Sauf qu’on n’a aucune garantie. Ce serait vraiment extrêmement naïf de s’imaginer que tout d’un coup l’industrie ne va pas chercher à s’enrichir. Ce sont des multinationales pharmaceutiques, pas des sociétés philanthropiques.

Comment le modèle des biens communs peut-il se traduire dans la santé publique mondiale et la lutte contre le Covid-19 ?

On doit mettre en place des systèmes de gouvernance sur les produits de santé. On doit savoir exactement comment on les développe, qui a des droits dessus, et comment faire pour empêcher les monopoles ou que des firmes puissent imposer des prix excessifs. Aujourd’hui, le monopole veut dire qu’il y a un acteur qui décide qui va avoir accès ou pas. On est loin du concept de bien commun ou de bien public.

Il faut une gouvernance avec des décideurs politiques, des composantes industrielles (mais pas seulement les multinationales), des représentants des hôpitaux, des patients, de la société civile engagée dans l’accès aux soins. Et faire travailler ces gens tous ensemble, de façon transparente.

Pourtant, il existe déjà des organisations internationales dédiées à l’accessibilité, soutenues par les Nations unies et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), comme le Medicines Patent Pool (MPP, pour « pool de brevets sur les médicaments »)...

Le MPP a été créé dans le contexte de la lutte contre le sida pour faciliter le fait que les firmes qui détiennent les brevets donnent des licences à des fabricants de génériques, pour produire et vendre dans les pays pauvres. Les firmes indiennes ont pu s’approprier ces marchés sur lesquels les grandes firmes n’avaient pas été, car elles n’avaient pas d’intérêt à le faire. Elles ont sauvé des milliers de malades.

Ça revient à une forme de segmentation du marché global, qui permet aussi à ces multinationales de faire travailler pour eux des entreprises qui étaient leurs concurrentes – il ne faut pas oublier cet élément important en matière de stratégie pharmaceutique et d’évolution du marché global. L’idée, derrière, c’est qu’il y a aussi un avantage marketing pour les firmes.

Ce dispositif de « pools de brevets » a marché très à la marge pour les pays les plus pauvres, mais ça n’a pas marché pour tous les malades des pays intermédiaires, où il y avait suffisamment de profits pour que les firmes veuillent garder leurs droits.

Il y a beaucoup de limites sur cette initiative. C’est ce qui nous fait dire aujourd’hui dans le cadre du Covid, qu’on a besoin de partage, de la mise en commun de savoirs, mais aussi des technologies, pour ne pas répéter une production globalisée qui s’appuie sur un nombre très limité de sites. Au contraire, il faut permettre une production multicentrique sur les différents continents, réduire les effets de dépendance.

La mise en commun permet d’avancer sur tous ces fronts. Sauf que ça ne va pas se faire volontairement. Aujourd’hui, compte tenu de la gravité de la situation, on rappelle que les États ont des outils : ne pas donner de monopoles, et donc permettre la mise en commun ; ou donner des monopoles mais utiliser des dispositifs comme les licences obligatoires, quitte à les accélérer. Il faut utiliser ces outils pour obliger le partage.

Quel regard portez-vous sur le développement de partenariats publics-privés pour financer la recherche de traitements et de vaccins, comme la GAVI (Alliance globale pour les vaccins et l’immunisation) ou la CEPI (Coalition pour l’innovation en matière de préparation aux épidémies) qui finance par exemple le projet de vaccin du consortium de l’Institut Pasteur, de l’entreprise Themis et de l’université de Pittsburgh.

La GAVI a été fondé en 2000 pour « pooler » des ressources. Mais ça a été très difficile par exemple de ramener le vaccin pneumocoque à un prix abordable pour tous les pays. Ce n’est toujours pas le cas, c’est pourtant un vaccin de base.

Aujourd’hui, ces structures comme la GAVI ou la CEPI disent : « On est là, on sait faire, il suffit d’envoyer l’argent dans les bons canaux. » Il y a des gens de très bonne volonté, mais toujours avec cette logique de vouloir façonner la santé comme un marché au lieu de la penser autrement.

Que les firmes soient motivées par le profit, ça ne me choque pas. Mais que les responsables des institutions publiques, des agences internationales soient complètement soumis à cette logique et continuent de prétendre qu’elle va permettre de nous en sortir collectivement, c’est une impasse.

On veut que les contrats avec l’industrie soient transparents. Un « master plan » avec cinq agences onusiennes et dix pays, pourquoi pas. Mais il faut que le plan soit connu, que tout ça soit transparent, et que la société civile soit autour de la table.