L’industrie pharmaceutique

Mediapart : Vaccin contre le Covid-19 : Sanofi, ou la marchandisation extrême de la santé

il y a 2 mois, par infosecusanté

Mediapart : Vaccin contre le Covid-19 : Sanofi, ou la marchandisation extrême de la santé

14 mai 2020|

Par Martine Orange


En déclarant réserver ses vaccins aux États-Unis, le groupe français Sanofi jette une lumière crue sur ce qu’est devenu le monde de la santé : le vaccin contre le Covid-19 est devenu un enjeu de guerre commerciale, de lutte entre puissances.

C’était un autre temps, un autre monde. En 1954, le chercheur américain Jonas Salk, découvreur du vaccin contre la poliomyélite, annonçait au moment de la mise sur le marché de son vaccin qu’il renonçait à le breveter, au nom de la défense de l’humanité. « Peut-on breveter le soleil ? » répondit-il à des journalistes interloqués que le chercheur abandonne une fortune.

« Je pense que la connaissance biologique fournit des analogies utiles pour comprendre la nature humaine […]. Les gens pensent la biologie en termes de questions pratiques comme les médicaments, mais sa contribution à la connaissance des systèmes vivants et de nous-mêmes sera à l’avenir tout aussi importante […]. C’est beaucoup plus important de coopérer et de collaborer. Nous sommes les co-auteurs avec la nature de notre destinée », expliqua-t-il plus tard.

Au regard des propos de Jonas Salk, les déclarations du directeur de Sanofi, Paul Hudson, annonçant mercredi sur Bloomberg 3 que le vaccin contre le Covid-19 serait réservé en priorité aux États-Unis, illustrent le gouffre qui nous sépare des anciennes valeurs du monde universitaire et médical. Il n’est plus question de collaboration, de savoir partagé, de bien commun.

La santé est tombée depuis plusieurs décennies dans la marchandisation. C’est un business. Les Big Pharma, ces grandes multinationales du médicament qui dominent le secteur, n’ont plus aucun scrupule à breveter le vivant, tout ce qu’a créé la nature. Elles auraient pu breveter le soleil et exiger des royalties dessus qu’elles l’auraient fait.
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Avec le Covid-19, cette évolution prend cependant un tour encore plus glaçant. Fin avril, l’Assemblée générale de l’ONU a beau avoir adopté une déclaration demandant la plus large coopération internationale dans la lutte contre la pandémie, avec notamment l’universalité du vaccin partout dans le monde, la Chine et les États-Unis ont décidé qu’il en irait autrement. Les vaccins, les tests, les médicaments, tout ce qui peut aider à lutter contre la pandémie devient un enjeu de guerre commerciale, de lutte entre puissances.

Dès le début de la pandémie, Donald Trump a annoncé que la découverte du vaccin se devait d’être un succès américain, une illustration de l’« America First », dont il a fait son thème de campagne permanent. Wall Street a applaudi, la santé, avec l’agroalimentaire, étant considérée par le monde financier comme le secteur le plus sûr dans ces temps incertains, un domaine où il y a quoi qu’il arrive des milliards à faire.

Dans cette lutte pour la suprématie, le président américain est prêt à tout. Début février, la presse allemande révélait que le gouvernement américain avait tenté de mettre la main 3 sur un petit laboratoire allemand, présenté comme prometteur dans la recherche contre le Covid-19, et de s’en réserver les travaux. « L’Allemagne n’est pas à vendre », répondit durement le gouvernement allemand. Face au tollé général, le gouvernement américain avait reculé.

Mais il n’a pas renoncé : il a fait miroiter des milliards de dollars de financement pour attirer les plus grands groupes pharmaceutiques non américains. Beaucoup ont cédé aux sirènes de l’argent. D’autant qu’en cas de succès, ils sont assurés d’avoir toute liberté sur les prix de leur vaccin, puisque les prix des médicaments ne sont pas encadrés aux États-Unis. Cela peut se traduire en milliards de profits.

C’est dans ce cadre que Sanofi s’est associé avec son concurrent GlaxoSmithKline dans un projet financé par les États-Unis afin de mettre au point un vaccin et d’en produire 600 millions de doses annuellement au moins dans un premier temps, si leurs recherches sur un vaccin sont couronnées de succès.

« Le gouvernement américain a le droit à recevoir les vaccins en premier parce qu’il a investi en prenant des risques. Ce sera ainsi parce que les États-Unis ont investi pour essayer de protéger leur population, pour redémarrer leur économie », a expliqué Paul Hudson.

La déclaration a fait hurler de ce côté-ci de l’Atlantique. « L’engagement des Français pour développer un champion dans la filière de la santé ne peut pas aboutir à le voir préférer d’autres marchés pour lancer ses vaccins. Il ne peut pas y avoir des gains systématiquement privatisés et des pertes ou des investissements systématiquement reportés sur l’effort collectif des Français », s’est emporté le Parti socialiste 3. « Ce n’est ni plus ni moins qu’un chantage pour obtenir plus d’aide publique », dénonce l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Mais elle a aussi beaucoup inquiété. « Personne ne doit être renvoyé à l’arrière de la queue du vaccin en raison du lieu où il vit ou de ce qu’il gagne », a rappelé le président sud-africain Cyril Ramaphosa, alarmé par la montée de ce nationalisme médical, de cette guerre commerciale de la santé, qui va à l’inverse des engagements de l’ONU.

Pressé de toutes parts, le gouvernement ne pouvait que réagir. Emmanuel Macron s’est dit « ému » rappelant que « le vaccin contre le Covid-19 devait être un bien mondial », qui devait être « soustrait aux lois du marché », tandis que le premier ministre déclarait que Sanofi lui « avait donné toutes les assurances que le vaccin serait bien distribué en France ».

Avec cette polémique, le gouvernement apporte une nouvelle fois la démonstration de son amateurisme et de son double langage. Comment peut-il feindre de tout découvrir ? À l’inverse de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne, qui ont accepté d’apporter des fonds importants à leurs groupes pharmaceutiques pour les aider à financer leur recherche pour la mise au point de vaccins contre le Covid-19, la France a choisi de ne rien faire, comme Mediapart l’a raconté. Les programmes de recherche sur le vaccin ont été exclus du premier appel à projets « flash Covid-19 » de la recherche publique.

Sauf à dire qu’il est ignorant de tout, comment croire que le gouvernement français ne savait rien de la participation de Sanofi au projet américain sur les vaccins ? La déclaration provocante du directeur général de Sanofi l’a obligé à réagir. Mais si celui-ci n’avait rien dit publiquement, le gouvernement se serait-il ému de cette situation ?

Face au tollé provoqué, Sanofi se défend aujourd’hui en expliquant que son patron a délibérément opté pour la provocation afin de réveiller les Européens. Alors que les États-Unis et la Chine se sont mis en ordre de bataille, l’Union européenne peine à mettre en marche des programmes de recherche communs dans la lutte contre le Covid-19.

Le 7 mai, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont participé à un grand Téléthon afin de financer la recherche contre le Covid-19. Quelque 7,3 milliards d’euros auraient été récoltés. Mais rien de concret à ce stade n’a été engagé. Après ses déclarations, Sanofi affirme avoir entamé des « discussions très constructives avec les instances de l’Union européenne ainsi qu’avec les gouvernements français et allemand entre autres » pour mener des recherches en Europe.

Est-ce à dire qu’il va avoir guichet ouvert pour financer sa recherche sur fonds publics ? Cela fait des années que les gouvernements successifs ont décidé de s’en remettre au privé en matière de santé, abandonnant toute ambition pour la recherche publique française.

D’année en année, celle-ci voit ses budgets réduits comme peau de chagrin, obligeant les laboratoires publics à aller mendier des subventions et des financements auprès des groupes privés. Sanofi comme d’autres apportent des fonds à l’Inserm, au CEA, à différents CHU pour financer leurs recherches. Mais celles-ci se font dans le cadre et sur les thèmes définis par les groupes privés. Et naturellement, ce sont eux qui bénéficient de la propriété intellectuelle, de toutes les retombées commerciales des travaux menés par le public.

Tout le monde trouve cela normal. L’état d’esprit qui règne dans la haute administration a amené depuis longtemps à considérer que le public ne vaut jamais rien. Il ne saurait avoir ni idées, ni succès, ni ambition. Il peut être dépouillé de tous ses travaux, sans que cela n’émeuve personne au ministère de la recherche, des universités, de la santé.

Des découvertes financées par le Téléthon, c’est-à-dire par des dons des Français, se sont ainsi retrouvées dans des mains du privé, et rachetées à coups de centaines de millions, voire de milliards plus tard, sans que la recherche publique française soit associée ni de près ni de loin aux retombées commerciales.

Ce désarmement vis-à-vis du privé est devenu une règle générale admise à tous les échelons de l’État. Celui-ci assume depuis des années de distribuer de l’argent public, d’accorder des aides, des cadeaux fiscaux de toutes sortes, sans demander le moindre retour, la moindre contrepartie. C’est encore plus vrai quand il s’agit de nos champions nationaux, qui doivent être « dans le jeu de la concurrence mondiale ».
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Sanofi est un champion en la matière. Troisième groupe pharmaceutique mondial, leader mondial dans les vaccins, il est le produit de la recherche publique, la fusion des groupes publics (département d’Elf Aquitaine, Rhône-Poulenc). Son développement, il le doit aussi à la Sécurité sociale et l’Agence du médicament qui lui assurent une bonne partie de son chiffre d’affaires chaque année. À cela s’ajoutent les diverses aides.

« Sanofi est une entreprise française dont l’activité de recherche est financée au titre du Crédit d’impôt recherche (CIR) – un crédit d’impôt annuel de 150 millions d’euros – et du Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) – 13 millions en 2013, passé à 24 millions en 2018 », rappelle le Parti socialiste. Mais là, point de droit pour avoir pris des risques, comme le directeur général de Sanofi le concède à l’égard du gouvernement américain. Quand il est question de l’argent public français, il s’agit juste d’un dû.

Bien qu’ayant reçu 1,5 milliard d’euros de crédit d’impôt recherche sur dix ans, « Sanofi a supprimé sur cette même période plus de 2 800 postes de recherche et abandonné des pans entiers, comme Alzheimer. Le laboratoire n’innove pas », accuse de son côté l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.

Cette absence de contrôle, ce laisser-faire généralisé se traduit jusque dans la sécurité sanitaire. Il a fallu la pandémie de Covid-19, l’arrêt des productions des médicaments en Chine pour que le gouvernement réalise que 80 % des principes actifs des médicaments y étaient fabriqués, qu’il n’y avait plus aucune sécurité dans les approvisionnements.

À la recherche du plus grand profit, Sanofi avait décidé depuis des années de délocaliser ses productions de médicaments tombés dans le domaine public ou peu rentables en Inde ou en Chine, sans que personne, au niveau de l’État, en prenne conscience ou demande des comptes.

Tout laisse à craindre, une fois la polémique passée, que les vieilles habitudes reprennent, qu’au nom de la défense de nos champions nationaux, le leader français de la santé soit exempté de tout contrôle, de toute réciprocité, afin de pouvoir affronter la concurrence mondiale. Embarquée dans la guerre commerciale mondiale, la France risque même de tomber dans le nationalisme du vaccin, en se cachant derrière la bannière européenne.

Pourtant, la crise du Covid-19 nous enseigne autre chose : qu’il est urgent de sortir la santé du domaine marchand, de la faire revenir dans le domaine des biens communs.

« Nous n’enrayerons la marche de la Covid-19 que grâce à la solidarité. Les pays, les partenaires de la santé, les fabricants et le secteur privé doivent agir de concert pour veiller à ce que chacun puisse profiter des fruits de la science et de la recherche », insiste le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, en prévenant que le virus devrait demeurer longtemps une menace mondiale, surtout si de nombreux pays, ou de nombreuses personnes, sont exclus des vaccins ou des médicaments, parce qu’ils ne gagnent pas assez.

Grâce à des campagnes massives gratuites, la variole a été éradiquée dans le monde, les ravages de la polio ont nettement diminué. En revanche, la rougeole, dont le vaccin est toujours sous brevets privés, continue de sévir durement. L’enjeu est là : sans solidarité internationale, sans partage des connaissances et des médicaments, la lutte mondiale contre le coronavirus risque de passer par des années de défaite.