La psychiatrie

Paris Normandie.fr : Près de Rouen, un an après la grève, le centre hospitalier du Rouvray reste sur sa faim

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Près de Rouen, un an après la grève, le centre hospitalier du Rouvray reste sur sa faim

L’intense mobilisation de l’année dernière avait abouti à des acquis arrachés de haute lutte. Cependant, l’intersyndicale de l’hôpital psychiatrique s’impatiente alors que les mesures tardent à être mises en œuvre.

Christophe HUBARD Publié le 03/05/2019 à 19:44

Le parvis du centre hospitalier du Rouvray a retrouvé son calme. En apparence. Un an après la mobilisation d’une partie des personnels de l’établissement sottevillais, peu de choses ont vraiment changé. Malgré une grève de la faim de dix-neuf jours, une médiatisation nationale, le défilé de quelques politiques... L’électrochoc tant espéré n’a pas eu lieu.
« Il y a de la colère », lâche Thomas Petit, ancien gréviste de la faim, et une certaine « morosité ambiante ». L’infirmier à l’unité d’accueil et d’orientation, militant chez Sud, aura eu besoin de plusieurs mois pour « revoir le jour » et « récupérer la forme ». D’autres ont traversé un calvaire. « Psychologiquement cela a été beaucoup plus dur pour certains d’entre nous », évoque-t-il. La violence de la lutte engagée l’année dernière a laissé place à une attente presque aussi cruelle : « Quand je vois que nous sommes obligés de nous battre en permanence pour obtenir ce qu’on a déjà obtenu... », s’indigne l’infirmier.
« On ne manifeste pas pour nos salaires »
À la suite de la signature de l’accord de sortie de crise, début juillet 2018, le personnel de l’hôpital psychiatrique s’est attelé à la répartition des trente postes promis dans ce protocole âprement négocié avec l’Agence régionale de santé (ARS). Mais les recrutements tardent à se concrétiser : à l’heure actuelle, seulement quatorze postes sont venus renforcer les effectifs des infirmiers et des aides-soignants. Et l’intersyndicale se charge de vérifier que ces postes
sont bien affectés au secteur paramédical. Entre-temps, en effet, un nouveau directeur est arrivé au Rouvray, laissant les personnels dans l’attente de ses premiers gestes concrets.
Car la tension sur le nombre de lits occupés n’est pas retombée. Les chiffres de suroccupation ont explosé dès le mois d’août 2018. Fin avril dernier, l’occupation des lits atteignait 109 %. « Vous vous retrouvez avec un lit de camp installé dans un bureau avec son ordinateur et ses câbles alors qu’il est demandé de retirer ses lacets au patient... », raconte Sébastien Ascoet, militant CGT rencontré il y a un an sur le parvis brûlant des locaux administratifs du Rouvray. « Ou avec un lit trop petit », ajoute Serguei Houis, aide-soignant en pédopsychiatrie, militant CFDT. « Être en 2019 et proposer des chambres de trois sans toilettes... », souffle, écœuré Thomas Petit. « Ça crée de la tension, on traite de questions qui n’ont pas de sens », ajoute Sébastien Ascoet. Le nouveau directeur du centre a beau promettre de fermer tous ces lits précaires (lire par ailleurs), les personnels sont lassés de courir après ce qui ressemble à des chimères.
Quid de l’accueil des adolescents jusqu’ici mélangés avec les adultes, avec les cas d’attouchements et de viols qui s’ensuivent ? Le protocole d’accord prévoyait pourtant « la prise en charge des adolescents dans une unité temps plein transitoire », « une priorité absolue », à l’époque. Dorénavant, tout le monde attend la décision de l’ARS de créer ou non au Rouvray une unité pérenne dédiée aux adolescents, qui viendrait compléter l’unité Rimbaud de pédopsychiatrie. Le verdict pourrait tomber « dans les prochaines semaines ou les prochains mois », avance le directeur de l’établissement. Interrogée, l’ARS, acteur central, se ferait presque passer pour un simple consultant et renvoie vers l’équipe de direction pour l’application du protocole d’accord, lequel « a été signé par le directeur de l’établissement et les organisations syndicales, et non par l’ARS ».
Quant à la réflexion pour l’ouverture d’une unité d’hospitalisation spécialement aménagée pour les détenus, elle suit son cours... Un objectif « à long terme », selon le directeur. Sur la grille d’entrée du CHR, une banderole rappelle que la lutte est loin d’être terminée. Un préavis de grève illimitée a été déposé, pour être prêt le jour venu. « On est une des rares professions à ne pas manifester pour nos salaires, mais pour accueillir avec dignité les patients », fait remarquer Serguei Houis. « On est prêt pour une deuxième action aussi radicale », tonne Thomas Petit, devant ses collègues. Sébastien Ascoet n’entend pas lâcher, mais il ne veut pas revoir ses camarades dépérir sous les fenêtres de la direction. « On est un peu cramé », souffle-t-il. « On a laissé beaucoup d’énergie sur le parvis. »

À 16 ans, une vie d’errance et de déchéance

C’est un cri d’alarme lancé par un père. La famille, un couple et quatre enfants, anciennement domiciliée dans l’Eure, a déménagé à Saint-Pierre-lès-Elbeuf en août 2018, pour tenter d’obtenir une place au centre hospitalier du Rouvray, pour leur fils de 16 ans. En vain pour l’instant. « Ça fait six ans... », soupire le père. Six ans que la vie de cette famille a basculé. Asthmatique de naissance, Pierre* est un enfant « très speed ». Ses parents pensent que son comportement provient de son lourd traitement. « Jusqu’au jour où, à l’âge de 10 ans, il a cassé la moitié de son école primaire. » Le début d’une descente aux enfers. Un signalement est fait. « Les pompiers sont intervenus à maintes reprises chez nous pour le gérer. » À 11 ans, Pierre connaît sa première famille d’accueil. Premier échec. Il est renvoyé de foyer en foyer : au total, quatorze lieux d’accueil différents. En 2017, il attaque au couteau son éducateur dans un foyer d’urgence à Évreux. En avril 2018, « il est revenu chez nous, il a voulu mettre le feu à la maison, il a attaqué sa mère au couteau et fini par voler la voiture de sa sœur... » En septembre, il est condamné pour l’agression sur l’éducateur, à deux mois de prison avec sursis et deux ans de suivi. Pierre souffre de psychopathie. L’année dernière, il aura passé sept mois à fuguer. Drogues, vols... « Il se complaît dans ce mode de vie, sans domicile fixe, dans cette déchéance. Son intellect est très évolué, mais il s’en sert à mauvais escient, raconte son père. Il m’appelle régulièrement pour m’expliquer ce qu’il fait de mal. On le voit se dégrader... C’est le propre de la psychopathie : il torture psychologiquement les gens qu’il aime, car il sait très bien qu’on ne va pas le lâcher. » En tout, Pierre aura été admis deux fois quinze jours à l’hôpital psychiatrique de Navarre à Évreux, à la demande d’un juge. Mais cet établissement ne dispose pas de quartier pour mineurs. « Il y a un an et demi, les médecins avaient voulu l’envoyer au Rouvray, dans l’unité Rimbaud, mais il n’y avait pas de place. » La famille s’estime démunie. « L’ASE nous a demandé à plusieurs reprises de nous remettre en question. Très bien, mais comment fait-on ? Je veux bien qu’ils aient raison, mais il est à la rue. Qu’est-ce qu’ils font de mieux ? Ça fait un an qu’il n’est plus suivi. Bientôt cinq ans qu’il n’est plus scolarisé. » La semaine dernière, Pierre a été arrêté pour un cambriolage. « Il a été placé dans un centre éducatif fermé. Ça peut être une chance pour lui, s’ils réussissent à lui faire prendre son traitement et à reprendre un suivi éducatif... » *Le prénom a été modifié.
Contactée, l’ASE de l’Eure ne s’exprime pas sur le sujet.

« Renforcer le virage ambulatoire »
Interview de Lucien Vicenzutti, directeur du CHR depuis le 28 janvier 2019.

Quelles ont été vos premières impressions en arrivant au Rouvray ?
« Je suis surtout dans une phase de diagnostic, vu l’ampleur de la situation. Deux problèmes apparaissent : il existe une tension sur les lits d’hospitalisation, on ne sait pas où mettre les patients. C’est la cause principale de la crise de l’an dernier. Il faut régler ce problème en urgence. L’objectif est de retirer tous les lits supplémentaires. »
Vous évoquiez un second problème ?
« Il s’agit des adolescents hospitalisés parfois dans les services adultes [faute de place, NDLR] ; en moyenne, nous avons vingt mineurs, dont dix-huit ont plus de 16 ans. Pour ces derniers, le placement avec des adultes est légal. Nous pouvons avoir une difficulté pour deux mineurs de moins de 16 ans. Il est urgent de mettre sur pied une unité dédiée. Il faut trouver une solution dans le cadre de la réflexion régionale [engagée par l’ARS, NDLR]. Les besoins au niveau de la région sont de vingt lits. Nous, on pourrait créer une unité de dix lits, le délai n’est pas encore précisé, il le sera dans les prochaines semaines ou les prochains mois. »
Vous évoquez seulement deux cas problématiques, pourtant, le personnel alerte régulièrement sur les conditions d’accueil des adolescents, avec des cas d’attouchements et des viols recensés. Qu’en est-il ?
« En 2018, nous avons eu une trentaine d’événements indésirables, regrettables, de ce type-là en effet, des scènes d’attouchements ou d’agressions sexuelles. Cela justifie d’avoir une unité. »
Que préconisez-vous pour la suroccupation ?
« Il faut agir sur le rôle des secteurs [regroupant un ensemble de structures ambulatoires intervenant en dehors de l’hôpital psychiatrique, NDLR], qui assurent la coordination de la prise en charge. De plus, l’hôpital n’est pas là pour gérer le long cours. Plus de 160 patients sur les 500 hospitalisés au Rouvray sont présents depuis plus d’un an. Beaucoup relèvent d’une prise en charge médico-sociale. Il nous faut réduire le nombre d’hospitalisations en créant de nouveaux appartements médicalisés. C’est un travail à très long terme. Il faut également les orienter vers les foyers d’accueil médicalisés, mais ces structures ont besoin d’être appuyées par la psychiatrie. Il y a un besoin urgent de créer une équipe mobile handicap pour aider ces structures médico-sociales. »
Où en est le recrutement des 30 postes d’infirmiers et d’aides-soignants actés dans le protocole d’accord ? « Treize postes ont été pourvus pour l’instant [14 au dernier décompte, NDLR]. Il est difficile de faire des recrutements de masse. L’enjeu, c’est : où affecte-t-on les moyens ? Les postes supplémentaires ne règlent pas la suroccupation. Nous avons à travailler sur le gros problème d’organisation du territoire, dans le cadre du projet territorial de santé mentale ; soit on renforce l’hospitalo-centrisme, soit on renforce le virage ambulatoire. »
Quid de l’unité hospitalière spécialement aménagée, destinée aux détenus également annoncée dans le protocole d’accord ?
« L’objectif à long terme est de créer une UHSA. Les deux ministères sont impliqués. On est toujours candidat. Dans l’immédiat, nous allons prendre en charge les détenus présents à l’hôpital Janet du Havre, dont l’unité ferme le 21 juin. Pour transférer l’ensemble de ces patients, nous avons besoin de quatre lits supplémentaires. Nous nous préparons à ouvrir une nouvelle chambre d’isolement ; les travaux sont en cours. Et nous postulons pour trois autres lits. La réponse de l’ARS est attendue fin mai. Si le projet est accepté, la mise en œuvre est prévue à la fin du premier semestre 2020. Durant la phase de transition, l’hôpital Janet continuera à accueillir des détenus. »