Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

JIM - Vaccination insuffisante des plus âgés : le stigmate d’un mal français ?

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

Paris, le mercredi 1er septembre 2021

La progression est spectaculaire et n’a été plus importante qu’au Portugal et en Espagne : entre le 1er juillet et le 27 août, la part de la population ayant reçu au moins une dose de vaccin contre la Covid a augmenté de 39 % en France. C’est indiscutablement l’effet de l’établissement du passe sanitaire annoncé en juillet.

Une proportion de non vaccinés dangereuse pour les hôpitaux
Cependant, l’augmentation n’a pas été aussi marquée en ce qui concerne les plus de 80 ans. Ils connaissaient en effet un taux de vaccination de 80 % début juillet, qui aujourd’hui plafonne autour de 84,3 %, en ce qui concerne ceux qui vivent encore chez eux. De la même manière, pour les personnes souffrant de comorbidités, la couverture vaccinale atteint 84 %. Sans surprise, ces différents sujets (qui voyagent peu, vont moins au restaurant ou fréquentent rarement les discothèques ou les salles de sport) ont été moins sensibles aux arguments du « passe sanitaire ». Mais alors que face au variant Delta, il apparaît illusoire que la vaccination du plus grand nombre puisse complétement protéger d’une contamination ceux qui ne sont pas vaccinés (et du risque d’une forme grave), l’immunisation individuelle de ces plus fragiles est indispensable. Pour certains observateurs, tel le professeur Bruno Megabarne (réanimation, Lariboisière), compte tenu de la contagiosité du variant Delta, l’absence de vaccination pour 600 000 personnes de plus de 80 ans ou encore de 430 000 sujets âgés de 65 à 69 ans représente un risque de saturation des hôpitaux et de leurs services de réanimation.

Les plus âgés prioritaires mais mal accompagnés
Cette protection non encore optimale des plus âgés est singulière. Plusieurs autres pays ont en effet obtenu des succès importants : le taux de protection des plus de 80 ans flirte avec les 100 % au Danemark, en Irlande et en Espagne et dépasse les 95 % au Portugal, à Malte et en Autriche, tandis qu’il est supérieur à celui obtenu en France dans de nombreux autres pays. Avant même le passe sanitaire, l’organisation de la campagne est passée à côté de la spécificité des publics les plus âgés et isolés. « La vaccination a été ouverte en premier aux personnes âgées, mais encore fallait-il pouvoir aller sur Internet prendre rendez-vous. Au début de l’année, souvenez-vous, c’était la croix et la bannière ! Il fallait passer sa vie sur Internet pour réussir à décrocher le fameux rendez-vous. Ensuite, il fallait encore pouvoir se déplacer jusqu’au centre de vaccination. Je pense donc que ceux qui n’ont pas été vaccinés sont des personnes qui ont eu ces difficultés » remarque interrogée par Francetvinfo, le Dr Aline Corvol, médecin gériatre et maître de conférences au CHU de Rennes. Des corrections ont été apportées, avec le déploiement de stratégies dites « d’aller vers » et la possibilité donnée aux infirmières de vacciner à domicile. Ces opérations ont permis selon Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, de vacciner un million de personnes. Des efforts cependant insuffisants, aux yeux du Conseil scientifique qui considère le rattrapage du retard de la France comme une « urgence sanitaire ».

Opt-out et postiers
Aussi, de nouveaux dispositifs ont été récemment déployés. D’abord, dans le Vaucluse et en Seine-Saint-Denis, les personnes âgées et/ou isolées ont commencé à recevoir des convocations pour un rendez-vous de vaccination, avec des bons de transport associés. Deux mille lettres ont déjà été envoyées. Si cette stratégie, dite d’opt-out (que la sociologue Angela Sultan avait décrit pour nous), a fait le succès espagnol, elle pourrait être insuffisante selon certains experts. « Rien ne remplace un contact humain pour discuter et lever les derniers obstacles » considère Aline Corvol. Pour répondre à cette dimension, en Seine Maritime, les postiers, qui peuvent être parfois les seules visites des plus isolés pendant plusieurs jours, ont été mis à contribution. Ils sont chargés d’identifier les facteurs freinant la vaccination. S’ils constatent qu’il s’agit uniquement d’un problème logistique, un rendez-vous à domicile ou dans un centre est organisé immédiatement. Si le facteur perçoit plutôt que la réticence et les peurs sont plus profondes, il transmet l’information à l’Assurance maladie qui alors propose un échange avec un médecin.

Perdu d’avance ?
Si on peut regretter le caractère tardif de ces expérimentations, on peut également s’étonner d’une certaine frilosité. En effet, seule une poignée de départements est pour l’heure visée et concernant les convocations en opt-out, le gouvernement n’envisage pour l’heure une extension qu’à un département par région. Faut-il y déceler l’existence d’un doute sur la réussite de ces systèmes ? Le discours des spécialistes laisse deviner une forme de pessimisme. Aline Corvol est ainsi convaincue « On n’obtiendra pas 100% de vaccination chez les plus 80 ans ». Par ailleurs, ils signalent les obstacles structurels qui sont liés à l’organisation de notre système. Ainsi, l’identification des personnes isolées est rendue difficile par le fait que « Si la CPAM sait qui est âgé et non vacciné, elle ne sait pas forcément qui est isolé, parce que les aides sociales sont gérées par les conseils départementaux. Toutes ces listes ne sont pas forcément croisées et donc la fragmentation de notre système d’aide et de soin rend plus difficile l’identification de ces personnes qui n’ont pas accès aux soins », note la gériatre. Cette coordination essentielle avec les acteurs du champ social est également signalée par le docteur Gaëtan Gavazzi, gériatre au CHU de Grenoble interrogé par la Croix : « Il faut se rapprocher des acteurs du champ social, qui connaissent ces personnes âgées isolées, savent où elles sont, et peuvent les mettre en relation avec les acteurs sanitaires pour aller jusqu’à eux ». De leur côté, les infirmières insistent sur l’importance d’une coordination avec les omnipraticiens. Le président du Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux, John Pinte remarque ainsi : « Pour aller plus loin, franchir cette barrière des 85 %, il faudrait qu’on puisse coordonner nos efforts avec ceux des médecins généralistes, qu’ils nous disent qui contacter pour qu’on puisse élargir le champ ». Ainsi, on le mesure, les failles de la campagne vaccinale française ne sont qu’un stigmate d’un mal plus profond, ainsi décrit par Aline Corvol : « C’est un révélateur que certaines personnes âgées ont des difficultés d’accès aux soins. C’est quelque chose qui est vrai toute l’année. C’est lié aux inégalités sociales de santé et à la fragmentation du système » note-t-elle. Le médecin de santé publique Pierre Parneix remarque pour sa part dans le Monde : « L’“aller vers”, on ne sait pas complètement le faire en France ; c’est d’ailleurs une expression qui a émergé pendant la crise sanitaire. Cela fait partie des stratégies de santé compliquées à mettre en place, surtout dans notre système de soins très centralisé ».

200 000 soignants non encore vaccinés
Parallèlement à la vaccination des plus fragiles, l’autre défi de cette rentrée pour le gouvernement est celle des personnels soignants. Là aussi, l’annonce de l’obligation a entraîné une augmentation certaine. Cependant, avec 87 % des soignants d’EHPAD et hospitaliers ayant reçu une dose et 93 % de libéraux, demeure encore selon les estimations de RTL autour de 200 000 soignants qui n’ont reçu aucune dose. Les pouvoirs publics sont convaincus que l’approche de l’application de la première étape de l’obligation le 30 septembre permettra de convaincre une grande partie de ceux qui demeurent réticents, ce qui est indispensable pour éviter des pénuries de personnel, qui seraient particulièrement dangereuses en cette période de pandémie.

Aurélie Haroche