Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Covid-19 a fait plus de 100 000 morts au Royaume-Uni : pourquoi un tel bilan ?

il y a 3 jours, par infosecusanté

Le Covid-19 a fait plus de 100 000 morts au Royaume-Uni : pourquoi un tel bilan ?

Le pays est le plus endeuillé d’Europe et, proportionnellement à sa population, l’un des plus affectés dans le monde, devant les Etats-Unis ou le Mexique.

Par Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)

Publié le 26/01/2021

Premier pays en Europe dans ce cas, le Royaume-Uni a dépassé le triste seuil des 100 000 morts liées au SARS-CoV-2 : 100 162 personnes sont mortes après un test positif de moins de vingt-huit jours, selon les données publiées mardi 26 janvier par Public Health England, le ministère de la santé. Selon l’Office national des statistiques, qui comptabilise les certificats de décès portant la mention « coronavirus », ce seuil a déjà été franchi : 103 704 personnes étaient mortes du Covid-19 au 15 janvier, selon l’organisme public.

Rapporté à la population (environ 66 millions d’habitants), ce bilan place le Royaume-Uni parmi les pays du monde les plus affectés par la pandémie, devant les Etats-Unis ou le Mexique. Pourquoi un si désastreux record pour un pays riche, regorgeant de chercheurs de renommée internationale, doté d’un système hospitalier public à la pointe en matière de stratégie vaccinale ?

Le gouvernement du premier ministre, Boris Johnson, refuse encore l’autocritique. « Je ne veux pas préempter les résultats de l’enquête publique qui ne commencera qu’après la pandémie », a réagi Nadhim Zahawi, secrétaire d’Etat chargé des vaccins, mardi à la BBC. Depuis l’été 2020, syndicats et associations de victimes réclament cette enquête, en vain. « Ce n’est pas raisonnable » de la lancer maintenant, avait évacué Boris Johnson, mi-janvier.

« Le nombre de morts aurait pu être divisé par deux »
Pourtant, la responsabilité des politiques est désormais peu contestée par les experts : Londres n’était pas préparé à l’arrivée d’une pandémie. Comme bien d’autres, le pays ne disposait ni du dispositif de tests à grande échelle, ni des masques en quantité suffisante, ni des capacités de fabrication sur le sol national de ces produits devenus critiques. Les maisons de retraite – des institutions privées en manque chronique de personnel – n’ont pas été protégées à temps (elles comptent un quart des décès). Surtout, la décision du premier confinement est intervenue avec une semaine de retard sur le reste de l’Europe – le 23 mars seulement.

« Le nombre de morts aurait pu être divisé par deux si nous avions introduit des mesures de confinement une semaine plus tôt », déclarait, en juin 2020, Neil Ferguson, professeur à l’Imperial College et, à l’époque, membre du conseil scientifique de Downing Street. Environ 20 000 vies auraient pu être épargnées à l’en croire, le bilan dépassant les 41 000 décès à la fin de la première vague. « Le retard à imposer un confinement a coûté beaucoup de vies, insistait l’épidémiologiste John Edmunds, un autre conseiller du gouvernement, professeur à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. Mais les données disponibles en mars [pour évaluer la virulence de l’épidémie] étaient rares, rendant les décisions très compliquées. »

Le premier déconfinement fut tardif (pubs, cafés et restaurant n’ont rouvert que début juillet 2020), des pans entiers du pays (le nord de l’Angleterre notamment) continuant à vivre avec des restrictions significatives (limitations des regroupements publics en intérieur et en extérieur). Le gouvernement a fini par imposer, dans le courant de l’été, le port du masque dans les magasins et les transports en commun. Mais il n’a que très tardivement tiré parti de son insularité, en n’introduisant des quarantaines obligatoires à l’arrivée sur son territoire qu’à partir d’août 2020. Ces mesures n’étaient jusqu’à présent que très peu contrôlées par les autorités.

« Bon sens » et « amour de la liberté »
Au cours de l’année écoulée, Boris Johnson, tombé lui-même gravement malade du Covid-19 en avril, a souvent invoqué « le bon sens » de ses concitoyens, leur « amour de la liberté », pour justifier une certaine nonchalance – il ne porte le masque en public que depuis l’automne. Cette attitude et les retards à agir ont bien été dénoncés par le Labour, principal parti d’opposition, mais largement minoritaire à la Chambre des communes. Et une frange grandissante des élus conservateurs (comptant nombre d’eurosceptiques convaincus) s’est montrée de plus en plus rétive aux reconfinements.

Les décisions politiques n’expliquent pas tout, soulignent cependant les experts. « Un des principaux problèmes du pays en ce moment, c’est la circulation du variant B.1.1.7, bien plus infectieux. Il ne circule pas autant. La démographie, les comportements nationaux, tout cela doit aussi être pris en compte », souligne Andrew Pollard, directeur de l’Oxford Vaccine Group, un groupe de chercheurs.

Décelé début décembre 2020, le variant « Kent » est tenu responsable de la recrudescence spectaculaire de l’épidémie depuis fin décembre. Les hôpitaux britanniques, surchargés, comptaient 78 % de malades du Covid-19 de plus qu’au pic de la première vague. Et, au 22 janvier, sur une semaine, 1 241 personnes sont mortes en moyenne quotidiennement à cause du virus.

Les données démographiques et sociologiques jouent aussi, souligne José Manuel Aburto, démographe au Leverhulme Center for Demographic Science d’Oxford, un des auteurs d’un rapport tout juste publié sur la mortalité au Royaume-Uni en 2020 (constatant une baisse de l’espérance de vie à la naissance des Britanniques de 0,9 an pour les hommes et de 1,2 an pour les femmes, par rapport à 2019).

« Un peu comme la France, le pays a une population vieillissante, alors que le risque de mourir du virus est maximal pour les plus de 85 ans, explique M. Aburto. Une autre partie de l’équation est à chercher du côté des comportements et du respect des confinements [leur non-respect est très peu sanctionné], même s’il me semble qu’aujourd’hui les Britanniques prennent vraiment la maladie au sérieux, à mesure que le nombre des victimes augmente et qu’ils connaissent ou ont des proches touchés. »