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Le Monde.fr : Coronavirus : acculé par les sénateurs, Jérôme Salomon s’est défendu de faire de « l’autosatisfaction »

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Le Monde.fr : Coronavirus : acculé par les sénateurs, Jérôme Salomon s’est défendu de faire de « l’autosatisfaction »

Les parlementaires ont critiqué le directeur général de la santé, auditionné mercredi, en pointant le décalage entre son discours et la réalité des soignants sur le terrain.

Par Chloé Hecketsweiler et Solenn de Royer Publié le 17 septembre 2020 à 04h07 - Mis à jour le 17 septembre 2020 à 11h15

Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, arrive pour une audition devant une commission d’enquête du Sénat, à Paris, le 16 septembre.
Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, arrive pour une audition devant une commission d’enquête du Sénat, à Paris, le 16 septembre. ALAIN JOCARD / AFP
C’est une audition sous haute tension qui s’est tenue, mercredi 16 septembre, dans le sous-sol, clos et surchauffé, du Sénat. La commission d’enquête parlementaire, chargée de faire la lumière sur la gestion de la crise sanitaire, auditionnait plusieurs hauts responsables du ministère de la santé : la directrice de Santé publique France (SPF), l’organisme chargé de la gestion des stocks stratégiques de l’Etat, Geneviève Chêne, ainsi que son prédécesseur, entre 2016 et 2019, François Bourdillon, et la directrice « alerte et crises » de l’agence sanitaire, Nicole Pelletier.

Mais c’est le puissant directeur général de la santé (DGS), Jérôme Salomon, qui était le plus attendu, après son audition, jugée verrouillée et fuyante, devant les députés, le 16 juin.

Offensifs, parfois virulents, les sénateurs se sont montrés soucieux de comprendre comment la France s’était retrouvée au début de l’épidémie avec un stock de 100 millions de masques quand il en aurait fallu dix fois plus. Ils ont rappelé l’existence d’un courrier de François Bourdillon, daté du 26 septembre 2018, qui alertait Jérôme Salomon sur l’état catastrophique des masques, dont la plupart étaient alors endommagés ou périmés.

Avec un peu plus de 700 millions d’unités, le stock était déjà bien en dessous de l’objectif d’un milliard recommandé par les experts et plusieurs centaines de millions allaient devoir être détruits. Pourquoi alors s’être contenté d’une commande de 100 millions de masques ?, ont interrogé les sénateurs.

« Pas assez de masques, mais pas d’échanges » non plus
« Ce n’est pas moi qui ai décidé quel devait être le niveau du stock stratégique de masques », s’est défendu le numéro deux du ministère de la santé, en précisant qu’il avait répondu à la lettre du patron de SPF dès le 30 octobre 2018, avec pour instruction d’acquérir 50 millions de masques, et 50 millions supplémentaires si le budget le permettait.

Comme devant les députés, à la mi-juin, le spécialiste des maladies infectieuses, qui avait rythmé la crise sanitaire du printemps avec ses apparitions télévisées quotidiennes, avant de se faire très discret depuis l’accalmie, a justifié sa stratégie pied à pied. Poussé dans ses retranchements, il a concédé que le ministère se trouvait « en pleine réflexion » sur la question des masques et du stockage de ces derniers quand l’épidémie est arrivée.

Lors de son audition devant les députés, fin juin, l’ex-ministre de la santé, Agnès Buzyn, avait déclaré n’avoir jamais eu connaissance, ni elle ni son cabinet, de l’état du stock stratégique, après l’alerte donnée par François Bourdillon.

Acculé par les sénateurs, qui sont revenus plusieurs fois à la charge, M. Salomon a expliqué du bout des lèvres qu’il avait en effet omis d’informer la ministre après avoir reçu le courrier alarmant de SPF, endossant ainsi la responsabilité de la réponse apportée, jugée a posteriori très en deçà des besoins nécessaires. « Il n’y a pas eu d’échanges avec la ministre de la santé, ni avec le cabinet de la ministre », a précisé de son côté François Bourdillon. « Il n’y a pas suffisamment de masques mais pas d’échanges » non plus, a résumé, circonspect, le vice-président de la commission, René-Paul Savary, qui présidait les débats.

Sénateurs de plus en plus agacés
Les sénateurs ont ensuite longuement interrogé M. Salomon sur le discours contradictoire des autorités qui, au début de l’épidémie, déconseillaient à la population le port du masque, avant de le rendre obligatoire dans la rue et les lieux clos, plusieurs mois plus tard. Le numéro deux du ministère s’est justifié en se retranchant derrière l’évolution des connaissances scientifiques sur le mode de transmission du virus. « Nous avons adapté au fur et à mesure », a-t-il précisé, en ajoutant qu’à titre personnel, il avait toujours été favorable à la « stratégie de réduction des risques », et donc au port du masque.

Début mars, il avait pourtant lui-même recommandé aux Français de ne pas porter de masque dans la rue. « C’était peut-être une expression très maladroite de ma part. Mais c’était pour faire comprendre qu’il ne fallait pas porter de masque quand il n’y a pas lieu de le porter, et que les soignants en avaient besoin », a-t-il rappelé. « Ce message a créé un flou ! », a regretté le vice-président.

De son côté, le corapporteur, Bernard Jomier, a rappelé que la commission d’enquête avait consulté de nombreux professionnels de santé, qui ont « tous dit qu’il y avait pénurie, qu’ils n’avaient pas de masques ». Le sénateur s’est interrogé sur la faiblesse des commandes passées en janvier et en février, « alors que l’alerte était sérieuse ». En défense, M. Salomon a expliqué que le marché mondial était alors saturé, ce que personne ne pouvait prévoir. Mais il a nié le terme de « pénurie », préférant reconnaître « de fortes tensions ».

« Je sais qu’il y a des professionnels qui ont manqué de masques et c’est absolument dramatique. Mais c’est important de dire qu’il y a aussi beaucoup de professionnels qui ont travaillé dans des bonnes conditions, parce qu’ils ont été livrés dans les hôpitaux », a-t-il fait valoir, suscitant soupirs et grognements dans les rangs des sénateurs, de plus en plus agacés. « On a tous entendu dans nos départements des infirmières pleurer parce qu’elles n’avaient pas de protection, s’est ainsi indignée la corapporteuse Catherine Deroche. Ne nous dites pas que tout était fait pour les protéger. C’est faux. Ils n’ont pas été protégés. »

Un manque d’« autocritique »
« Vous êtes en train de rater l’occasion de dire les choses clairement, a enchaîné la sénatrice (PS) Marie-Pierre de La Gontrie. Pourquoi n’est-il pas possible de dire a posteriori : “Oui, nous nous sommes trompés. Oui, on n’a pas dit la réalité” ? Aujourd’hui, vous avez une responsabilité particulière. Le pays est très inquiet et n’a plus confiance dans la parole publique. »

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Sous pression, M. Salomon a concédé que « le fait d’avoir des soignants qui n’ont pas de masques, ce n’est évidemment pas satisfaisant ». « Moi, je l’ai ressenti comme un échec, c’est évident », a-t-il ajouté, en expliquant qu’aucun expert n’avait anticipé « l’énorme besoin de matériel », à raison de 100 millions de masques par semaine. « Tout a bien été, en fait, si on fait une analyse fine de ce que vous nous avez dit », a ironisé à son tour le sénateur de l’Oise Olivier Paccaud (Les Républicains), en reprochant à M. Salomon un manque d’« autocritique », alors que le pays a déploré 31 000 morts pendant la crise sanitaire.

Les élus de la commission d’enquête ont ainsi été plusieurs à pointer le décalage entre le discours des responsables et les témoignages des professionnels ayant vécu la crise sur le terrain. Annie Guillemot (PS, Rhône) s’est ainsi dit « troublée » en constant que « l’Etat ne se réinterroge pas sur un certain nombre de choses et que la question de sa crédibilité dans le pilotage de la gestion de la crise sanitaire est posée ».

« L’idée n’est absolument pas d’être dans l’autosatisfaction, je suis désolé si vous avez eu cette impression-là », a conclu Jérôme Salomon. « Il y a eu de très belles choses, des choses qui n’ont pas marché », a-t-il ajouté, assurant que le ministère de la santé était engagé dans une « logique de retour d’expérience pour tirer toutes les leçons de cette première vague ». A l’issue de 3 h 30 d’audition, a semblé affleurer dans sa voix, à peine perceptible, comme une infime fêlure.