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Le Monde.fr : Coronavirus : le « tri » des patients en Ehpad au cœur des interrogations

il y a 2 semaines, par infosecusanté

Le Monde.fr : Coronavirus : le « tri » des patients en Ehpad au cœur des interrogations

Plusieurs représentants des personnels paramédicaux auditionnés par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, mardi, ont évoqué un accès à l’hôpital moindre pour les personnes âgées.

Par Camille Stromboni et Solenn de Royer

Publié le 10 juillet 2020

« Cruciale », « terrible », « tragique »… Lancinante au plus fort de l’épidémie, la question d’un présumé « tri » des patients à l’entrée des hôpitaux et des services de réanimation a alimenté les interrogations des députés, mardi 7 juillet, alors que la commission d’enquête chargée d’examiner la gestion de la crise sanitaire auditionnait cinq organisations représentatives des personnels hospitaliers ou paramédicaux (CGT, SUD, UNSA, FO, CFDT).

Tous les malades ont-ils pu être pris en charge ? Des choix ont-ils été faits en amont, parce que les structures hospitalières étaient saturées ? D’emblée, plusieurs représentants syndicaux ont remis en cause la version officielle, selon laquelle les digues de l’hôpital ont tenu pendant la crise, avec un nombre de lits suffisants pour accueillir les malades. « L’hôpital n’a malheureusement pas pu faire face à la crise sanitaire, il n’en avait plus les moyens », a jugé Astrid Petit, de la CGT Santé. Et ce, pas seulement en raison du manque de masques, de médicaments ou de tests…

« Nous avons découvert que des recommandations ministérielles conseillaient de maintenir les personnes âgées malades à leur domicile ou dans les Ehpad [établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes], plutôt que de les accueillir à l’hôpital », a affirmé la syndicaliste, évoquant une note du 31 mars. « On se pose la question de pourquoi on les a maintenues [chez elles ou dans leur établissement] plutôt que de leur donner la possibilité d’accéder à l’hôpital, comme n’importe quel patient », a ajouté Mme Petit, en rappelant que « la moitié des décès Covid proviennent des Ehpad ». Mardi, la direction générale de la santé (DGS) a fait état de 10 476 morts dans ces établissements depuis le début de l’épidémie.

« On les regarde mourir »
Relancés par plusieurs députés désireux d’avoir des précisions sur la manière dont se serait opéré ce « tri », les représentants syndicaux se sont retranchés derrière les témoignages venus du terrain. « Ce sont des collègues qui nous disaient : “On ne peut pas envoyer les personnes âgées en réanimation, en service de médecine dans l’hôpital, c’est refusé, on doit se débrouiller, ils sont en train de mourir, on ne sait pas quoi faire, on les regarde mourir” », raconte ainsi Clotilde Cornière, de la CFDT. La syndicaliste poursuit, émue : « Quand vous êtes dans un Ehpad et que vous appelez en disant : “J’ai dix, douze ou treize personnes en détresse respiratoire, comment je fais ?” et qu’on vous dit “débrouillez-vous, on ne peut pas venir les chercher, elles ne peuvent pas descendre à l’hôpital”, le professionnel comprend ce que ça veut dire… Il va faire ce qu’il faut pour soulager. »

Une « prise en charge » même pas automatique, a-t-elle précisé, faute de personnel. « Il faut suffisamment de monde pour être là quand la personne est en fin de vie… [pour qu’]on ne ferme pas la porte de la chambre… ! » Pour elle, « ce n’est pas acceptable », « comment on a pu mettre des usagers dans ces situations-là, et des professionnels aussi ? ».

Même appréciation d’Olivier Youinou de SUD Santé. Selon lui, des « choix ont dû être faits et particulièrement dans les Ehpad », « par manque de lits » dans les hôpitaux. Une situation « dure à vivre ». « On a jugé que des patients, essentiellement parce qu’ils étaient âgés, avaient une balance “bénéfice/risque” d’une entrée en réanimation qui permettait de dire au réanimateur qu’ils auraient du mal à les sortir de réa, dit-il. Mais c’est sur des données statistiques, pas sur des études cliniques. »

Pour l’infirmier anesthésiste, le décret du 28 mars 2020, prévoyant l’utilisation de la molécule du Rivotril, utilisée dans le cadre des soins palliatifs, dans le contexte du Covid-19, pose également question. Il laisse entendre que ce protocole « palliatif Covid » mis en place en Ile-de-France, qui permettait la prescription médicale de cette molécule dans le cadre des cas aigus de Covid en Ehpad, a pu être difficilement vécu. La décision d’enclencher ce processus de soins palliatifs n’était pas « suffisamment discutée », regrette-t-il. « La charge est revenue au personnel non médical (…) pas formé à ça (…), et c’est particulièrement lourd, poursuit M. Youinou. Cela reste ancré dans les têtes, les collègues ont du mal à s’en sortir. »

« Tous les patients sont vus »
Sa collègue de la CGT, Astrid Petit, a évoqué quant à elle la mise en place « en catastrophe » d’une « organisation ad hoc de prise en charge de patients en fin de vie », au plus fort de l’épidémie. « Je ne peux pas vous affirmer à 100 % que tous les patients entrés en HAD [hospitalisation à domicile, notamment dans les Ehpad] ont vu un médecin au moment de l’entrée », a-t-elle affirmé.

« Ces patients n’ont pas été évacués en réanimation, ils ont été évacués au cimetière », abonde le député LR Jean-Jacques Gaultier

Le rapporteur, Eric Ciotti (Les Républicains, LR), a insisté à plusieurs reprises sur ce « point majeur », voyant une confirmation de son « expérience » dans son département des Alpes-Maritimes. Laquelle, a-t-il ajouté, a « toujours été contestée par l’autorité de tutelle ». « Ces patients n’ont pas été évacués en réanimation, ils ont été évacués au cimetière », a abondé son collègue LR Jean-Jacques Gaultier, qui a assuré avoir, lui aussi, vécu cette situation dramatique dans les Vosges.

Une voix discordante s’est néanmoins exprimée autour de la table : celle du représentant de l’UNSA, Maxime Sorin, infirmier en réanimation à l’hôpital. « Il n’y a pas eu de choix qui a été fait chez les patients », « tous les patients sont vus », a-t-il affirmé, assurant que les critères habituels d’entrée en réanimation ont été appliqués. Le syndicaliste a rappelé que tous les patients n’accèdent pas à la réanimation, non pas pour une question de lits, mais en raison de l’évaluation du « bénéfice/risque » pour chacun sur cette procédure très lourde, qui peut avoir de graves conséquences. « En réanimation, à aucun moment je n’ai vu un médecin dire : “J’ai deux patients, je choisis lequel ?”, a-t-il insisté. Ce n’est pas arrivé. »

La question était-elle trop sensible pour trouver une réponse claire en près de quatre heures d’audition ? « Ce point, nous l’approfondirons », a assuré le vice-président de la commission Julien Borowczyk (La République en marche, LRM), qui remplaçait au pied levé l’ex-présidente, Brigitte Bourguignon, nommée lundi 6 juillet au gouvernement. Lui-même médecin régulateur au SAMU, le député de la Loire s’est montré très réservé sur ces accusations, au vu de son expérience. « On interrogera les médecins », a-t-il conclu.