Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : Ehpad, hôpitaux : les ressources humaines au défi de l’obligation vaccinale

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Ehpad, hôpitaux : les ressources humaines au défi de l’obligation vaccinale

Les suspensions des non-vaccinés ont perturbé l’organisation des établissements. La chute brutale des effectifs n’a pas eu lieu, mais les Ehpad se font concurrence pour recruter.

Par François Desnoyers

Publié le 20/10/2021

Le raz de marée tant redouté n’est pas arrivé. Au centre hospitalier intercommunal (CHI) d’Elbeuf-Louviers-Val-de-Reuil (Seine-Maritime), le DRH Benjamin Galle a poussé un ouf de soulagement le 15 septembre. Ce jour-là, l’obligation de se vacciner contre le Covid-19, imposée par les pouvoirs publics dans les établissements de santé et médico-sociaux, entrait en vigueur.

Il a pu constater qu’elle avait été massivement respectée au sein de son organisation. En conséquence, seuls trois agents devaient être suspendus sur les 2 200. « Nous étions inquiets quelques semaines auparavant, reconnaît-il. Nous savions que nous risquions de nous séparer potentiellement de bien plus de membres du personnel. » Des données de juillet indiquaient seulement 76 % d’agents vaccinés. Les dernières semaines auront donc vu nombre de professionnels venir grossir les rangs des vaccinés.

La situation observée à Elbeuf se retrouve dans de nombreux établissements à travers la France. Il existe bien sûr des centres hospitaliers où la mobilisation antivax a été plus structurée, entraînant une proportion importante de suspensions et de démissions, et provoquant, parfois, la fermeture temporaire de lits, voire de services.

Pas de chute brutale des effectifs
Mais dans la majorité des cas, les services de ressources humaines ont évité la chute brutale des effectifs qu’ils craignaient. C’est le cas notamment au CHU de Nice où l’on s’était « préparé au pire », explique Karine Hamela, la directrice du pôle RH, en simulant, en amont de l’obligation vaccinale, des réorganisations de plannings avec un nombre important de suspendus. « Cela a favorisé une prise de conscience collective des impacts possibles de cette obligation et permis à l’encadrement de mener un travail de sensibilisation. »

Finalement, 4 % du personnel a été suspendu au 15 septembre. Une situation qui s’est améliorée depuis : ils n’étaient plus que 0,6 % le 5 octobre, en grande partie du fait de nouvelles vaccinations – mais aussi de quelques dizaines de départs.

Les chiffres
94 % des Ehpad interrogés dans le cadre d’une enquête de la Fédération nationale des associations de directeurs d’établissement et services pour personnes âgées (Fnadepa) avaient au moins 90 % de leurs professionnels vaccinés au 24 septembre.

31,1 % se disaient alors face à un risque de rupture d’accompagnement.

25 % ont fermé des lits en raison de la situation dégradée (enquête menée du 21 au 24 septembre auprès des 1 300 directeurs de structures pour personnes âgées adhérents de la Fnadepa ; 282 directeurs ayant répondu).

Le constat est le même dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). « L’impact de l’obligation vaccinale n’est pas aussi important que ce que l’on craignait », indique Annabelle Vêques, directrice de la Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (Fnadepa). Selon une enquête menée auprès des adhérents de la fédération, les établissements déploraient, au 24 septembre, en moyenne de 2 % à 3 % du personnel absent en raison de cet impératif – 48,4 % des structures ne signalant aucune absence.

Mais si elles sont globalement peu nombreuses, ces suspensions ne sont pas sans conséquences sur le fonctionnement des hôpitaux et Ehpad. Elles interviennent en effet dans un contexte de forte tension sur les effectifs. Nombre d’établissements ont des difficultés de recrutement depuis des années. L’épidémie de Covid-19 n’a fait que les renforcer. D’aucuns décrivent des équipes épuisées et, pour partie, démotivées. De quoi faire vaciller un peu plus une organisation des ressources humaines déjà fragile.

Un sous-effectif chronique
« Nous sommes à un tel niveau de sous-effectif que lorsqu’il manque une personne, cela peut être très difficile à gérer », explique Nathalie Maubourguet, médecin coordonnateur en Ehpad en Gironde et présidente de la Fédération française des associations de médecins coordinateurs en Ehpad. « Le nombre de suspensions est faible dans nos établissements, de l’ordre de 30 à 40 sur 1 500 salariés, mais cela peut créer des situations complexes tant on observe une fragilité au niveau des recrutements, abonde Loïc Rumeau, directeur des pôles établissements sanitaires et personnes âgées de l’association Itinova. Et ce d’autant plus que certaines personnes intervenant en CDD ont, elles aussi, souhaité ne pas se faire vacciner et se sont mises en retrait. »

Même constat en Savoie où Pascal Le Flem, correspondant de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) dans le département, résume : « La situation était déjà très tendue, mais elle est désormais encore plus difficile. Certaines agences d’intérim nous demandent d’ailleurs de ne plus les appeler, elles n’ont plus de candidats à nous proposer. »

Heures supplémentaires pour le personnel en poste, recours à des professionnels extérieurs comme des infirmiers libéraux… Des initiatives ont été prises pour tenter de compenser les démissions et suspensions qu’a entraînées l’arrivée de l’obligation vaccinale. Le Syndicat mixte d’accompagnement des aînés du Haut-Jura a pu, par exemple, pallier le manque de personnel dans l’un de ses Ehpad en proposant aux professionnels des autres structures qu’il gère d’y intervenir. Au centre hospitalier intercommunal de Haute-Comté, qui regroupe des structures hospitalières et des Ehpad, on a « réorganisé différemment l’activité médicale et gelé, un temps, les admissions en Ehpad », explique Romuald Vivot, responsable de la communication.

Qualité des services en jeu
« On bouche les trous, mais il n’y a pas de recettes miracles », concède un infirmier en centre hospitalier. Les directions des établissements sont nombreuses à tenir le même discours inquiet face à une attractivité qui s’effrite et « une concurrence qui s’instaure entre établissements pour recruter », déplore M. Le Flem.

Les craintes sont particulièrement vives en Ehpad. Dans l’enquête de la Fnadepa, 31,1 % des structures déclaraient être « face à un risque de rupture d’accompagnement » et 40,3 % indiquaient « fonctionner en mode dégradé ».

Derrière ce problème de ressources humaines, c’est la qualité des services délivrés dans ces Ehpad qui est en jeu. « En certains cas, la situation actuelle peut imposer de faire des toilettes plus rapidement, de réduire le temps des animations ou de coucher plus tôt les résidents », indique Mme Vêques. « La difficulté à recruter des aides-soignantes pousse parfois à former sur le tas des personnes jusqu’alors chargées du ménage », explique Mme Maubourguet. Elles pourront être amenées à réaliser des toilettes, « ce qui n’est pas un acte anodin. S’occuper par exemple d’une personne ayant des troubles du comportement implique la maîtrise de certaines techniques. Et si ce n’est pas le cas, cela portera préjudice tout à la fois aux soignants et aux malades ».

François Desnoyers