Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde.fr : La commission d’enquête obtient des réponses « précises » sur la pénurie de masques

il y a 3 semaines, par infosecusanté

Le Monde.fr : La commission d’enquête obtient des réponses « précises » sur la pénurie de masques

L’intervention mercredi après-midi de l’ancien directeur général de Santé publique France, François Bourdillon, a été saluée par les députés qui ont jugé que ce deuxième « témoin » avait éclairci des points essentiels.

Par Chloé Hecketsweiler et Solenn de Royer

Publié le 18 juin 2020

Les jours se suivent sans se ressembler dans les sous-sols de l’Assemblée nationale, où les députés de la commission d’enquête sur le Covid-19 auditionnent depuis mardi 16 juin, salle Larmartine, hauts fonctionnaires, scientifiques et responsables politiques, pour tenter de tirer les enseignements de la crise sanitaire qui a fait plus de 30 000 morts en France.

Claire et précise, l’intervention, mercredi après-midi 17 juin, de l’ancien directeur général de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SpF), François Bourdillon, a été saluée par les députés qui ont jugé que ce deuxième « témoin » avait éclairci des points essentiels, là ou le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, entendu la veille, avait laissé de multiples zones d’ombre. « Merci de nous donner enfin les réponses que nous n’avons pas obtenues hier », a lancé le député (UDI et indépendants) de Seine-Saint-Denis, Jean-Christophe Lagarde, résumant le sentiment général.

Jusqu’en juin 2019, ce médecin a dirigé l’agence issue de la fusion de l’Institut de veille sanitaire (InVS), de l’Institut national d’éducation et de prévention pour la santé (Inpes), et de l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus). Chronologie et documents à l’appui, il a retracé devant les députés l’histoire du stock stratégique français.

Très loin du stock « stratégique »
Le 26 septembre 2018, il a alerté par un courrier le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, sur la non-conformité de 600 millions de masques du stock de l’Etat (sur un total d’un peu plus de 700 millions) et demandé des instructions sur la marche à suivre.

Le 30 octobre, la réponse est tombée : « Il veut une commande de 50 millions de masques, voire de 100 millions de masques si les moyens financiers le permettent », et la « destruction » de ceux devenus inutilisables. Avec moins d’un masque sur dix remplacés, on est très loin du stock « stratégique » d’un milliard d’unités recommandé par les experts pour protéger les malades et leurs contacts. Faut-il y voir un changement de doctrine ? « Le flou est entretenu », déplore François Bourdillon, en soulignant par ailleurs les incertitudes portant sur l’état des stocks « tactiques », placés sous la responsabilité des établissements de santé et destinés aux soignants.

Est-ce par mesure d’économie que le ministère de la santé n’a pas procédé au renouvellement de son stock de masques, après avoir découvert que celui-ci était en grande partie périmé ou endommagé ?

L’ancien patron de SpF a expliqué devant les députés être arrivé à ce poste avec une feuille de route très claire sur le plan budgétaire : profiter de la fusion des différentes structures pour réduire de 10 % les effectifs de l’agence. « Mais j’ai découvert en arrivant qu’il y avait déjà eu 10 % d’emplois supprimés » dans les années précédentes, a-t-il observé, précisant qu’au total, l’agence avait perdu 20 % d’emplois en dix ans.

L’impact des coupes budgétaires
François Bourdillon est toutefois resté prudent sur le lien de cause à effet entre ces restrictions budgétaires et les moyens alloués à la prévention du risque épidémique.

Est-ce « un problème de doctrine ou un problème financier », a insisté le député (PS) des Pyrénées-Atlantiques David Habid. « Difficile de répondre. On était plutôt dans la croyance de la non-efficacité des masques pour la population générale », a indiqué l’ancien responsable de l’agence, aujourd’hui à la retraite, en rappelant que « beaucoup considéraient que c’était inutile ». Il n’a pas hésité à exprimer son désaccord avec cette vision. « C’est une forme de protection, même si ce n’est pas totalement efficace », a-t-il insisté. « L’Allemagne a été très pragmatique. Elle a dit, si vous n’avez rien, mettez, un foulard, mettez une écharpe. »

Mais, alors que le député communiste des Bouches-du-Rhône Pierre Dharréville demandait si la baisse des effectifs ayant affecté SpF n’avait pas conduit à « abandonner ou affaiblir » certaines missions de l’agence, François Bourdillon n’a pas caché que les « coupes budgétaires » subies « chaque année » par « tous les services de l’Etat », ainsi que les « réductions d’emplois », avaient « dû jouer » et avoir un « impact » dans un certain nombre de décisions prises ou dans la manière d’assurer ses missions.

L’apparition du virus Ebola, les attentats de 2015 ou l’ouragan Irma ont par ailleurs « dévié un certain nombre de budgets du ministère », a-t-il reconnu. François Bourdillon a expliqué qu’il avait fait part, à plusieurs reprises, de son « inquiétude » quant aux diminutions de ces crédits. « Je ne savais pas comment je pourrais m’en sortir », a-t-il raconté, confiant qu’il avait même été « convoqué » pour « avoir dit des choses qui allaient à l’encontre de la position » officielle. Il a proposé que soit présenté chaque année au Parlement l’état des stocks de masques, ainsi que la ligne budgétaire afférente, afin que la transparence soit désormais totale en la matière.

Une réponse en décalage avec celle de Jérôme Salomon
Questionné sur le « retard de la France » dans le domaine du dépistage, il a avoué son incompréhension. « Je ne sais pas. Toujours est-il que c’était une vraie recommandation de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] : Testez, testez, testez. C’est extrêmement important », a-t-il souligné. Une réponse en décalage total avec celle formulée hier par Jérôme Salomon selon qui cette injection « ne visait pas la France, mais de nombreux pays qui n’avaient pas accès aux tests ».

Auditionnée dans la foulée de François Bourdillon, l’actuelle directrice de SpF, Geneviève Chêne, a déroulé un exposé scolaire des missions de l’agence, avant de se faire rappeler à l’ordre par la présidente de la commission (comme cela avait déjà été le cas lors de son audition par la mission d’information).

Visiblement embarrassée par les questions des députés, elle s’est retranchée à plusieurs reprises derrière le récit circonstancié du travail de l’agence pendant la vague épidémique. Il a fallu attendre les toutes dernières minutes de l’audition pour apprendre qu’elle n’a découvert qu’en janvier n’avoir plus que 100 millions de masques conformes en réserve.